L’expérience de Milgram renouvelée …

L’expérience de Stanley Milgram, qui est née des atrocités de la Shoah et de son désir de comprendre comment elles avaient pu se produire, a été reproduite sous toutes les latitudes et avec les mêmes résultats, ce qui tend à prouver qu’il n’y a pas de civilisations plus cruelles que d’autres. En revanche, la soumission à l’autorité a un caractère quasi universel.

Récemment encore, une équipe de l’université de Varsovie a obtenu des résultats très proches en reproduisant fidèlement l’expérience de Milgram. Publiée dans la revue Social  Psychological and Personnality Science (mars 2017), l’étude montre que 72 des 80 participants ont infligé à leur  « victime » le niveau d’électrocution le plus élevé, soit 450 volts.

Louise Brooks + Pandora's Box + Act 8 7

La conclusion est limpide : l’homme préfère torturer que désobéir. En revanche, lorsque le niveau d’autorité faiblit, seule une personne sur quarante utilise le dernier curseur de 450 volts, ce qui confirme une hypothèse généralement admise par les psychologues et que chacun d’entre nous est en mesure de vérifier dans la vie courante : sur quarante personnes qu’on rencontrera, une seule se révélera véritablement sadique. C’est pourquoi Louise Brooks conseillait cyniquement à une amie de dorloter son mari marqué au sceau de la cruauté  car, ajoutait-elle, ils ne sont pas si nombreux les hommes véritablement cruels. Elle-même rêvait de mourir étranglée par Jack l’Eventreur…

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Un portrait narcissique d’Erich von Stroheim…

Le 22 septembre 1885 naît, à Vienne, dans une famille juive aisée, Erich Oswald Stroheim. Son père est marchand de chapeaux à la Mariahilferstrasse. Erich a un frère, Bruno, qui tuera un de ses camarades d’un coup de fusil et qui mourra, en 1958, dans un asile d’aliénés près de Vienne, atteint de « folie incurable ». Ce drame provoquera la ruine de la famille Stroheim.

Après des études sans histoires dans une école de commerce, le jeune Erich est appelé sous les drapeaux en 1906 : il aspire au grade d’officier de cavalerie. Mais, un an après son engagement, il est définitivement rayé des cadres. Il décide alors de rompre avec sa famille, avec l’Autriche, avec son passé, et d’émigrer aux Etats-Unis. Ce qu’il fera le 15 novembre 1909, à Brême, en embarquant sur le Prinz-Friedrich-Wilhelm sous le nom d’Erich von Stroheim.

Lorsqu’il meurt d’un cancer des os à Maurepas, en France, le 12 mai 1957, à l’âge de soixante-douze ans, nul ne doute qu’il est issu de la plus haute noblesse autrichienne et qu’il a servi dans le régiment des dragons. L’uniforme lui colle à la peau et son allure d’officier prussien est si convaincante que même les nazis renonceront à révéler ses origines, car si le racisme était scientifiquement fondé, Stroheim ne pouvait pas être juif, et si Stroheim était juif, le racisme était une aberration. Il aurait été de surcroît très maladroit de traîner dans la boue l’acteur qui avait interprété von Rauffenstein, l’officier moralement irréprochable de La Grande Illusion.

La seule médaille authentique que recevra Stroheim, peu avant sa mort, sera la Légion d’honneur. Quand on l’épingle sur son pyjama de soie noire, il ébauche péniblement un salut militaire. Il se confessera également à un aumônier militaire américain. Lui qui avait construit sa vie sur une imposture, s’en est-il repenti ? On peut en douter. Lui ne peut pas se reprocher d’avoir voulu être Erich von Stroheim, le cinéaste maudit le plus génial du siècle, doublé d’un acteur qui métamorphosait chaque film dans lequel il apparaissait, tout comme Orson Welles ou Louise Brooks, qui passa d’ailleurs une soirée en sa compagnie, soirée où il fut assez mal à l’aise, car Pabst, autre Viennois, était présent, et Stroheim se méfiait de tous ceux qui auraient pu le démasquer.

De fait, il construisit avec une telle ténacité sa légende, recomposant inlassablement sa biographie, qu’il fallut après sa mort attendre des années le résultat des investigations de Denis Marion pour découvrir qu’il n’était pas le fils de Mme von Nordenwall, qu’il n’avait pas fréquenté l’université de Vienne, et qu’il n’avait jamais été lieutenant de cavalerie comme il le proclamait. Il cacha la vérité à tout le monde, y compris à ses trois épouses et à ses enfants, exhibant jusqu’à la fin de sa vie des photos où il posait aux côtés de l’empereur François-Joseph…

 

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N’oublions pas que dans l’un des plus envoûtants films de Billy Wilder, Sunset Boulevard, il jouait le rôle de Max von Mayerling, metteur en scène fini, totalement au service de sa maîtresse Norma Desmond interprétée par Gloria Swanson, qui avait joué dans Queen Kelly, de Stroheim, à laquelle il envoyait quotidiennement des dizaines de lettres d’admirateurs pour lui faire croire que le public ne l’avait pas oubliée. Cette idée venait de Stroheim, et Billy Wilder l’avait aussitôt adoptée, refusant en revanche de filmer Max en train de repasser amoureusement la lingerie de Norma. Ce que Wilder avait saisi, c’est que, par ses mensonges à répétition, Max von Mayerling construisait une fiction de tous les instants. Stroheim y était démasqué. Il ne s’en remit pas. Il détesta Sunset Boulevard. Billy Wilder l’avait enterré vivant en lui offrant « un minable emploi de valet » et en l’amenant à réfléchir sur le caractère morbide de ses mystifications. Il avait fui Vienne, et Vienne l’avait rattrapé à travers Billy Wilder, qui attendit cependant des années pour confier à un journaliste : « Stroheim a pu en tromper d’autres, mais pas moi. Je suis viennois, et son accent était un accent typique des faubourgs. Avec moi, vous n’aurez pas de problème : je vous le dis tout de suite, je ne suis pas noble et je suis juif. »

Mais pourquoi cette obstination à renier ses origines ? Et dans quelle mesure cette obsession a-t-elle laissé une trace dans son oeuvre ? C’est là qu’intervient Fanny Lignon, une jeune philosophe qui poursuit des recherches sur l’histoire du cinéma muet et qui, dans un essai tout à la fois érudit et passionnant, Erich von Stroheim. Du ghetto au gotha, se livre à l’autopsie d’un mythe. Elle risque une hypothèse audacieuse, mais qui se révèle extraordinairement féconde : Stroheim, comme Wittgenstein d’ailleurs, aurait été marqué à mort par le livre d’Otto Weininger, Sexe et caractère, somme antisémite et misogyne d’un jeune philosophe viennois et juif qui se suicida dans la maison de Beethoven en 1903. Le juif, selon Weininger, doit se libérer « de sa judaïcité, vaincre la judaïté en lui ». Ce que fera Stroheim, comme s’il avait été antisémite. « C’est en refusant d’être lui-même, écrit Fanny Lignon, que Stroheim s’est moulé trait pour trait dans le portrait que Weininger brosse du juif : il n’était rien, il n’avait pas de passé, il pouvait tout devenir. » Ce comportement semble obéir à une parodie de dialectique. On pourrait l’énoncer de façon imagée par une formule générale et tout aussi lapidaire : être juif, sans être juif, tout en étant juif.

Fanny Lignon montre également tout ce que Stroheim doit au philosophe Max Nordau, son auteur favori, auquel il fera explicitement référence dans sa première oeuvre, In the Morning, une pièce de théâtre écrite à son arrivée aux Etats-Unis et qui ne sera publiée qu’en 1988. Stroheim ne cesse de recommander la lecture des Paradoxes de Nordau, où l’on trouve tout à la fois une critique au vitriol des conventions sociales et un éloge cynique du mensonge comme technique pour faire son chemin dans le monde. Max Nordau justifiait enfin la conduite de Stroheim vis-à-vis de sa famille en estimant naturel qu’un « enfant plonge ses parents dans les ténèbres » pour accomplir son destin.

Il faudra attendre l’été 1930 pour que Stroheim retourne en Europe avec sa femme et son fils. Il sera reçu en audience privée par le pape, mais c’est seul et affublé d’une fausse barbe qu’il se rendra à Vienne pour une dernière rencontre avec sa vieille mère. Il ne s’y attardera pas et n’y fera plus jamais allusion. On peut d’ailleurs se demander si, outre Billy Wilder, celui qui n’a pas le mieux percé à jour Erich von Stroheim n’est pas le comédien Marcel Dalio, qui interprétait Rosenthal dans La Grande Illusion : « Stroheim connaissait sa valeur. Il avait planifié toute sa vie pour réussir. Il s’était fait lui-même. Il était à la fois le père et la mère du personnagequ’il avait inventé. Il a obtenu ce qu’il voulait, mais, en contrepartie, il n’a jamais eu ni ami, ni femme, ni personne. Stroheim s’était marié avec Stroheim et était amoureux de Stroheim. »

Lou Andréas-Salomé, de l’ivresse à la tisane…

Peu avant sa mort, le 5 février 1937, Lou Andreas-Salomé confia à son vieil ami et éditeur, Ernst Pfeiffer:  » Quand je laisse errer mes pensées, je ne trouve personne. » Et ses derniers mots furent : « Le mieux, après tout, est la mort. »

La petite-fille du général von Salomé était née soixante-seize ans plus tôt à Saint-Pétersbourg et avait traversé en amazone flamboyante la culture mitteleuropéenne, laissant sur son passage un parfum de scandale et d’érotisme, accédant même au rang de mythe à travers la pièce de Frank Wedekind, La boîte de Pandore, une tragédie de monstres et figurant sur la photo la plus célèbre de l’histoire de la philosophie : à Lucerne, sur fond de Jungfrau, elle tient un fouet cependant qu’un Nietzsche extatique et un Paul Rée mal à l’aise tirent la carriole sur laquelle la jouvencelle est juchée.

Reconnaît-on une adolescente surdouée au choix de ses lectures et à l’âge avancé des hommes dont elle s’éprend ? À dix-sept ans, Lou entame une relation très particulière avec le pasteur Gillot, père de deux enfants de son âge. Grâce à lui, elle découvre Kant et Spinoza qui resteront ses philosophes favoris, ainsi que les moralistes français. Mais Lou ne se donne qu’en se refusant. Et quand Pygmalion voudra épouser sa Galatée, elle prendra à fuite.

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C’est d’ailleurs une constante de Lou : fuir. À l’exception de Rilke qui éveillera son instinct maternel, elle laissera toujours les hommes se brûler au feu de sa virginité. Ce n’est pas une délurée nihiliste comme Louise Brooks qui incarnera son personnage caricaturé par Wedekind dans le film de Pabst, Lulu. Non, Lou est parcimonieuse jusque dans ses audaces – le ménage à trois avec Rée et Nietzsche -, mais douée d’une singulière perspicacité dès lors qu’elle croise des hommes supérieurs sur sa route. Alors, elle redevient la petite Liolia fascinée par le pasteur Gillot, trop voluptueuse pour n’être pas frigide, trop douée pour les exercices de séduction pour ne pas mettre en pratique ce qu’elle a appris en méditant les maximes de La Rochefoucauld ou de Chamfort.

Est-ce sa soif de liberté qui la pousse toujours ailleurs ? Peut-être. Mais on décèle aussi chez elle un souci panique de se préserver, une volonté inébranlable de ne pas fêler le miroir de son narcissisme. Lou, qui a toutes les audaces, ne prend finalement jamais de risques. Elle est plus proche de Leni Riefenstahl que de Louise Brooks. Même ses confidences demeurent d’une discrétion exaspérante. Et on peine à comprendre qu’elle ait expurgé de ses archives tout ce qui pouvait la compromettre, y compris les lettres du pasteur Gillot ou l’ébauche de son essai sur son adhésion à l’Allemagne nazie.

Nous avions rêvé Lou en adolescente rebelle, en séductrice perverse, en névropathe mystique, en psychanalyste suicidaire et nous sommes consternés de la retrouver en vieille dame apaisée « envisageant comme un cadeau du grand âge le regard distancé qu’il procure ».  Au temps de l’ivresse intellectuelle et érotique a succédé celui de la tisane. Y a-t-il pire offense du destin ? Oui, le mieux, après tout, est la mort.

 

 

Conversation avec Henri Cartier-Bresson

Ce 18 juin 2001

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Hier soir, j’ai trinqué à l’anarchie avec Henri Cartier-Bresson. Il a eu un parcours assez classique: catholique (sans la foi), communiste (sans la carte du parti), anarchiste (avec humour) et maintenant bouddhiste – il avait été marqué tout comme je l’ai été par le livre de Serge Kolm. Me confie qu’il était très lié à Masud Khan, ce psychanalyste pakistanais formé par Winnicott et qui travaillait à Londres. Henri répète souvent: « Masud me manque ». Mais jamais il n’aurait entreprit une analyse: « Ça coupe les couilles », dit-il. Je démens. D’ailleurs, Masud lui avait affirmé: « L’analyse, ce n’est pas pour vous ». Masud avait raison.

Henri me dit qu’il n’y a plus que deux écrivains qu’il peut encore lire sans ennui avant de s’endormir: Proust et Saint-Simon. Il m’avoue avoir été marqué, malgré tout et presque contre son gré, par André Gide.

Nous parlons aussi de Louise Brooks et de Wittgenstein – « les deux plus lucides du siècle », dit-il. Je lui demande s’il aimerait revenir sur terre après sa mort. Cette question n’a pas de sens pour lui, en bon bouddhiste il ne croit pas à la mort. Martine Frank, sa compagne, qui a été analysée (« il le fallait pour vivre avec Henri ») intervient: « Revivre ? Ça jamais !..

-Même pas avec moi ? », demande Henri en lui envoyant délicatement un baiser.

 

Il ne se mettra que deux fois en colère lors de cette soirée organisée par Isabelle Huppert: la première lorsqu’il parle de la morale judéo-chrétienne, « une vraie saloperie »; la seconde lorsqu’une femme l’interrompra pour lui dire qu’elle est aussi photographe. « Mais c’est de la foutaise ! … Apprenez plutôt le dessin ! et la géométrie ! »