LES CONFESSIONS DE YU DAFOU

Je dois au réalisateur chinois Lou Yé d’intenses émotions cinématographiques et cela dès Souchou River, hommage vertigineux à Vertigo d’Alfred Hitchcock dont il s’inspire et qu’il cite abondamment dans ses audacieuses Nuits d’Ivresse Printanière.

C’est à Yu Dafou que les  Chinois doivent, eux, la traduction des Rêveries d’un promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Dafou est sans doute le seul intellectuel à avoir dévoré dans sa jeunesse plus d’un millier de livres dans des langues aussi diverses que le français, l’anglais, l’allemand et le japonais. Incidemment, il fut aussi professeur à l’Université de Canton, journaliste et aventurier. On lui a reproché son impudeur. C’est elle qui lui vaut d’être considéré comme un des fondateurs de la littérature chinoise moderne dans ce qu’elle a de plus risqué : le culte et l’anéantissement du Moi. En lecteur avisé des Confessions de Rousseau, il écrira : « Pour me débarrasser de l’hypocrisie criminelle, il faut me mettre à nu. »

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Sa vie tumultueuse pourrait faire l’objet d’un film tant elle comporte d’éléments romanesques jusqu’à sa mort à Sumatra, en Indonésie. La légende veut qu’il ait été dénoncé comme espion par un Chinois et exécuté le 17 septembre 1945 par la police militaire japonaise un mois après la reddition du Japon. Son corps ne sera jamais retrouvé.

Dans sa jeunesse Dafou souscrivait au mot d’ordre des écrivains les plus révolutionnaires, Lu Xun notamment, qui proclamaient : « À bas la boutique Confucius ! »  Le vieux moralisme étriqué de la tradition chinoise était comme une camisole de flammes dont ils devaient se libérer pour ne pas mourir asphyxiés.

Dafou quitta la Chine pour le Japon où il traina ses guêtres pendant une dizaine d’années. Il en revint avec un récit en forme de manifeste, Naufrage qui lui vaudra une notoriété immédiate. Naufrage est avec Le journal d’un fou de Lu Xun une de ces œuvres qui marquera en profondeur l’inconscient chinois.

Ce naufrage est celui, prémonitoire, de la Chine face au Japon. Il est raconté par un jeune étudiant chinois frustré sexuellement, trahi par ses compatriotes comme le sera Dafou à la fin de sa vie, et humilié par une société débordante de modernité, alors que son pays est marqué au fer rouge de la honte et de la haine de soi. Cette haine, Dafou l’intériorise et la vomit dans Naufrage.

 

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Proche du parti communiste pendant une brève période, il s’en écarte par nihilisme : toute cause lui paraît vaine, toute communication vaine et inutile – quand ce n’est pas les deux à la fois. Voluptés masochistes qu’il transcrit littérairement comme Rousseau. Influencé par le christianisme des écoles missionnaires américaines autant que par le romantisme allemand, il ne trouve refuge que dans la seule patrie qui ait jamais compté pour lui : la littérature. La Deuxième Guerre Mondiale l’achèvera au propre comme au figuré : il n’est plus qu’un homme traqué fuyant la Chine pour Singapour, puis pour la Malaisie. Une jeune fille s’est éprise de lui : elle le suivra jusqu’en enfer. Les écrivains sont des damnés chanceux : il y a toujours une sylphide pour veiller sur eux.

 

 

Le Naufrage, Éd. de l’ Herne.

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L’échiquier invisible

 

Dans Les Confessions, Jean-Jacques Rousseau raconte comment après avoir été initié aux échecs par un Genevois, M. Bagneret, il s’acheta un échiquier, s’enferma dans sa chambre, passa des jours et des nuits à apprendre par coeur toutes les parties et à jouer seul, sans relâche et sans fin. Après trois mois d’efforts inimaginables, il se rend au café Procope, « maigre, jaune et hébété ». Son esprit se brouille ; il ne voit plus qu’un nuage devant lui, et le bon M. Bagneret lui inflige défaites sur défaites : le voici mortifié dans le fondement même de son intelligence.

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Cette « scène primitive » de l’apprenti sorcier qui a approché de trop près ce jeu ensorcelant, chacun l’a vécue ou la vivra. Selon son tempérament, il prendra la fuite ou s’aguerrira. S’il persévère, alors déplacer trente-deux pièces sur huit fois huit cases deviendra une fin en soi, un  monde, note George Steiner, « en regard duquel le monde de la vie biologique, politique ou sociale paraît confus, banal et contingent ». Il sera prêt alors à renoncer à tout – mariage, carrière, Révolution – pour mouvoir jour et nuit de petites figurines sculptées, totalement envoûté par le charme démoniaque de ce jeu qui éclipse toute autre réalité, ce que Nabokov a génialement rendu dans La Défense Loujine : « Les échecs étaient sans pitié ; il était leur prisonnier et aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être… » Quand on sait qu’il existe plus de variantes possibles dans une partie d’échecs que d’atomes dans l’immensité de l’univers, on comprend la fascination que ce jeu a exercée sur les philosophes, les écrivains et les artistes. Arthur Schopenhauer disait que « comparer le jeu d’échecs à tous les autres jeux est comme comparer la montagne à de la poussière » .

Il dressait volontiers des parallèles entre la conduite de nos existences et une partie d’échecs, comparaison que Freud reprendra – les débuts de partie sont aussi déterminants que les premières années – en regrettant qu’il en aille de la vie comme du jeu d’échecs, où un coup mal joué nous contraint à donner la partie pour perdue, « à cette différence près qu’il n’y a pour nous aucune possibilité d’engager une seconde partie, une revanche ». On sait par ailleurs le rôle dévolu aux échecs, d’un point de vue quasi grammatical, en dehors de toute considération métaphysique ou psychologique, dans les recherches de Wittgenstein concernant les règles et l’usage que nous en faisons dans les processus d’apprentissage, règles qui conduisent à une « désubstantialisation de la signification ».

Bref, quiconque souhaite en apprendre un peu plus sur les étranges et multiples liens tissés entre l’art, la philosophie et les échecs se procurera aussitôt ces Echiquiers d’encre publiés sous la direction de Jacques Berchtold, professeur à l’université de Genève, qui a réuni dans ce volume trente-deux études consacrées aussi bien à Descartes qu’à Lewis Carroll, à Mallarmé qu’à Beckett, à Zweig qu’à Hergé, à Poudovkine qu’à Ingmar Bergman.

Si, pour les psychanalystes, le jeu d’échecs permet de reformuler les conflits fondamentaux de la psyché, la motivation inconsciente étant toujours « le meurtre du père », hypothèse qui faisait ricaner Nabokov, si, pour Goethe, il était un banc d’essai privilégié pour tester les capacités cérébrales, il n’en reste pas moins qu’une question n’a cessé de hanter tous les forcenés des échecs : contre qui joue-t-on ? Quelle est l’identité de l’Adversaire essentiel, à la fois familier et inquiétant, à la fois reflet de soi-même et altérité énigmatique, dont on pressent qu’il aura finalement le gain de l’ultime partie décisive ? C’est à cette question que tente de répondre Jacques Berchtold en convoquant la Mort, comme on le fit au Moyen Age, ou le Diable, comme le suggère la tradition romantique.

L’enjeu de toute partie n’est autre que l’âme de celui qui joue. L’âme, mais aussi parfois le corps, le jeu amorçant au Moyen Age l’échange érotique entre le chevalier et la jeune fille qu’il convoite.

Kafka, lui, analyste si perspicace de sa propre impuissance, n’aspirait qu’à être le pion du pion, une figure qui n’est pas, qui ne saurait jouer. Dans une perspective finalement plus kafkaïenne qu’il n’y paraît, Sollers a admirablement parlé dans Drame (1965) de l’oeuvre comme d’un « échiquier invisible » : l’oeuvre s’auto-consume comme un échiquier se vide au fur et à mesure que progresse la partie, du fait même d’une autodestruction paradoxalement féconde, impliquée par l’acte même de la narration ou par le geste d’avancer une pièce.

Jacques Berchtold montre également comment, dans le detective novel anglo-américain, la partie duelle qui oppose, la plupart du temps dans une lutte à mort, le détective et le meurtrier, ces deux figures symétriques de l’artiste, se trouve volontiers représentée par un échiquier, notamment chez Edgar A. Poe et Conan Doyle. Raymond Chandler, dans La Grande Fenêtre, atteint un sommet dans l’art de le mettre en scène : « Il fait nuit. Je rentre chez moi. J’enfile mes vieilles frusques, je sors l’échiquier, puis je me prépare un verre et j’entame une partie de Capablanca. Cinquante- neuf coups. Merveilleux échecs, glacés, insensibles, presque angoissants dans leur implacable mutisme. Après avoir fini, j’écoute un moment les bruits par la fenêtre ouverte en respirant l’air de la nuit. Puis j’emporte mon verre dans la cuisine, je le rince, le remplis d’eau fraîche et, debout devant l’évier, je bois à petits coups en regardant ma tête dans le miroir. – Toi et Capablanca ! je fais. »

Peut-être un jour regretterons-nous de ne plus pouvoir saluer Morphy ou Capablanca dans l’aube blême du petit matin. Nous passerons, glacés d’effroi, devant un ordinateur à l’intelligence artificielle surmultipliée comme celui qui a humilié Kasparov : la machine aura définitivement établi sa suprématie. On pouvait espérer faire reculer la mort, amadouer le diable, mais de la machine, il n’y a plus rien à attendre : elle sonne le glas des échecs. L’entendez-vous, ce glas ? Il sonne pour vous. Echec et mat.