Clément Rosset, Cioran et les talons aiguilles…

Une lettre de Clément Rosset…

 

Cher RJ, 

 

Bravo pour ton livre. C’est un petit vent frais qui balaie les miasmes de la bêtise ambiante. Nous n’avons jamais été de la même humeur, mais je souscris 20/20 à tous tes jugements et appréciations. C’est d’ailleurs ce que je disais à Cioran le rare jour où nous avons causé (2 minutes) philosophie… Je lui avais dit: « vous savez que je pense exactement le contraire de ce que vous pensez. Et cependant, je suis d’accord avec tout ce que vous écrivez. »

Il m’avait répondu, consterné: « Comment faire autrement ? C’est la vérité. »

 

Amitiés,

 

Clément

 

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Kostas Axelos face à Jacques Lacan

J’avais vingt ans quand j’ai connu Kostas Axelos. C’était à Lausanne. Il était venu y donner une conférence. Je n’en ai gardé aucun souvenir, sinon celui d’une voix qui martelait chaque mot comme s’il recelait un trésor. L’homme portait beau, buvait sec et avait un faible pour les baby dolls. Il approchait de la quarantaine et avait conservé l’allure d’un officier. Il venait d’Athènes où il avait été condamné à mort pendant la guerre civile. C’était alors son principal titre de gloire et il ne manquait jamais de le rappeler.

Après sa conférence, je l’avais entraîné dans quelques mauvais lieux lausannois avec le poète Dimitri T. Analis et nous avions sympathisé. J’étais un freudien novice et lui un philosophe belliqueux. Il voulait en découdre avec Sartre et rêvait d’une confrontation publique au terme de laquelle il l’aurait mis K.O.

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Sartre n’a pas eu l’élégance de lui donner cette chance et Kostas s’est trouvé d’autres adversaires. Lacan, notamment. Il racontait volontiers la confidence que lui avait faite Heidegger après qu’il l’eut conduit à Cerisy-la-Salle en voiture avec Lacan :  » Le docteur n’aurait-il pas besoin d’un docteur ?  »

Après m’être installé à Paris au 19, rue Monsieur dans le même immeuble que Kostas, j’eus l’occasion de le voir tous les jours. Comme je collaborais au Monde des Livres et que j’avais été chargé d’une double page sur Lacan, je lui demandai d’intervenir. Il ne ménagea pas ses critiques. Le docteur Held qui comptait parmi nos amis et qui avait bien connu Lacan lors de ses études de médecine lui emboita le pas. Et Georges Mounin, le linguiste, également. Il ne restait plus que Bertrand Poirot-Delpech pour arracher quelques sentences énigmatiques à Lacan, jeu auquel il se prêta bien volontiers. Bref, pour la première fois dans l’histoire du Monde une double page qui couronnait en principe une œuvre se métamorphosa en un règlement de comptes. Kostas jubilait. Et lors d’un dîner avec son vieil ami Pierre Fougeyrollas tous deux tombèrent d’accord pour dire que Lacan ne pouvait faire mieux que remâcher Nietzsche, Heidegger et ce qu’il reste de pensée dans le catholicisme intégriste. Ils prévoyaient que dans dans peu de temps l’histoire aura fait justice du lacanisme qui n’intéressera plus personne. Le contraire s’est produit, mais ni l’un ni l’autre ne sont plus là pour en mesurer les effets.

Peut-être, si j’y réfléchis, l’état d’esprit de Kostas Axelos l’amenait-il à penser que plus rien n’intéresserait plus personne. Aucun nouveau départ n’était prévisible. Il suffisait de le reconnaitre. Il n’était même pas réactionnaire, simplement dépressif. Il avait été communiste. Il ne l’était plus. Il avait fondé avec quelques amis la revue Arguments . Elle était demeurée confidentielle. Il disposait d’une collection aux éditions de Minuit – il publia Herbert Marcuse, Karl Korsch, Ludwig Bölke…- , mais le cœur n’y était plus. Lui-même se fit de plus en plus rare. Il était revenu de tout, sauf d’Héraclite. Obscurcir l’obscurité : telle était dorénavant sa tâche.

Nicole, sa compagne, si enjouée, si charmeuse, si tendre, l’avait quitté. Notre ami commun, Jean-Michel Palmier, était décédé. Les années avaient passé. Je croisais de temps à autre Kostas boulevard Saint-Germain : il avait toujours fière allure, mais nous n’avions plus rien â nous dire. Il avait vécu avec une jeune Chinoise. Il donnait maintenant l’impression d’une solitude hautaine. Le temps des bars à café lausannois, des vacances à Hydra, des nuits passées à parler de Husserl ou de Heidegger était passé. Il avait postfacé un de mes premiers livres : cela m’avait ému. J’étais si jeune alors. Il m’avait fait partager sa vie, rue Monsieur. Ce qu’il m’a enseigné, ce n’est pas la philosophie, c’est la générosité. Elles vont rarement de pair.

Entretien imaginaire avec Carl Gustav Jung, 4/7

– Où trouvez-vous l’aiguillon pour votre travail créateur ?

– On est toujours dans le noir au sujet de sa propre personnalité, on a besoin des autres pour se connaître. Cela dit, j’ai commencé par un simple travail scientifique de routine. J’ai toujours suivi la devise selon laquelle toute chose mérite d’être faite, si on la fait bien ! Les aiguillons de mon travail créateur se trouvent dans mon tempérament. L’assiduité ainsi qu’un puissant désir de savoir m’ont accompagné tout au long de ma vie. Je ne tire aucune satisfaction d’une connaissance superficielle des choses ; je veux les connaître en profondeur. Lorsque je me rendis à la conclusion que je n’avais des primitifs que des notions nébuleuses et que les livres ne m’apprendraient pas tout à leur sujet, je commençai à voyager en Afrique, au Nouveau-Mexique et en Inde. C’est pour la même raison que j’ai appris le swahili.

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– Avez-vous l’impression que la pensée de l’Orient est, d’une certaine manière, plus avancée que celle de l’Occident ?

– Voyez-vous, la pensée de l’Orient ne peut être comparée à celle de l’Occident ; elle est sans commune mesure, c’est autre chose.

– En quoi diffèrent-elles alors ?

– Les Orientaux sont bien plus influencés que nous par les faits de base de la psychologie.

– Cela se rapproche plus de votre philosophie ?

– Oh ! Oui, tout à fait. J’ai une compréhension singulière de l’Orient, et l’Orient peut mieux apprécier mes idées, car on y est mieux préparé à voir la vérité de la psyché. Certains pensent qu’il n’y a rien dans l’esprit d’un enfant qui naît ; je dis qu’il y a tout mais que ce n’est pas encore conscient. C’est là en puissance. Or, en Orient, tout est fondé sur cette potentialité.

– Vous évoquez souvent l’âme ancestrale de l’homme.

– Bien peu savent quelque chose de l’âme ancestrale et plus rares encore sont ceux qui y croient. Ne sommes-nous pas dépositaires de toute l’histoire de l’humanité ? Pourquoi est-il si difficile de croire que chacun de nous a deux âmes ? Lorsqu’un homme atteint la cinquantaine, une partie de lui seulement n’a vécu qu’un demi-siècle. L’autre partie, qui vit aussi dans sa psyché, est vieille de millions d’années.