Aspects méconnus de Jacques Lacan, 4/7…

Je me promenais alors lentement à travers les allées et je parlais souvent avec son jardinier, qui commençait à bien me connaître.

Un dimanche de printemps, par une chaude journée, j’arrivais comme d’habitude à la grille mais la femme de ménage me dit que le Docteur était dans le jardin. Je m’approchais, j’aperçus alors Lacan nu, vêtu seulement d’un petit slip blanc et assis sur un pliant, la chaise longue était à côté de lui. Il me dit de m’installer. Lacan nu était encore plus beau qu’habillé, il avait de larges épaules, de beaux pectoraux, un ventre plat et de longues jambes musclées. Lacan profitait pleinement du soleil, si rare en Normandie. Lorsque je partais de Guitrancourt, je croisais toujours vers 12 heures 30 un médecin belge qui venait spécialement de son pays pour son analyse.

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Aspects méconnus de Jacques Lacan, 3/7…

À 11 heures moins 20 très exactement, j’entendais des pas lourds dans la chambre située juste au dessus de la salle, des bruits de robinets, crachant l’eau, un toussotement que je connaissais bien: Jacques Lacan se levait. À 11 heures 5 très exactement, les marches menant au premier étage craquaient et je savais qu’il allait apparaître. Vêtu de son complet gris avec l’éternel noeud papillon, il me disait:

« Allons-y mon cher ami. »

On sortait alors du château et traversant une partie de son grand jardin on montait, lui me précédant, dans un bâtiment annexe. J’admirais, lorsqu’il montait l’escalier, son éternelle élégance stricte et en particulier ses chaussettes roses ou violettes.

On entrait alors dans uJacques_Lacan_030n grand bureau avec une très grande baie s’ouvrant sur le jardin fleuri. Sur le mur d’en face une très belle photo de Freud, puis ce n’était qu’un bibliothèque avec une infinité de livres, la pièce était très haute de plafond et un petit escalier de bois suivi d’une plateforme permettait d’accéder à tous les livres. Au milieu de la pièce un immense bureau de style avec des feuilles de papier recouvertes de son écriture, de nombreux dessins cabalistiques et des livres.

Devant le bureau et faisant face à la fenêtre une très simple chaise longue de jardin en bois clair, là était ma place. Lacan s’asseyait à son bureau et je ne le voyais plus, j’entendais seulement sa respiration et il lui arrivait d’émettre un rot bruyant. La séance durait environ une heure, entrecoupée de silences pesants. Lacan me disait alors:

« Allez faire un tour dans le parc pendant une demi heure et nous reprendrons. »

Aspects méconnus de Jacques Lacan, 2/7…

Le lendemain, le même rituel recommençait, toujours à la même heure. J’avais à peine le temps d’admirer dans le petit salon quelques tableaux énigmatiques et Lacan apparaissait, le visage souriant légèrement, de son pas silencieux et mesuré… et cela dura 3 ans. Je payais à l’époque 50 francs et si, par malheur, je manquais une séance je devais la payer le lendemain. Tout cela est normal, ce sont les règles de l’analyse, j’avais été prévenu au départ.

J’interrompis alors mon analyse, je n’aimais plus Lacan, même je le haïssais.

Je retournai à Romilly dans le grand moulin de mon Père, j’étais chef de fabrication. J’avais un petit laboratoire et je faisais souvent des essais comparatifs sur le gluten des farines. Des grandes fenêtres de mon laboratoire j’apercevais un paysage pittoresque et reposant: la chute d’eau de la rivière qui bouillonnait inlassablement projetant des gouttes d’eau sur le déversoir et sur les nombreux saules pleureurs, la colline des deux amants, toute proche avec au sommet son château, à moitié caché par les arbres verts. Cette vie dura deux ans.

Un jour, n’y tenant plus, je téléphonai à Jacques Lacan, lui disant que je désirais reprendre mon analyse. Il me répondit « laconiquement »:

« Venez à 11 heures demain à Guitrancourt » (près de Mantes la Jolie). Le lendemain était un dimanche.

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Guitrancourt est un charmant petit village de 300 habitants, rien que des vieilles maisons de pierre et un beau petit château, c’était là la maison de campagne du Maître. À l’entrée de hautes grilles noires, je sonnais, un vieux chien boxer aux oreilles pendantes arrivait aussitôt, il était doux comme un mouton, émettant simplement quelques aboiements. La servante venait m’ouvrir la porte, ce n’était pas la même que celle de la rue de Lille, je pénétrais alors dans la maison et j’attendais le Maître dans une grande salle aux murs gris très sobrement meublée. Guitrancourt était un havre de paix: pas de voitures, seulement la pépiement des nombreux oiseaux et les senteurs du jardin.

Aspects méconnus de Jacques Lacan, 1/7…

Ce témoignage dont une partie sera publiée chaque jour de cette semaine m’a été envoyé au Monde il y a une vingtaine d’années par un homme dont je ne sais rien de plus: il s’agit d’une longue lettre manuscrite d’un des patients de Lacan qui l’a connu et le décrit de près.

J’ai bien connu Jacques Lacan, de 1952 à 1966. Il m’avait proposé une analyse en me reposant d’abord dans la maison de santé de Saint Mandé, qu’il affectionnait particulièrement. Il venait me voir tous les soirs de 20 heures à 21 heures. Il arrivait dans sa 15 CV Citroën vêtu toujours de son manteau beige en poil de chameau. J’étais prévenu de son arrivé car il claquait toujours très fort les portes. Nous parlions, en fait c’était surtout moi qui parlait et lui écoutait, il avait un pouvoir étonnant pour écouter; le visage impassible, ses yeux masqués légèrement par ses lunettes rondes. À l’époque je faisais beaucoup de cinéma d’amateur en 8mm et la grande table de ma chambre était encombrée de morceaux de films, d’un projecteur, d’une caméra ainsi que d’une machine à écrire. Je parlais et Lacan écoutait toujours, opinant parfois d’un très léger signe de tête pour marquer son approbation, ou au contraire, le regard figé me montrant qu’il n’était pas d’accord. Cela dura deux mois et le Maître arrivait toujours à 20 heures précises…

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Je logeais maintenant dans un bel appartement à Auteuil et je me rendais tous les jours chez lui au 5 de la rue de Lille. Sa fidèle et remarquable servante m’ouvrait la porte et je pénétrais dans l’antre du Maître, j’attendais très peu de temps, au maximum 3 minutes et Jacques Lacan apparaissait. Il était d’une élégance rare, habillé d’une chemise en soie rose et d’un complet gris, toujours avec un noeud papillon qu’il changeait souvent, chaussé de splendides mocassins noirs. Son abondante chevelure noire légèrement grisonnante rejetée en arrière. Il m’appelait son « cher ami » et je pénétrais dans son bureau, toujours très encombré de papiers de toutes sortes et de livres (souvent chinois). Je m’allongeais sur le divan, lui restait à son bureau, ne me regardant pas et n’écrivant jamais … il m’écoutait… Il y avait de grands silences, que seul je rompais parfois au bout d’un quart d’heure. Je savais quand la séance était finie, Jacques Lacan me disait alors: « C’est bien, donc à demain, 14 heures. »

Quand Lacan colonise la psychanalyse: le témoignage d’Octave Mannoni.

Ce 9 décembre 1981

Cher Roland Jaccard,

Je vous écris cette lettre, pour que vous en fassiez ce que vous voulez, au sujet du Séminaire de Lacan sur les Psychoses. C’est probablement le meilleur de tous les séminaires qu’il ait prononcés. On s’aperçoit en le lisant que la psychose – plus précisément la paranoïa, a toujours été au centre de ses intérêts, depuis l’époque surréaliste où il partageait avec Dali un enthousiasme pour la méthode « paranoïaque-critique » et c’est aussi sur ce sujet qu’il a fait sa thèse de médecine, comme on sait.

Les quatre pages (148-152) dans l’édition imprimée qui, en apparence, sont une digression réactionnaire, sont probablement les plus belles qu’il ait écrites, et je me rappelle encore, car j’assistais en 1955 à ce Séminaire à Sainte-Anne, avec quelle admiration je les avais entendues. Il s’agit d’une analyse saisissante de l’Umwelt socio-politique, qui est le cadre où fleurit la paranoïa… Nous avons tendance à oublier un peu ce que fut le grand Lacan avant les « noeuds borroméens » et les mathèmes.

Tout le Séminaire n’est pas consacré à la paranoïa. Il y a même toute une longue partie qui est consacrée subtilement à des questions grammaticales héritées de Pichon. Le reste traite tantôt de la façon dont l’analyse peut éclairer la psychiatrie au sujet de la paranoïa – mais aussi, et c’est peut-être à ses yeux plus important – de la façon dont la paranoïa éclaire l’analyse. Freud a dit, parlant aux analystes: « la névrose est notre métropole »; le reste, sciences humaines et psychiatrie étant comme des « colonies »… Mais on peut dire que pour Lacan c’est le contraire: sa patrie c’est la paranoïa – et c’est de là qu’il a entrepris de coloniser la psychanalyse. Dans ce livre III, comme ailleurs, mieux qu’ailleurs, c’est parfaitement évident.

Ce Séminaire n’est pas véritablement inédit. En 1955 Lacan nous a donné, à quelques uns de ses élèves, des exemplaires photocopiés transcrits par les sténographes. Il me semble qu’à Sainte-Anne on n’employait ni magnétophones, ni micros, et j’ai l’impression qu’on entendait beaucoup mieux l’orateur.

À comparer le texte imprimé aux photocopies, on remarque d’abord qu’il ne contient que 60% du texte original. Je m’en suis aperçu parce que j’ai cité dans mes livres certains passages et que je ne les retrouvais pas dans le nouveau texte. Cela m’a rendu un peu méfiant. Lisant avec attention j’ai sursauté, plusieurs fois, devant des erreurs qui, sans doute, ne peuvent pas égarer un vieux lacanien, mais qui opposeront à des débutants des problèmes quasiment insolubles. Par exemple, page 128, Lacan dit (dans les termes du texte de 1981) que le MOI, comme une sorte d’écran, nous protège contre un certain discours inconscient (je simplifie) et ajoute « cela n’est pas tiré de l’analyse des psychoses, ce n’est pas la mise en évidence, une fois de plus, des postulats de la notion freudienne de l’inconscient ».

Si ce pas m’a fait sursauter, quel effet fera-t-il à un débutant ? J’ai d’ailleurs vérifié sur la photocopie, où au lieu de pas, on trouve que, évidemment. C’est-à-dire exactement le contraire. Or il y a souvent de telles inexactitudes, par exemple un « qui » manque page 123, ce qui produit un sens mystérieux. Il est quelque part question d’une invention du signifiant alors, naturellement, qu’il s’agit d’une intervention du signifiant. Mais cette « invention » fera peut-être un chemin merveilleux chez des étudiants suggestibles…

Je ne me suis pas essayé au travail fastidieux de collationner imprimé et transcription. Cela ne m’est pas nécessaire, je peux corriger de moi-même. Cela me gêne un peu plus que ce style lacanien qui ressemble un peu à un lion ébouriffé finisse par faire penser à un caniche un peu tondu.

Pour ce qui est de la théorie de la paranoïa, telle qu’elle sera présentée dans les Écrits, elle n’est ici qu’à peine ébauchée, et encore aux yeux de ceux qui connaissent la suite, dans l’opposition du refoulement à la « forclusion ». Il s’agit essentiellement d’un commentaire sur le texte que Freud a consacré à Schreber, et, à partir de ce qu’on peut tirer de ce commentaire, on voit se modifier les bases de la théorie analytique – c’est pourquoi je disais, ce qui n’est qu’une perspective, que Lacan, installé dans la psychose colonise la psychanalyse – alors que le lecteur moyen s’imagine que c’est l’inverse.

Voilà, cher Roland Jaccard, les impressions dont je peux vous faire part. Vous les utiliserez comme vous voudrez. Si vous voulez me nommer, dîtes, par exemple, que vous vouliez avoir l’avis que quelqu’un qui en 1955 assistait à ce Séminaire. Et ainsi vous pourrez citer mon nom si vous voulez – je n’userai pas du droit de réponse ! Pour cette même raison, je ne citerais pas le nom de celui qui a massacré le texte…

Octave Mannoni

P.-S.: Arrivera-t-il à Lacan la même chose qu’à Nietzsche, publié par ses héritiers et qu’il a fallu rééditer pour avoir le texte authentique ?