LANZMANN, LACAN, LIFTON …

À L’Écume des Pages, librairie qui jouxte le café de Flore, je rencontre Claude Lanzmann. Je saisis l’occasion pour lui demander s’il avait lu en son temps l’ouvrage, à mes yeux décisif, de Robert Jay Lifton, sur les médecins nazis. Il me répond : « Non. Je n’avais pas le temps de tout lire. »

Lacan, lui, avait rencontré Lifton en 1975 et lui avait d’emblée dit : « Je suis liftonien« . Il connaissait les travaux de ce psychiatre américain sur les meurtres de masse et l’enquête qu’il avait menée sur ceux qui en furent à la fois la caution et les exécutants, à savoir les médecins allemands.

Leur rôle dans les camps ne se bornait pas à des expérimentations sur les détenus utilisés comme cobayes. Non, c’était à eux qu’il revenait de procéder, le long des quais, lors de l’arrivée des Juifs, à la sélection, triant ceux qu’ils enverraient directement vers les chambres à gaz.

« Comment ces médecins sont-ils devenus des meurtriers ?« , s’est demandé Robert Jay Lifton. Et, sous couvert d’une recherche en psychopathologie, patronnée par l’Institut Max Plank, il a rencontré ses collègues allemands et les a fait parler, passant au minimum quatre heures avec eux et, parfois, plusieurs journées.

Le meurtre médicalisé dans les camps fut une aubaine pour les dirigeants nazis : il permit de remédier aux graves problèmes psychologiques dont étaient victimes les soldats des Einsaztgruppen qui, jusque là, et notamment en Europe de l’Est, tiraient sur les Juifs à bout portant. Beaucoup se suicidaient ou devenaient fous. À l’automne 1941, un des principaux généraux des Einsatzgruppen, Erich von dem Bach-Zelewski, sidéra Himmler en lui déclarant après qu’ils eurent assisté à l’exécution d’une centaine de Juifs : « Regardez les yeux des hommes de ce commando ! Ils sont foutus pour le reste de leur vie. Quel genre de disciples sommes-nous en train de former ? Des névrosés ou des sauvages ! »

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Dès lors, c’est aux médecins – pas nécessairement nazis ou antisémites – que fut confiée la tâche d’exterminer – au nom de la santé du peuple allemand – les appendices gangréneux  de « la seule race vraiment créatrice de culture », comme disait Hitler. Le meurtre de masse devint un impératif catégorique.

On oublie trop facilement que l’État nazi était une « biocratie » ayant pour fin la purification et le salut de la race aryenne. Les généticiens, les anthropologues et les théoriciens du racisme en furent les grands prêtres et les médecins les exécutants.

« Nous pouvons dire, écrit Lifton, que le médecin qui attendait sur le quai était une espèce de point oméga, un portier mythique entre le monde des morts et celui des vivants, une synthèse finale de la vision nazie de la thérapie à travers le meurtre collectif. » Ce que corrobore cette remarque d’un rescapé : « Auschwitz ressemblait à une opération médicale : le programme d’extermination était dirigé du début jusqu’à la fin par des médecins. »
En 1986, j’ai eu le privilège d’éditer le livre d’un psychanalyste américain, Stuart Schneiderman, qui relate la rencontre entre Robert Jay Lifton et Jacques Lacan. Sur un mode plus comique, il parle également de la soirée que passèrent ensemble Lacan et Roman Polanski dans un grand restaurant parisien. On comprend mieux, après l’avoir lu, la fâcheuse réputation qu’avait Lacan d’être terriblement grossier en public. Le livre de Schneiderman s’intitule Jacques Lacan, maître Zen ? Il est introuvable, tout comme celui de Robert Jay Lifton. Si cette chronique permettait à deux ou trois vrais lecteurs d’en prendre connaissance, elle n’aurait pas été vaine.

Un dernier point assez troublant et souvent passé sous silence : la très forte hostilité des Français vis-à-vis de l’armée américaine qui les avait libérés de l’Occupation nazie. Stuart Schneiderman qui a vécu en France et a été analysé par Lacan, a tenté de comprendre ce changement d’attitude. Il note également que Lacan, en s’opposant à la psychanalyse américaine, collait parfaitement à la ligne politique française de l’époque.

 

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Hitler au hit-parade !

SON TUBE INTERNATIONAL « MEIN KAMPF » CARTONNE ENCORE

 

On oublie parfois qu’Adolf Hitler a été le premier rocker international, que son tube Mein Kampf a mis le feu au monde et qu’il figure encore au top ten de nombreux pays. Certains de ses admirateurs prétendent même qu’il ne serait pas mort au cours d’un festival pyrotechnique à Berlin, mais que, retiré au Paraguay, il préparerait un second succès international qui aurait pour titre Mes erreurs.  Mais ne nous fions pas trop à ses fans, souvent trop zélés, voire fêlés, qui ne veulent pas admettre que même les idoles meurent un jour de leurs excès.

Mein Kampf, rappelons-le, a été longuement élaboré dans la prison de Landsberg, en Bavière, où Adolf ayant commis quelques bévues politiques était incarcéré. Ce bad boy caressait moins sa guitare que l’idée d’un suicide qui laisserait de lui l’image d’un martyr. Ses co-détenus l’assurant qu’avec sa voix et la violence de ses textes il pouvait  conquérir le monde, il se laissa convaincre. Certain d’avoir une vocation artistique – il rêvait d’être peintre – il avait déjà eu l’excellente idée de changer son nom Schickelgruber  (qui signifie croque-morts) en Hitler, beaucoup plus rock and roll. « Heil Hitler« , que scandent  ses groupies, préfigure « Salut les copains !« , avec une touche gothique qui séduit les Allemands et des costumes Hugo Boss agrémentée de  têtes de mort qui font gothique chic.

Le succès de Mein Kampf ne se démentira pas. Aujourd’hui encore en Inde, en Turquie et dans les pays arabes, sans oublier la Mongolie, il est en tête des ventes. En Europe, où un vent mauvais d’antisémitisme et une guerre sans pitié ont rendu Mein Kampf  inaudible, il sera considéré comme un exemple de mauvais goût, voire d’incitation au meurtre et, à ce titre interdit. Le rendant, pour certains esprits faibles d’autant plus attirant. À titre personnel, je trouve stupide de l’avoir interdit ou publié en le criblant de notes, ce qui lui donne une valeur démesurée. Mein Kampf est un livre qui vous tombe des mains et qui aurait dû tomber dans l’oubli. Son histoire est parfaitement présentée dans l’ouvrage de Claude Quétel, Tout sur Mein Kampf.

Rappelons par ailleurs que le premier philosophe à avoir pris au sérieux dès 1934  la philosophie d’Hitler n’est autre qu’Emmanuel Levinas. Elle ėveille, disait-il, la nostalgie secrète de l’âme allemande. Il avait compris tout de suite que la volonté de puissance nietzschéenne que l’Allemagne moderne retrouvait et glorifiait n’était pas seulement un nouvel idéal, mais un idéal qui apportait en même temps sa forme propre d’universalisation : la guerre et la conquête.

Allant encore plus loin dans la ligne tracée par Levinas, Johann Chapoutot s’est plongé minutieusement dans la révolution culturelle nazie. Révolution qui nous ramène à la Grèce antique, à Platon, à Kant et à son impératif catégorique qui, non seulement rendent alors possibles, mais légitiment les crimes nazis. Contrairement à l’opinion commune, quand les hitlériens entendaient le mot « culture », ils ne sortaient pas leur revolver, mais leur stéthoscope ou leur craniometre pour redonner à une pensée antique perdue et à des principes politiques sains balayés par la Révolution française
leur droit qui n’était autre que le droit germanique, débarrassé de toutes les scories humanistes ou chrétiennes qui l’ont dénaturé. Les enjeux du nazisme étaient là et nul ne les a mieux décryptés que Johann Chapoutot.

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Claude Quétel  – Tout sur Mein Kampf  Éd. Perrin. 276 pages.

Johann Chapoutot – La révolution culturelle nazie Gallimard. 282 pages.

Souvenirs de mon père en Algérie…

1962-1964

J’avais à peine vingt ans quand mon père est parti pour l’Algérie. Il avait pour mission d’enquêter sur les crimes de guerre commis par l’armée française. Il est demeuré deux ans à Tlemcen et en Kabylie. Il avait connu l’Allemagne d’avant-guerre où il avait échappé à deux attentats. Ce n’était pas le genre d’homme à se faire des illusions sur l’humanité. « Si vous désirez une image de l’avenir, me disait-il comme Orwell, sans jamais se départir de son bon sourire, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement ».

Ce qu’il avait vu en Algérie, les témoignages qu’il avait recueillis, les charniers qu’il avait découverts, l’avaient conforté dans l’idée que la mince pellicule de civilisation dont les humanistes pensent qu’elle consistue l’essence de l’humain se dissout illico sous d’autres cieux et dans des circonstances extrêmes. Personne n’est assez riche pour se payer une conscience. On ne peut que patauger dans ce monde, essayant de s’en tirer du mieux qu’on peut.

Mon père flairait d’ailleurs toujours une insolite probité d’esprit chez quiconque s’abstenait de professer des idées généreuses. Il ne jugeait pas plus les soldats français qu’il n’avait jugé les soldats allemands. Il en était arrivé à la conclusion que les hommes ne sont pas faits pour s’aimer. Mais quand il revenait à Lausanne et qu’il me racontait ce qu’il vivait, ce qu’il voyait au quotidien, j’avais de la peine à retenir mes larmes. Et j’éprouvais pour lui, en dépit de la distance qu’il mettait entre nous, une forme d’amour. Je vois avec le temps que bien des choses que j’ai faites avaient pour fin de le rendre fier de moi.

 

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L’a-t-il vraiment été ? Seul le Diable le sait. Mais moi, je sais ce que je dois à ce spinoziste qui m’incitait à tout faire, à tout dire, à tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. Ce qu’il fit, lorsqu’il prit la décision de mettre un terme à une existence dont il se serait volontiers passé.

Entretien avec Ernest Federn, 1/2 – L’optimisme désespéré de Freud

Entretien réalisé pour Le Monde, en août 1980

 

 

Fils d’un célèbre psychanalyste, Ernest Federn (Vienne, 1914 – 2007) étudie le droit et l’histoire à l’université de Vienne en même temps qu’il milite au sein du parti socialiste. Emprisonné à Dachau et à Buchenwald pour son opposition au régime, il est libéré en 1945. Commence alors sa carrière de psychanalyste formé aux États-Unis par un ami de son père, Herman Nunberg. En 1972 il retourne en Autriche pour collaborer à la réforme du droit pénal et travailler en tant que psychothérapeuthe dans les prisons. Il a publié de nombreux articles sur l’histoire de la psychanalyse et les rapports entre le marxisme et les découvertes de Freud.

 

L’optimisme désespéré de Freud

 

RJ – Votre père fut l’un des premiers à traiter des schizophrènes. Pouvez-vous nous parler de lui ? Des relations qu’il entretenait avec Freud ? Du rôle qu’il joua au sein de la société psychanalytique de Vienne ?

 

EF – Mon père est né à Vienne en 1871. Mon grand-père, Salomon, était l’un des trois premiers médecins juifs libres de pratiquer la médecine après la libéralisation de la monarchie. Il s’opposa à ce que son fils Paul fréquente le Cercle du mercredi de Freud, car il jugeait que cela ne serait pas favorable à sa carrière…

Paul Federn fut le cinquième membre à faire partie du Cercle du mercredi. En 1908 il devint le trésorier de la toute nouvelle société psychanalytique de Vienne et occupa cette fonction jusqu’en 1924. Freud, souffrant d’un cancer, se déchargea alors sur lui de toutes ses obligations professionnelles.

Mon père eut toujours à coeur que des non-médecins puissent recevoir une formation psychanalytique complète et devenir membres de l’Association internationale de psychanalyse. Il se démena beaucoup à cette fin. En 1919 il écrivit la première étude sur l’application de la psychanalyse à l’histoire et à la société: La Société sans père, contribution à la psychologie de la révolution.

 

RJ – Quelle était l’ambiance sociale et culturelle à Vienne au début de ce siècle ? Freud ne cesse de critiquer ses contemporains et de maudire cette ville qui l’ignorait. Avait-il raison de dire que Vienne était la capitale de l’hypocrisie ?

 

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EF – Le grand psychanalyste Robert Walden disait une fois que l’hypocrisie existe dans tous les pays, mais qu’aux États-Unis seulement on l’écrit avec une majuscule. Accuser Vienne d’une quelconque hypocrisie est injustifié. L’ironie avec laquelle se jugent les Viennois ainsi que leur résignation face à la vie sont autant de qualités qui le prouvent.

Ce qui frappe, chez Freud, c’est sans doute son intégrité inflexible et son refus de tout compromis. Sa maxime, « la morale va de soi », ne lui facilitait certainement pas l’adaptation à la vie des Viennois. Il était, cependant, par-là même, plus Viennois que son biographe Ernest Jones n’a pu le croire. Avec lui, on a vraiment l’impression que Freud a détesté Vienne, ce qui est absurde ! Jones ne comprenait rien à l’atmosphère de Vienne, mais il croyait la connaitre parce qu’il avait épousé une Viennoise. À ce sujet, sa biographie se méprend totalement sur Freud. Si ce dernier se plaignait de ses collègues et des conditions de vie des Viennois, ce n’étaient que des « grogneries », typiquement viennoises.

Quant à l’ambiance culturelle et intellectuelle à Vienne, il faudrait en parler pendant des heures. Disons simplement que c’était l’époque d’un incroyable épanouissement scientifique et artistique. Cependant, comme les Athéniens de l’époque de Périclès, les Viennois ne savaient pas que cette apothéose annonçait 1914.

 

RJ – Toujours à propos de Freud: comment expliquez-vous qu’il ait été si peu perspicace en matière historique ? Il n’a pas prévu la désintégration de la monarchie des Habsbourg, il s’est désintéressé du mouvement ouvrier et n’a pas mesuré l’étendue de la mouvance nazie…

 

EF – Cette question ne demande pas vraiment d’explication. Freud ne s’intéressa que lorsqu’il était lycéen aux problèmes politiques et historiques. Dès qu’il se consacra aux sciences, cet intérêt s’évanouit. Son hobby était l’archéologie et il lisait des oeuvres littéraires, où aurait-il trouvé le temps de faire de la politique ?

Nous savons qu’il était très favorable à des réformes sociales, bien que politiquement très libéral. Il avait beaucoup d’amis parmi les socialistes, il lui arriva même de signer un manifeste électoral en faveur des sociaux-démocrates.

Comme tous les autres habitants du pays, il croyait à un dénouement favorable. Freud, en 1937, avait quatre-vingt-un ans, il était déjà très malade, pressentait tellement sa mort prochaine qu’il préférait espérer instinctivement qu’analyser avec précision une situation politique qui, de toutes manières, de l’intéressait pas.

 

 

Walter Benjamin en toutes lettres

Personne n’a mieux portraituré Walter Benjamin que Frédéric Pajak dans son Manifeste incertain ( 1 ) où il le suit dans ses pérégrination parisiennes, ses tentatives toujours avortées d’obtenir, lui le juif berlinois traducteur de Baudelaire et de Proust, la nationalité française jusqu’à Portbou dans les Pyrénées où il se donnera la mort, le 26 septembre 1940. Cet homme traqué, fuyant la barbarie, laisse un dernier mot : « Dans une situation sans issue , je n’ai d’autre choix que d’en finir. C’est dans un petit village des Pyrénées où personne ne me connaît que ma vie va s’achever. »

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Walter Benjamin par Frédéric Pajak

 

Il a quarante-huit ans. Il est pratiquement inconnu. Intuitivement, il sait qu’il lui faut mettre le meilleur de lui-même dans ses lettres. La dernière, celle d’un homme désespéré, sera aussi la plus bouleversante, car il est allé aussi loin que possible, sans retour en arrière, dans ce qu’il désignait en allemand comme la Katastrophe et qu’il n’a eu de cesse de cerner et d’approfondir. La morphine l’en délivrera. Bizarrement, personne ne retrouvera le corps de Walter Benjamin. Il est probable que sa dépouille ait été jetée dans la fosse commune. Mais le mystère demeure, certains, comme Stephen Schwartz, assurant qu’il aurait été assassiné par les agents du NKVD, le service secret de l’URSS. La mort qui ,en général , nous rend à l’obscurité, l’a transformé en mythe et on ne compte plus les études ni les films qui lui ont été consacrés. Cet exilé, vivant d’une modeste rente paternelle, a rejoint dans l’imaginaire Franz Kafka qu’il comparait volontiers à Laurel , qui aurait trouvé son Hardy avec Max Brod. Impossible, disait Walter Benjamin, de bien comprendre Kafka « sans parvenir à dégager les côtés comiques de la théologie juive« .

Le comique est souvent présent dans la vie de Walter Benjamin en quête de ce visa exceptionnel  qui serait un sésame pour les États-Unis. Au consulat américain, on lui remet un questionnaire qui comporte la question : « Êtes -vous le ministre d’un culte ou le professeur d’un collège ou d’une académie ? »

Il rédige alors ses dix-huit thèses sur le concept d’histoire, mais refuse de les publier, « car elles ouvriraient la porte à d’enthousiastes équivoques ». Il goûtait particulièrement ce moment où des insurgés, lors de la Révolution de Juillet, tirent sans se concerter dans divers lieux de Paris sur les horloges « afin d’arrêter le temps ». Nostalgique, il regrette le temps où les flâneurs, dans les passages parisiens, se promenaient avec une tortue et marchaient au rythme de l’animal. Le flâneur, et il en était un, est un ennemi passif de la société : il déambule, contemple les marchandises, mais ne consomme pas. S’il est un prophète pour notre temps, c’est bien lui.

W. G. Sebald,  dans ses Séjours à la campagne, se demande dans quelles eaux troubles et mensongères notre vision de la littérature aurait continué à patauger si, peu à peu édités, les écrits de Walter Benjamin et de l’École de Francfort, ce centre juif consacré à la recherche en histoire intellectuelle et sociale n’étaient venus nous ouvrir d’autres perspectives. Pour le savoir, rien de tel que de lire les Lettres sur la littérature que Walter Benjamin écrivit de 1937 à 1940 à Max Horkheimer, alors réfugié à New York. Ces lettres, admirablement éditées, restituent de manière impitoyable l’ambiance de l’époque où le défaitisme le dispute au conformisme. « Le conformisme des hommes de lettres leur dissimule le monde dans lequel ils vivent. Et ce conformisme est le fruit de la peur. »

Même pour les intellectuels du parti communiste , il reste un juif allemand marxiste certes, mais dont on se méfie. Cet intellectuel sans attaches, ce penseur sans abri, cet écrivain tout en paradoxes et en subtilité, ce critique trop clairvoyant embarrasse chacun. Nombreux sont ses  proches qui veulent l’aider, notamment à obtenir la nationalité française, mais aucun n’y met beaucoup de ténacité.

Dans le mouchoir de poche de sa chambre de bonne sous les toits de Paris – il y gèle l’hiver et y étouffe l’été – il contemple cette ville qui le tue et à laquelle il est entrain de consacrer une étude sublime et inachevée: Paris, capitale du XIX siècle. Le Livre des Passages.

Il livre aussi à Max Horkheimer ses jugement sur les écrivains qu’il côtoie – de Cocteau à Claudel – et le jugement qu’il porte sur leurs œuvres. D’Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit et catholique personnaliste, il dit que le bénéfice que l’on tire de ses essais est médiocre. Il observe que la psychanalyse pousse beaucoup de ses amis dans les bras de l’obscurantisme. Que dirait-il des lacaniens aujourd’hui ?  À propos de Céline, il se demande si son nihilisme médical qui fait parfois penser à celui de Gottfried Benn n’est pas devenu une position de réserve du fascisme.

Si Benjamin privilégie la lettre – et la censure l’oblige parfois à écrire en français – c’est qu’elle témoigne sur le vif et à l’instant de l’effroi que suscite chez lui la double montée et du fascisme et de la lâcheté qu’elle provoque. Il les décrit dans leurs ressorts à la fois intimes et sociaux. En tant que document historique, ces lettres ont une valeur inestimable. Mais, à mon sens, elles n’en ont que plus dans la situation présente que nous vivons au quotidien. Si , pour Walter Benjamin, la qualité d’un texte se reconnaît à son pouvoir prophétique, il ne fait aucun doute qu’il est un prophète pour notre temps.
(1) Manifeste incertain 3 de Frédéric Pajak. Les Éditions Noir sur Blanc.

 

Lettres sur la littérature de Walter Benjamin. Éd. établie et préfacée par Muriel Pic, traduite de l’allemand par Lukas Bärfuss. Éd. Zoé. 150 pages.

 

 

Article initialement publié dans La Nouvelle Quinzaine littéraire.

L’Adieu à Imre Kertész

Imre Kertész n’a pas bâclé, comme moi, de petits livres frivoles à l’intention d’adolescentes à frange. Il a traduit Nietzsche, Freud et Wittgenstein en hongrois. Il a connu dans sa chair le nazisme et le stalinisme. Son expérience de la vie est aux antipodes de la mienne. Et pourtant, quand je le lis, j’ai souvent l’impression de rencontrer mon double. Tant de pages que je pourrais recopier, notamment sur l’inutilité de la lucidité, sur la passion stupide de la lecture des journaux, sur la sclérose des sentiments qu’il faut saluer comme une main secourable, car elle nous aide à aller vers la fosse commune.

Kertész a compris de l’intérieur Wittgenstein : sa concision poussée jusqu’à la perversité, sa haine de soi juive (« la forme la plus pure d’antisémitisme », note-t-il), sa pensée conçue comme une tentative de domination, comme une vengeance, comme l’oeil du fugitif regardant encore une fois en arrière, rempli de mépris et de clairvoyance. Éric von Stroheim n’est  pas loin.

 

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Kertész s’est livré à un exercice hautement recommandable: il a dressé la liste de tous ses biens. « Seules mes fautes m’appartiennent », a-t-il ensuite écrit tout en bas d’une feuille, au demeurant couverte de numéros de téléphone. Et cette observation si troublante : il est utile de visiter parfois les endroits où se sont déroulées les minutes décisives de notre vie, ne serait-ce que pour nous confirmer que nous n’avons rien de commun avec nous-même. Ce qui fait irrésistiblement penser à Kafka écrivant : « Qu’ai-je en commun avec les juifs, moi qui n’ai déjà rien de commun avec moi-même ? »

La fidélité aux lieux, aux êtres, aux idées n’est jamais qu’une stratégie pour dissimuler l’inconsistance de notre personnalité, inconsistance à la frontière de la folie pure. Cette frontière, Imre Kertész l’a franchie à l’aube de ce 31 mars 2016.  Nous lui souhaitons un meilleur voyage que celui qu’il a connu sur cette terre de désolation, même si son humour ravageur et son génie littéraire l’ont préservé de bien des déboires. Pure hypothèse un peu trop convenue aurait-il conclu, car ce que nous sommes est incommunicable. Pas toujours, ni pour tous, mon cher Imre !

MEIN KAMPF EN ARABE

LA SAINTE ALLIANCE ENTRE LES MUSULMANS ET LES NAZIS RACONTEE PAR DEUX HISTORIENS ALLEMANDS

Avertissement: cet article a été publié pour la première fois dans le numéro 26 (janvier 2010) du Service Littéraire.

Il y a des histoires qu’on préférerait ne pas connaître. Des histoires qui nous atterrent. Des histoires dont on n’aurait jamais imaginé qu’un jour nous serions amenés à les évoquer. Ces histoires figurent dans le livre de deux chercheurs allemands: Matin Cüppers et Klaus-Michael Mallmann. Il a pour titre Croissant fertile et croix gammée et traite du rapport entre les Arabes et le Troisième Reich. Il se lit avec un sentiment d’effroi et de stupéfaction. Tous ceux qui croient à une paix possible entre Israéliens et Palestiniens devraient s’y plonger. Et tous ceux, également, qui ne soupçonnent même pas les affinités, les complicités, entre les mouvement pan-islamistes et le nazisme.

J’aimerais, bien sûr, que tout ce que révèlent, au terme d’un travail de plusieurs années, ces deux historiens allemands soit erroné, que jamais le désir d’anéantissement du peuple juif par Hitler n’ait rencontré un tel assentiment de l’homme-de-la-rue arabe, ni qu’il ait joui d’une telle ferveur. J’aimerais que les intellectuels du Proche-Orient s’expriment sur ce livre. Ils ne le feront pas. Ils sont engagés, parfois malgré eux, dans un combat dont l’ampleur et la violence passent inaperçues aux yeux de tous ceux qui refusent l’idée d’un choc des civilisations. Ou, pour le moins, d’un projet de reconquête de l’Europe par les élites islamiques.

Ce qui rend également fascinante la lecture de cette enquête, ce sont les biographies succinctes des divers personnages rencontrés par les auteurs: Al-Husseini, le grand mufti de Jérusalem bien sûr, qui dès 1952 encouragea son lointain parent Yasser Arafat à prendre la relève. Ou encore Erwin Ettel, ambassadeur à Téhéran et SS-Brigadeführer qui échappa à la dénazification, et qui, sous le faux nom d’Ernst Krüger, fut engagé dans le prestigieux Die Zeit, en 1950, comme rédacteur chargé de la politique étrangère de l’Allemagne. Sait-on que Mein Kampf, avec l’accord de Hitler, fut traduit en arabe mais expurgé de quelques lignes où l’auteur disait refuser l’alliance avec « une coalition d’estropiés » ? Quant au terme d’antisémitisme, dont les experts du Moyen-Orient avaient très tôt déconseillé l’emploi, dans la mesure où les Arabes sont des sémites, il ne posa pas de réels problèmes non plus: on expliquait qu’il était simplement dirigé contre les juifs.

Laissons le mot de la fin à l’Égyptien Ahmed Hussein, membre des Frères Musulmans: « Cherche le Juif derrière toute perversion ». Comme bien d’autres leaders arabes, il se rendit en 1936 au Congrès de Nuremberg avec une association de ses « chemises brunes » parlementaires. De jeunes Irakiens furent également accueillis par Hitler personnellement et passèrent ensuite des vacances en tant qu’hôtes des Jeunesses hitlériennes. Même le plus retors des scénaristes n’aurait jamais inséré dans un film les scènes racontées par Martin Cüppers et Klaus-Michael Mallmann. Mais sans elles, comment comprendre la suite de l’histoire ..?

Toujours disponible: Croissant fertile et croix gammée, le Troisième Reich, les Arabes et la Palestine, par Martin Cüppers et Klaus-Michael Mallmann, Éditions Verdier, 340 pp.