Entretien avec Ernest Federn, 2/2: Marxisme et psychanalyse

Marxisme et psychanalyse

 

RJ – Vous-même étiez marxiste et, sous le régime de Schuschnigg, avez fait de la prison…

EF – J’ai commencé à étudier le marxisme très tôt, à l’âge de treize ans. À douze ans, je militais déjà au parti social-démocrate où ma première fonction était d’encaisser les contributions des membres de l’organisation socialiste pour enfants. Dans l’illégalité, je fus responsable d’une circonscription des socialistes révolutionnaires et  placé deux fois en détention préventive pendant quatre et huit mois. On ne pouvait rien prouver car je n’avais jamais rien écrit qui aurait pu me compromettre. Mais dans le dossier de police, je fus décrit comme un dangereux leader potentiel. C’est pourquoi la Gestapo m’arrêta en mars 1938. Je ne fus maltraité que dans le camp de concentration.

 

RJ – Pouvez-vous nous raconter les circonstances dans lesquelles vous avez rencontré Bruno Bettelheim ?

EF – Je fis sa connaissance à Buchenwald, où je venais d’être transféré de Dachau, en septembre 1938 avec d’autres détenus juifs. Nous étions tous alignés, c’était une belle journée d’automne ensoleillée, et nous formions une chaine pour transporter des briques jusqu’à une construction. Nous devions « balancer » les briques, c’est-à-dire les lancer à un autre prisonnier qui se trouvait à environ un mètre et devait les rattraper. Mon voisin portait d’épaisses lunettes et faisait tomber toutes les briques. Cela m’énervait, je commençais à pester contre lui et enfin, je le traitai de « bon à rien ». Il rétorqua: « et toi, tu es bon à quoi ? Moi je suis Bettelheim. » « Et moi Federn. » « Es-tu de la famille de Paul Federn ? » « C’est mon père. » Là-dessus, grande réconciliation et nous sommes devenus amis. Je l’estime énormément en tant que psychothérapeute, malgré nos désaccords sur de nombreux points.

 

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RJ – Vous avez émigré aux États-Unis où vous avez longtemps vécu. Quel jugement portez-vous sur l’évolution de la psychanalyse américaine ?

Il s’est passé exactement ce que Freud avait prévu: elle a été étranglée par la psychiatrie. Freud a toujours insisté sur le fait que non seulement la psychanalyse n’appartient pas à la médecine, mais qu’en plus, il est difficile pour les médecins eux-mêmes de l’apprendre et de la comprendre.

 

RJ – Le problème des relations entre le marxisme et la psychanalyse n’a pas cessé de vous intéresser. Comment l’envisagez-vous aujourd’hui ?

EF – C’est le marxisme qui m’a conduit à la psychanalyse. Le chemin fut facile à parcourir. Marx peut certes expliquer l’infrastructure socio-économique, mais il ne dit pas comment celle-ci agit sur la superstructure idéologique. À ce sujet, j’ai commencé mes recherches déjà très tôt. Mon activité professionnelle est tout entière dédiée, justement, à étudier, à chercher à comprendre cette relation. Malheureusement, il est difficile de définir clairement  ce qu’est le marxisme, beaucoup plus difficile que d’expliquer ce qu’est la psychanalyse. Ce qui est sûr, pour moi, c’est que l’application politique du marxisme a complètement échoué. Et pourtant, on ne peut pas rejeter si facilement le marxisme en tant que méthode sociologique. De la même façon que la psychanalyse, le marxisme suscite des résistances émotives chez ceux dont il contredit les intérêts. Autre point commun: ce sont des sciences qui ne sont vivantes que dans la réalisation pratique. Sur le plan académique, elles se transforment en dogmatismes rigides. Mais peut-on vraiment mélanger la pratique et la théorie jusqu’au degré même exigé par le marxisme et la psychanalyse ? Dans le domaine de la théorie, je pense que ces deux sciences se rejoignent et peut-être se chevauchent-elles sur un certain nombre de points. Je crois, j’espère, que bientôt elles trouveront toutes deux leur place au sein d’une anthropologie commune.

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Montaigne, l’art de bien vivre et de bien mourir

Que sont les Essais de Montaigne, sinon la tentative d’être à soi-même son propre voleur ? Pensées volées, masques arrachés : ce que Montaigne revendique, c’est une authenticité totale dans la relation de soi à soi, sans médiation d’un Dieu ou d’une Église, contrairement à saint Augustin, son prédécesseur.

En cela, Montaigne préfigure l’homme existentialiste moderne avec toute sa fluidité, sa véracité et son absurdité innées. Sainte-Beuve l’avait parfaitement pressenti : « Il y a un Pascal en chaque chrétien, de même qu’il y a un Montaigne dans chaque homme purement naturel. »

 

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Authenticité de Montaigne, mais aussi approfondissement constant de l’expérience de soi sur un chemin qui, trois siècles plus tard, aboutira à Freud. Avec ses Essais, Montaigne a mis en œuvre le tout premier ouvrage d’introspection profane, ouvrant ainsi un nouveau chapitre de la psychologie. Mais peu dupe de lui-même – et par là aussi il est notre contemporain -, il a conscience de la « vanité » qu’il y a à devenir le témoin de sa propre vie : « Si les autres  se regardaient attentivement, comme je le fais, ils se trouveraient, comme je le fais, pleins d’inanité et de fadaise. De m’en défaire, je ne puis sans me défaire de moi-même. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres. Mais ceux qui le sentent en ont encore un peu meilleur compte, encore ne sais-je… »

« Encore ne sais-je… » : expression admirable qui résume tout Montaigne. Stefan Zweig, dans sa biographie de Montaigne, observait qu’il n’a pas fait autre chose, sa vie durant, que de s’interroger : comment est-ce que je vis ? Mais, réconfortante merveille, il n’a jamais essayé de transformer cette question en impératif : c’est ainsi que tu dois vivre !

Si, comme tout grand écrivain, Montaigne nous éveille à la conscience de notre différence, il est aussi le seul penseur qui nous enseigne que « la plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi« . Être à soi, c’est-à-dire de ne tenir aucun compte de notre position dans le monde, de tout ce qui nous rend esclave  – que ce soit de la famille, des mœurs, de la religion, de la communauté ou de l’État.

Cette tenace volonté de défendre le moi comme une forteresse contre les assauts du monde extérieur se traduit, avec la rage et la lucidité d’un condamné à mort conscient de sa situation, dans ses réflexions sur notre finitude. Contre la mort banale, ordinaire, la mort « en bloc », Montaigne revendique une mort toute sienne, vécue dans l’expérience la plus intime, dans la sincérité la plus existentielle : il n’aspire pas – contrairement aux enseignements de la religion ou de la philosophie antique – à « surmonter » la mort, mais à en saisir la réalité. L’art de bien vivre se complète naturellement par l’art de bien mourir. « La plus volontaire mort, c’est la plus belle« , disait-il. Attitude qui le fit parfois passer pour un stoïcien converti à la lâcheté d’une mort douce, à son aise et à sa mode…

Le même reproche qu’adressera Hanna Arendt  à Stefan Zweig, ce qui suffit à la déconsidérer à mes yeux.

Entretien (imaginaire) avec Carl Gustav Jung: épilogue

Face à face: Jung et Pauli

Ces deux géants du XXème siècle, l’un physicien (né à Vienne, prix Nobel en 1946), l’autre psychologue, tentèrent d’approfondir leur réflexion par une confrontation mutuelle, une correspondance de quatre-vingt lettres, étalée entre 1932 et 1958, et qui requiert pour être comprise de solides connaissances scientifiques.

L’une des curiosités de cette correspondance est l’importance que jouèrent dans la vie intellectuelle de Pauli Lao-Tse et Schopenhauer, qu’il incite Jung à lire et à méditer. De son côté, Jung reconnait volontiers sa dette à l’endroit d’Einstein qu’il invita souvent à diner, et de Pauli dont il interpréta les rêves.

Ce dialogue comporte même des anecdotes inédites sur l’histoire de la psychanalyse, comme celle de Pauli racontant à Jung qu’Ernst Mach, pas prude pour un sou et très intéressé par tous les courants intellectuels de son époque, émit un jour un jugement sur la psychanalyse. Voici ce qu’il dit:

« Tous ces gens veulent utiliser le vagin comme une longue-vue pour observer le monde. Mais ce n’est pas là sa fonction naturelle, il est bien trop étroit pour cela. »

Mach était par ailleurs le parrain de Pauli. Le jour de son baptême, il avait déposé sa carte sur laquelle on pouvait lire: « Mach, d’origine antimétaphysique ». Mach considérait la métaphysique comme le diable en personne, et il professait qu’il fallait utiliser avec la plus grande circonspection tous les processus de pensée, voire les éliminer. À ce titre, le parallèle dressé par Pauli entre Jung et Mach ne laisse pas de surprendre.

 

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Entretien imaginaire avec Carl Gustav Jung, 6/7

9d5d71c17635a29e8923f593007b2a8f– Au cours de ma longue expérience psychiatrique, je n’ai jamais rencontré de mariage qui se suffît à lui-même. Une fois, j’ai cru l’avoir rencontré, parce qu’un professeur allemand m’avait assuré que c’était le cas du sien. Et puis, un jour, lui rendant visite à Berlin, j’ai découvert que sa femme avait un appartement secret… Un mariage qui serait entièrement consacré à la compréhension mutuelle serait mauvais pour le développement de la personnalité individuelle. L’homme et la femme se réduiraient au plus petit dénominateur commun, qui est quelque chose comme la stupidité collective des masses.

En prenant mon manteau dans l’antichambre, je sentis que Carl Gustav Jung m’observait.

« Est-ce une vieille maison ? » Demandai-je pour combler le vide avant de dire au revoir.

– Non, mais construite dans le style ancien. » Il sourit. « Vous savez, je suis conservateur. »

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Entretien imaginaire avec Carl Gustav Jung, 5/7

– Des centaines d’exemples démontrent au psychologue l’existence de ces deux âmes à l’intérieur de tout homme. En exerçant leur imagination, que j’appelle la mère de la conscience humaine, beaucoup de mes patients ont peint des images et décrit des rêves présentant une étrange similitude avec des images de temples hindous et chinois. Où ces gens étaient-ils censés avoir pris connaissance de ces cultures religieuses d’Extrême-Orient ? J’ai soigné des patients dont les visions se rapportaient à des événements vieux de plusieurs siècles. Tout cela ne peut venir que de l’inconscient, de l’âme impersonnelle… L’homme contemporain n’est que le dernier fruit de l’arbre de la race humaine. Aucun de nous ne sait ce que nous savons.

– Comment voyez-vous les relations entre les hommes et les femmes ?

– Le premier intérêt de l’homme devrait être son travail, tandis que le travail de la femme, son occupation, c’est l’homme. Oui, je sais que dire cela fait l’effet d’une philosophie de mâle égoïste. Mais qui dit mariage dit foyer. Et le foyer est comme un nid : il n’y a pas place pour deux oiseaux à la fois ; l’un est assis dedans, l’autre est perché sur le bord, observe alentour et s’occupe de toutes les tâches extérieures. Quitte à passer pour cynique, j’ajouterai ceci : l’instinct pousse la femme à capturer et à garder un seul homme. L’instinct pousse l’homme à avoir le plus de femmes possible.

– Vous estimez donc que la fidélité dans un couple n’est pas possible…

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Entretien imaginaire avec Carl Gustav Jung, 4/7

– Où trouvez-vous l’aiguillon pour votre travail créateur ?

– On est toujours dans le noir au sujet de sa propre personnalité, on a besoin des autres pour se connaître. Cela dit, j’ai commencé par un simple travail scientifique de routine. J’ai toujours suivi la devise selon laquelle toute chose mérite d’être faite, si on la fait bien ! Les aiguillons de mon travail créateur se trouvent dans mon tempérament. L’assiduité ainsi qu’un puissant désir de savoir m’ont accompagné tout au long de ma vie. Je ne tire aucune satisfaction d’une connaissance superficielle des choses ; je veux les connaître en profondeur. Lorsque je me rendis à la conclusion que je n’avais des primitifs que des notions nébuleuses et que les livres ne m’apprendraient pas tout à leur sujet, je commençai à voyager en Afrique, au Nouveau-Mexique et en Inde. C’est pour la même raison que j’ai appris le swahili.

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– Avez-vous l’impression que la pensée de l’Orient est, d’une certaine manière, plus avancée que celle de l’Occident ?

– Voyez-vous, la pensée de l’Orient ne peut être comparée à celle de l’Occident ; elle est sans commune mesure, c’est autre chose.

– En quoi diffèrent-elles alors ?

– Les Orientaux sont bien plus influencés que nous par les faits de base de la psychologie.

– Cela se rapproche plus de votre philosophie ?

– Oh ! Oui, tout à fait. J’ai une compréhension singulière de l’Orient, et l’Orient peut mieux apprécier mes idées, car on y est mieux préparé à voir la vérité de la psyché. Certains pensent qu’il n’y a rien dans l’esprit d’un enfant qui naît ; je dis qu’il y a tout mais que ce n’est pas encore conscient. C’est là en puissance. Or, en Orient, tout est fondé sur cette potentialité.

– Vous évoquez souvent l’âme ancestrale de l’homme.

– Bien peu savent quelque chose de l’âme ancestrale et plus rares encore sont ceux qui y croient. Ne sommes-nous pas dépositaires de toute l’histoire de l’humanité ? Pourquoi est-il si difficile de croire que chacun de nous a deux âmes ? Lorsqu’un homme atteint la cinquantaine, une partie de lui seulement n’a vécu qu’un demi-siècle. L’autre partie, qui vit aussi dans sa psyché, est vieille de millions d’années.

Entretien imaginaire avec Carl Gustav Jung, 3/7

… Sur le rôle du psychothérapeute…

– Je pourrais être tenté de vous satisfaire en énonçant une règle générale. Mais je préfère répondre : faites l’un et l’autre. N’agissez pas à partir d’un principe posé a priori. Demandez-vous plutôt, dans chaque cas individuel, ce qu’exige la situation concrète. Cela devrait être votre seul a priori. Vous avez, par exemple, le cas du malade qui est encore à ce point inconscient que l’on ne peut pas lui expliquer ses problèmes. À la manière d’un psychotique, il s’identifie à son inconscient et il aura tendance à tenir le médecin pour fou, au lieu de vouloir comprendre sa propre situation intérieure. Hasardez-vous à déclarer à une mère inconsciente – une Kali Durga, qui se considère comme la meilleure mère du monde – qu’elle a provoqué la névrose de sa fille aînée et le mariage malheureux de sa fille cadette, et vous allez voir sa réaction ! Ce n’est pas de cette façon que vous pouvez aider la malade. Il faut d’abord qu’en elle, de l’intérieur, quelque chose mûrisse.

« Un autre malade aura atteint, au contraire, une certaine connaissance de soi, et attendra de vous que vous l’orientiez. Il ne faut pas considérer le malade comme un être inférieur que l’on couche sur un divan pendant que, tel un Dieu, le médecin s’assied derrière lui et daigne émettre une parole de temps en temps.

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Vaïnui de Castelbajac

– Freud disait de vous : « Au commencement, Jung était un grand savant, mais, par la suite, il est devenu un prophète ! » Vous n’ignorez pas combien on critique votre ésotérisme, combien on se méfie de votre passion pour l’alchimie…

Soyons clair : pendant quinze ans, j’ai étudié l’alchimie, sans en parler à personne. Je ne voulais influencer ni mes patients ni mes collaborateurs. Mais après quinze années de recherches et d’observations, certaines conclusions se sont imposées à moi avec une force inéluctable : les opérations alchimiques étaient réelles ; seulement cette réalité n’était pas physique, mais psychologique. L’alchimie représente la projection d’un drame à la fois cosmique et spirituel, en termes de « laboratoire ».