THOMAS SZASZ, MON MAÎTRE ET AMI …

Au terme de sa vie, Thomas Szasz soutenait que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. À la théocratie et à la démocratie a succédé la « pharmacratie » ou, si l’on préfère, le règne de la médecine et des médecins. Cette dictature de la santé ne connaît guère d’opposants et Szasz était plutôt pessimiste : « Après  avoir vaincu les deux grands étatismes du vingtième siècle, le national-socialisme et le communisme, nous sacrifions notre liberté sur l’autel du droit à la santé. » Il était évidemment contre les réformes du système de santé proposées par Obama et il aurait applaudi à leur abolition par Donald Trump. Entre libertariens, on se reconnaît.

 

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Thomas Szasz se défiait de la tyrannie du bien. Et c’est pourquoi, bien que professeur de psychiatrie, il n’avait cessé de mettre en garde ses étudiants et ses lecteurs contre le pouvoir coercitif et arbitraire d’une discipline qui multipliait les « diagnostics » en donnant à tous les comportements hors normes le nom de maladies. « Aucun système de santé universel, soutenait-il, ne mérite qu’on lui sacrifie notre liberté. » Et il retrouvait alors le Thoreau de Walden qui se défiait de la tyrannie du bien. « Si je tenais pour certain qu’un homme soit venu chez moi dans le dessein de me faire du bien, je chercherai aussitôt mon salut dans la fuite. Il n’est pas d’odeur aussi nauséabonde que celle qui émane de la bonté. » Je me garderai bien de vous expliquer pourquoi. Vous en ferez tous un jour l’expérience.

Thomas Szasz ne faisait que reprendre les remarques prophétiques et aujourd’hui inaudibles de Tocqueville sur ce « pouvoir immense et tutélaire, absolu, détaillé, régulier et doux » qui est la forme de despotisme propre aux régimes démocratiques. Une sublime prophétie de Goethe le mettait en joie : « Je crois que l’humanitarisme finira par triompher, mais j’ai peur en même temps que le monde ne devienne un grand hôpital dans lequel chacun agira comme l’infirmière charitable d’autrui. » Ou encore cette citation de Chesterton : « L’homme libre s’appartient à lui-même. Il peut porter atteinte à sa propre personne par les drogues. Il peut se ruiner au casino. S’il le fait, il est certainement stupide et se condamne très probablement. Mais si on le dissuade de le faire, il est encore moins libre qu’un chien. »

Aujourd’hui qui oserait, à moins de passer pour un cinglé, élever la moindre objection contre le no smoking, le port obligatoire de la ceinture de sécurité ou celui du casque en moto ? Et pourtant, sans en être conscient, chacun court à sa mort avec une détermination farouche. C’est même ce qui lui confère sa grandeur ? Faut-il l’en priver ?

 

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Une ténébreuse affaire ..!

Les rapports entre Le Monde et Michel Foucault étaient exécrables. Il reprochait, entre autres, au prestigieux quotidien du soir d’être maladroitement gouvernemental sauf pour ce qui touche à l’économie (mais là, ajoutait-il, il serait difficile de  l’être). Il ne supportait pas les tiers-mondistes catholiques du style de Bertrand Poirot-Delpech ou de Claude Julien qui briguait alors la direction du journal.  Il avait été vivement affecté qu’on le fasse passer pour un suppôt de Khomeiny et que, sans vergogne, on ait fait état de sa santé, laissant entendre qu’il avait peut-être le Sida. Et quand il avait été question d’un grand entretien avec lui à l’occasion de la parution de son livre sur l’Histoire de la sexualité, il avait sèchement répliqué que « la publication d’un livre ne suspend pas toute morale. »

La direction sachant que j’entretenais avec Michel Foucault  des relations affables me pria d’intervenir. Après une longue conversation téléphonique il m’invita à prendre le thé chez lui, tout à la fois pour s’expliquer sur son attitude et me témoigner sa sympathie. J’acceptai, bien sûr, touché qu’il ait gardé un bon souvenir de notre film et qu’il me considère comme un des rares chroniqueurs sérieux de la presse parisienne, moi qui avais toujours l’impression d’être un imposteur passant plus de temps à la piscine Deligny à jouer au tennis de table ou à draguer qu’à plancher sur de gros volumes dont le sérieux me rebutait. Sans doute mon amitié avec Thomas Szasz, mon maître en psychiatrie et l’un de ses meilleurs amis, a-t-elle joué dans l’affection qu’il me portait.

Et puis, j’étais un libertaire comme lui, insensible au charme d’un humanisme socialiste dont l’hypocrisie que je voyais quotidiennement à l’oeuvre dans la rédaction du Monde me révulsait. S’il fallait en donner une caricature, ce serait Edwy Plenel. Et je n’étais pas loin de penser avec Foucault que l’État-Providence avec sa sollicitude omniprésente représente la version soft des régimes totalitaires. Thomas Szasz en était convaincu, Michel Foucault demeurait dubitatif tout en tombant à bras raccourcis sur la protection sociale. En lui le libertaire fusionnait avec le libéral, ce que la gauche française n’avait pas perçu. Par ailleurs, que ce soit Foucault, Szasz ou moi, nous étions de fervents partisans du suicide assisté. Le docteur Kevorkian, personnage de roman gothique, qui sillonnait les États-Unis dans sa camionnette recelant une machine à se suicider, nous fascinait. Quand aux élucubrations de Lacan, elles nous laissaient de glace. Tout juste bonnes pour les amateurs de mots croisés et de prétentieux doutant de leur intelligence.

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J’avais confié une fois à Michel Foucault que Les Mots et les Choses n’était pas son meilleur livre: trop emberlificoté, trop lyrique. Il avait éclaté de rire, m’approuvant et me confiant qu’il l’avait surtout écrit pour bluffer les intellectuels français qui n’apprécient rien tant que ce qu’ils ne comprennent pas. J’avais apprécié ce recul par rapport à son œuvre. Et j’avais plus apprécié encore qu’il invite Thomas Szasz, le plus haï des psychiatres américains, proche de Reagan par ailleurs, à donner une conférence à Paris sur la folie, elle s’était déroulée à la Maison de la Chimie, rue Saint Dominique, et s’était terminée par les hurlements des psychanalystes lacaniens présents qui ne supportaient pas les propos iconoclastes de Thomas Szasz sur le mythe de la maladie mentale. Foucault avait pris sa défense. Et avait même affirmé publiquement, notamment dans un entretien au Monde, qu’il jugeait Fabriquer la folie de Thomas Szasz supérieur à son Histoire de la folie à l’âge classique. Bel exemple d’amitié et d’humilité.