Pierre Pachet et l’aventure du sommeil…

Pierre Pachet nous a quittés ce 21 juin. Dans Nuits étroitement surveillées, il évoquait le monde des rêves et sa proximité avec celui des morts : « le règne de la liberté sans frein ».

 

PACHET 6 WEB

Enfant, un livre m’intriguait dans la bibliothèque de mes parents ; il s’intitulait Mes insomnies et avait pour auteur un illustre général. Je trouvais curieux, presque incongru, qu’il parlât de ses insomnies plutôt que de ses batailles. J’ignorais alors le combat pathétique, et chaque soir renouvelé, que certains êtres doivent mener pour trouver le sommeil ; combat plus épuisant que toutes les épreuves qu’ils affrontent quotidiennement, plus angoissant que tous les cataclysmes qui les menacent.

À vrai dire, il n’est guère raisonnable de dormir ; Baudelaire le notait déjà : « À propos du sommeil, aventure sinistre de tous les soirs, on peut dire que les hommes s’endorment journellement avec une audace qui serait inintelligible si nous ne savions qu’elle est le résultat de l’ignorance du danger. »

Ces dangers qui nous guettent – la mort, la perte d’identité, les agressions… – Pierre Pachet les évoquait dans son essai, Nuits étroitement surveillées (Gallimard, 1980), qui ajoute au charme de la confidence celui d’une démarche scientifique renouant avec les « psychologistes » pré-freudiens (Hervey de Saint-Denis, A. Maury, Delbœuf…).

Dormir, c’est oublier la mort ; c’est également mettre entre parenthèses notre peur de ne pas dormir et accepter de quitter un monde aussi inquiétant qu’imprévisible.

Un humoriste anglais résumait ainsi les trois conditions fondamentalement nécessaires au sommeil : avoir chaud aux pieds, avoir bien digéré et avoir la conscience tranquille. Mais comment avoir la conscience tranquille quand tombe la nuit et qu’autour de notre lit, dans une furieuse sarabande, s’agglutinent nos remords et nos regrets ? Baudelaire : «L’homme qui fait sa prière le soir est un capitaine qui pose des sentinelles. Il peut dormir.»

Dormir enseigne un égoïsme salvateur. Mais attention, nous avertit Pierre Pachet, à guetter son propre endormissement, on risque de l’empêcher et de détériorer le gyroscope compliqué dont il dépend. Si, pour aimer, il faut croire à l’amour, pour dormir, il faut croire au sommeil.

Il prêta à son sommeil, à ses rêves, à ses insomnies, une attention scrupuleuse, presque maniaque. Plus proche de Valéry que de Freud, il entendait également montrer que le dormeur n’est pas immergé dans un ailleurs inatteignable, mais qu’il est d’une certaine manière conscient, c’est-à-dire volontaire, calculateur, capable de projets et de ruses.

« Que le rêve, écrit-il, puisse fournir des exemples de phrases correctement construites, devrait provoquer l’étonnement, et faire réfléchir ceux qui aiment à penser au rêve comme au règne de la liberté sans frein.« 

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L’Adieu à Imre Kertész

Imre Kertész n’a pas bâclé, comme moi, de petits livres frivoles à l’intention d’adolescentes à frange. Il a traduit Nietzsche, Freud et Wittgenstein en hongrois. Il a connu dans sa chair le nazisme et le stalinisme. Son expérience de la vie est aux antipodes de la mienne. Et pourtant, quand je le lis, j’ai souvent l’impression de rencontrer mon double. Tant de pages que je pourrais recopier, notamment sur l’inutilité de la lucidité, sur la passion stupide de la lecture des journaux, sur la sclérose des sentiments qu’il faut saluer comme une main secourable, car elle nous aide à aller vers la fosse commune.

Kertész a compris de l’intérieur Wittgenstein : sa concision poussée jusqu’à la perversité, sa haine de soi juive (« la forme la plus pure d’antisémitisme », note-t-il), sa pensée conçue comme une tentative de domination, comme une vengeance, comme l’oeil du fugitif regardant encore une fois en arrière, rempli de mépris et de clairvoyance. Éric von Stroheim n’est  pas loin.

 

Imre-Kertesz
Kertész s’est livré à un exercice hautement recommandable: il a dressé la liste de tous ses biens. « Seules mes fautes m’appartiennent », a-t-il ensuite écrit tout en bas d’une feuille, au demeurant couverte de numéros de téléphone. Et cette observation si troublante : il est utile de visiter parfois les endroits où se sont déroulées les minutes décisives de notre vie, ne serait-ce que pour nous confirmer que nous n’avons rien de commun avec nous-même. Ce qui fait irrésistiblement penser à Kafka écrivant : « Qu’ai-je en commun avec les juifs, moi qui n’ai déjà rien de commun avec moi-même ? »

La fidélité aux lieux, aux êtres, aux idées n’est jamais qu’une stratégie pour dissimuler l’inconsistance de notre personnalité, inconsistance à la frontière de la folie pure. Cette frontière, Imre Kertész l’a franchie à l’aube de ce 31 mars 2016.  Nous lui souhaitons un meilleur voyage que celui qu’il a connu sur cette terre de désolation, même si son humour ravageur et son génie littéraire l’ont préservé de bien des déboires. Pure hypothèse un peu trop convenue aurait-il conclu, car ce que nous sommes est incommunicable. Pas toujours, ni pour tous, mon cher Imre !