Amiel ou le coma helvétique

Aussi loin que remontent mes souvenirs, je vois mon père lisant le journal d’Henri-Frédéric Amiel. Dans le salon familial, il y avait deux bibliothèques : la sienne et celle de ma mère. Dans cette dernière figuraient en bonne place des écrivains viennois, ma mère l’était, comme Vicki Baum, Stefan Zweig, Arthur Schnitzler ou Joseph Roth. Peu à peu, ils me devinrent familiers. Dans celle de mon père, je repérais – outre Amiel – des auteurs français que tout le monde lisait dans les années cinquante : Mauriac, Maurois, Montherlant, Julien Green, Jouhandeau. Et d’autres qui m’intriguaient davantage, Spinoza notamment. La dernière conférence que donna mon père avant de se suicider avait pour thème : la joie chez Spinoza. J’en avais déduit que la mort volontaire pouvait être une forme de béatitude. Le dernier livre que lut ma mère était Extinction de Thomas Bernhard. Elle était déjà exténuée. Il fallait bien que le coup fatal vînt d’un de ses compatriotes.

Mon père était un homme lumineux, ma mère une femme torturée. Elle vivait dans un exil permanent, toujours menacée, ce qui la rendait un peu inquiétante aux yeux de l’enfant que j’étais. Je me tournais plus volontiers vers mon père dont j’avais la certitude que rien ne pouvait l’atteindre. Même la mort le laissait indifférent : « Là où tu ne peux rien, à quoi bon vouloir quelque chose ? » était une maxime qui dictait sa conduite.

Ce qui m’intriguait toutefois, c’était ce journal d’Amiel : une interminable introspection d’un universitaire genevois célibataire et grincheux. Je ne comprenais pas que mon père pût prendre plaisir en sa compagnie. Pour tout dire, je me sentais plus viennois dans une forme de fébrilité intellectuelle que paralysé par une morale calviniste qui m’était étrangère.

 

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Il me fallut atteindre l’âge d’homme pour succomber, moi aussi, au charme vénéneux d’Amiel et me laisser bercer par son style, parfois tarabiscoté, mais guère plus que celui de Marcel Proust. J’arrivai d’ailleurs à la conclusion qui si on aimait Proust, ce qui était mon cas, on ne pouvait pas, on ne devait pas ignorer Amiel : sa profondeur était simplement moins visible. La crainte de se noyer dans son journal avait tenu à l’écart bien des lecteurs qui ne le méritaient sans doute pas. Je ne dirai pas comme Sacha Guitry : « Mon père avait raison », mais je n’étais pas loin de le penser, tout comme Pessoa, Tolstoï ou Cioran.