Aspects méconnus de Jacques Lacan, 6/7…

Lacan me recevait, tous les jours en fin d’après-midi au grand hôtel du Mont d’Arbois, nous allions dans une belle chambre dont la baie s’ouvrait sur les montagnes enneigées et … l’analyse continuait …

Lacan était très gourmet, il savourait le soir les spécialités locales dans un petit pavillon annexe de l’hôtel et relié par téléphone. Il dînait là avec sa femme et quelques amis intimes.

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Un jour je lui dis que mon frère avait passé 15 ans en Afrique noire en tant que géologue et qu’il avait filmé en 16mm dans la brousse africaine les danses et les scènes d’excision des jeunes filles noires. Cela l’intéressa prodigieusement. Mon frère vint à Guitrancourt avec tout son matériel de projection et lui montra les films, pendant la projection Lacan n’arrêtait pas de demander des précisions à mon frère et prenait sans arrêt des notes…

Aspects méconnus de Jacques Lacan, 5/7…

Lacan recevait très peu de gens à Guitrancourt. C’était son jour de repos, cependant il lisait et écrivait de sa belle écriture, préparant entre autres, ses conférences à l’École Normale Supérieure. Je voyais souvent sa femme, grande, élégante, avec un beau visage et des yeux profonds. Lacan suçait parfois un bonbon acidulé et m’en offrait un. La femme de ménage (et cuisinière à la fois) lui apportait dans une assiette décorée quelques petits gâteaux secs de sa confection, en les grignotant Lacan lui disait:

« La dernière fois, vos gâteaux étaient meilleurs ! »

Au mois de février, pendant 15 jours seulement, Lacan allait se reposer à Megève. Il logeait dans le très beau et très vaste hôtel du Mont d’Arbois: un palace (aujourd’hui fermé).243b2a8eda98e70df02f227de907dbba

Pour sa tenue de ski, il était tout habillé de noir avec un bonnet de laine et des lunettes teintées: on avait ainsi beaucoup de mal à le reconnaître. Pour son âge, il faisait assez bien du ski, il prenait une leçon particulière tous les matins avec un Moniteur.

Nous sommes montés plusieurs fois ensemble sur le téléski qui menait au Mont Joux. Il descendait moins vite que moi mais s’appliquait dans son style, un jour en descendant il était tombé brutalement et s’était fait une entorse à la cheville droite. Je l’aidai à regagner l’hôtel, le docteur de l’endroit voulait le plâtrer, il s’y refusa catégoriquement et il avait raison car après quelques massages sa cheville se guérit rapidement. Avec nous à Megève on rencontrait au téléphérique Jean-Jacques Servan-Schreiber, Marcel Amont, Mylène Demongeot et Michèle Morgan qui apprenait péniblement à faire du ski sur une petite pente à l’écart des gens.

Aspects méconnus de Jacques Lacan, 1/7…

Ce témoignage dont une partie sera publiée chaque jour de cette semaine m’a été envoyé au Monde il y a une vingtaine d’années par un homme dont je ne sais rien de plus: il s’agit d’une longue lettre manuscrite d’un des patients de Lacan qui l’a connu et le décrit de près.

J’ai bien connu Jacques Lacan, de 1952 à 1966. Il m’avait proposé une analyse en me reposant d’abord dans la maison de santé de Saint Mandé, qu’il affectionnait particulièrement. Il venait me voir tous les soirs de 20 heures à 21 heures. Il arrivait dans sa 15 CV Citroën vêtu toujours de son manteau beige en poil de chameau. J’étais prévenu de son arrivé car il claquait toujours très fort les portes. Nous parlions, en fait c’était surtout moi qui parlait et lui écoutait, il avait un pouvoir étonnant pour écouter; le visage impassible, ses yeux masqués légèrement par ses lunettes rondes. À l’époque je faisais beaucoup de cinéma d’amateur en 8mm et la grande table de ma chambre était encombrée de morceaux de films, d’un projecteur, d’une caméra ainsi que d’une machine à écrire. Je parlais et Lacan écoutait toujours, opinant parfois d’un très léger signe de tête pour marquer son approbation, ou au contraire, le regard figé me montrant qu’il n’était pas d’accord. Cela dura deux mois et le Maître arrivait toujours à 20 heures précises…

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Je logeais maintenant dans un bel appartement à Auteuil et je me rendais tous les jours chez lui au 5 de la rue de Lille. Sa fidèle et remarquable servante m’ouvrait la porte et je pénétrais dans l’antre du Maître, j’attendais très peu de temps, au maximum 3 minutes et Jacques Lacan apparaissait. Il était d’une élégance rare, habillé d’une chemise en soie rose et d’un complet gris, toujours avec un noeud papillon qu’il changeait souvent, chaussé de splendides mocassins noirs. Son abondante chevelure noire légèrement grisonnante rejetée en arrière. Il m’appelait son « cher ami » et je pénétrais dans son bureau, toujours très encombré de papiers de toutes sortes et de livres (souvent chinois). Je m’allongeais sur le divan, lui restait à son bureau, ne me regardant pas et n’écrivant jamais … il m’écoutait… Il y avait de grands silences, que seul je rompais parfois au bout d’un quart d’heure. Je savais quand la séance était finie, Jacques Lacan me disait alors: « C’est bien, donc à demain, 14 heures. »