Libération des moeurs et anti-psychiatrie

À propos de l’Iran et pas uniquement de l’Iran khomeyniste, nous avons évoqué ces questions qui resteront à jamais sans réponse: les masses ont-elles raison de se révolter ? Et si oui, les intellectuels doivent-ils les soutenir ? Pour un homme de gauche, cela va de soi. Pour des jeunes enfiévrés de lyrisme révolutionnaire également. Mais ils oublient que souvent, le plus souvent. La révolte des masses est une réaction contre le modernisme et le libéralisme. Ce qu’elles veulent vraiment, c’est le retour aux valeurs traditionnelles, à l’archaïque. La peur de la liberté ne serait-elle pas le moteur de l’Histoire ? J’ai dit à Foucault que dès lors qu’il est question des masses mon esprit s’enténèbre. Cela l’a amusé. Il m’a confié alors qu’il n’avait jamais été marxiste, ni même structuraliste. « Et pas non plus freudien » a-t-il ajouté en me regardant d’un air moqueur. « Peut-être ne sommes-nous que deux provocateurs. Moi dans le vide. Vous dans le tourbillon du siècle, ai-je répliqué. Il a alors éclaté de rire.

Nous sommes finalement arrivés à la conclusion qu’il y a un domaine où il faut être ferme et ne jamais lâcher du terrain: celui de la libération des moeurs. Il m’a dit combien le fait de voir de jeunes couples d’homosexuels à San Francisco faire leurs courses le matin le touchait. Il estime que, sur ce plan, depuis 1969, nous avons fait du bon travail en France, « même si nous avions beaucoup déconné ». Et il ne s’est pas privé de brocarder certains groupes féministes. Il avait pris depuis longtemps déjà ses distances avec la vulgate anti-autoritaire  – « le refrain de la chansonnette anti-répressive » – et était excédé d’être copié par une jeunesse en mal de slogans.

François Bousquet dans son livre pose une question pertinente: que ne s’est-il inquiété plus tôt du risque de piratage philosophique de son œuvre auquel l’exposaient ses simplification outrancières et ses partis pris sans nuance ? J’y répondrai  à sa place: ce n’était pas son genre. Ce n’était pas non plus celui de l’époque,  même s’il avait toujours une longueur d’avance sur elle. Et poserait-on la même question à Nietzsche, à Cioran ou à Caraco… bref, à tous les penseurs intempestifs qui sont d’ailleurs les seuls qui valent d’être lus ? Foucault a choisi pour demeures le crime et la folie, la subversion et le délire et non la maison de retraite ou la conformité à quel que discours que ce soit, appliquant avec jubilation le premier droit de la Constitution française selon Baudelaire: le droit de se contredire. J’ai toujours eu la faiblesse de penser que c’est à cela que l’on reconnaît un esprit libre. J’en ai rencontré trois dans ma vie : Cioran, Szasz et Foucault. Sans doute y en a-t-il eu d’autres. Mais je les ai oubliés. Ou alors le style leur faisait défaut.foucault2

À propos de la folie, nous nous sommes demandés pourquoi l’anti-psychiatrie n’intéressait plus personne. « C’est peut-être parce qu’elle est passée dans la pratique », a-t-il suggéré, cependant que je me moquais discrètement de son optimisme incongru. Il m’a appris que Ronald Laing avait traduit son Histoire de la Folie en anglais dans une version dépourvue de notes et sans appareil critique, la réduisant ainsi à un bref volume beaucoup plus palpitant que dans son édition française. « Voilà ce que j’aurais dû faire ! Et me débarrasser de mes réflexes et scrupules de normaliens ! » Je lui ai fait remarquer qu’il y était parvenu beaucoup mieux que d’autres et que ce qui séduirait encore longtemps dans son œuvre, ce serait moins ses considérations sur la mort de l’homme – « cette invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente et peut-être la fin prochaine » – même si c’est une intuition géniale, que sa quête d’un Eldorado de la perversion qui le rapproche plus de Proust, voire de Sade, que d’autres gloires de la French Theory.

Puis, nous avons encore évoqué Ronald Laing qui soutenait que face à un malade mental en plein délire, un prêtre qui priait était beaucoup plus efficace et rassurant que n’importe quel psychiatre. J’ai voulu alors savoir ce qui avait amené le jeune Foucaultu à s’intéresser à la folie. Une brève réponse figurera au prochain numéro.

À l’heure du thé…

g_PP10Mones02Vers seize heures trente, j’ai sonné à la porte de son apparentement de la rue de Vaugirard au huitième étage qui grâce à ses larges baies vitrées était de plain pied avec le ciel et les toits de Paris. Il avait préparé un thé avec des petits gâteaux. Et nous avons passé plus de deux heures à bavarder et, le plus souvent, à rire. De tout et de rien. Par exemple, du petit sac que je portais en bandoulière et d’où émergeait un livre. Foucault m’a d’abord demandé si c’était un havresac, tout en ajoutant qu’il aimait ce mot sans en connaître la définition exacte. En fait, un havresac se porte sur le dos à l’aide de bretelles. Nous avons convenu qu’il s’agissait plutôt d’une sacoche d’écolier que d’un havresac  – qui fait plus militaire. Je note cela, car rien n’est plus faux, ni plus stupide que d’imaginer qu’entre intellectuels les discussions vont forcément porter sur des sujets graves et vite devenir lassantes. Ce n’est jamais – et j’insiste sur jamais – le cas. Quiconque aborderait un sujet sérieux, serait immédiatement disqualifié. C’est même à cela qu’on reconnaîtrait sa bêtise.

Mais revenons à Foucault. Il s’est installé sur son divan de manière très décontractée pendant que nous bavardions et rejetait souvent la tête en arrière pour rire. Avec son crâne rasé, son teint hâlé, sa sveltesse, son élégance discrète, il aurait été parfaitement à sa place dans un film noir américain.

Il quitte rarement son interlocuteur des yeux et on perçoit aussitôt chez lui une curiosité sans cesse en éveil et un jugement rapide. Comme moi, il aime les cancans surtout s’ils sont empreints d’une certaine malice. Ainsi, il m’a appris qu’André Fontaine, qu’il surnomme Monsieur de Norpois, a voulu se présenter au Collège de France. Foucault, tout en estimant qu’il n’y a pas de politologues sérieux en France aujourd’hui, était favorable à sa candidature. C’est Raymond Aron qui s’y est opposé. À propos du Collège de Philosophie, il m’a dit avec pas mal d’ironie dans la voix et le regard que c’était tout à fait normal que Derrida le dirige, puisque  » c’est le plus grand philosophe vivant « .

Nous avons peu parlé des hommes politiques français: « Je n’attends rien d’eux, m’a-t-il dit. Ils sont démagogues, malhonnêtes et cyniques…moins par nature vraisemblablement que par fonction. »AVT_Michel-Foucault_7980

Il ne comprend pas que Robert Badinter ne l’ait pas associé à la réforme du Code pénal  (on ne sait pas ce qu’est la justice, mais il faut un Code pénal, a-t-il précisé en observant mon regard dubitatif), ni pourquoi Jean-Pierre Chevènement s’est répandu en calomnies sur son compte. Michel Foucault est plus susceptible qu’il n’y paraît, ai-je alors songé. Et beaucoup trop mobile pour appartenir à une cause, un parti, une foi. En somme : irrécupérable. Cela me l’a rendu encore plus proche.
La conversation s’est poursuivie, alors que la nuit tombait sur Paris. Il a allumé la lumière. Et nous nous sommes mis à parler de l’Iran et de la révolte des masses.

Vous en saurez plus demain.

Une ténébreuse affaire ..!

Les rapports entre Le Monde et Michel Foucault étaient exécrables. Il reprochait, entre autres, au prestigieux quotidien du soir d’être maladroitement gouvernemental sauf pour ce qui touche à l’économie (mais là, ajoutait-il, il serait difficile de  l’être). Il ne supportait pas les tiers-mondistes catholiques du style de Bertrand Poirot-Delpech ou de Claude Julien qui briguait alors la direction du journal.  Il avait été vivement affecté qu’on le fasse passer pour un suppôt de Khomeiny et que, sans vergogne, on ait fait état de sa santé, laissant entendre qu’il avait peut-être le Sida. Et quand il avait été question d’un grand entretien avec lui à l’occasion de la parution de son livre sur l’Histoire de la sexualité, il avait sèchement répliqué que « la publication d’un livre ne suspend pas toute morale. »

La direction sachant que j’entretenais avec Michel Foucault  des relations affables me pria d’intervenir. Après une longue conversation téléphonique il m’invita à prendre le thé chez lui, tout à la fois pour s’expliquer sur son attitude et me témoigner sa sympathie. J’acceptai, bien sûr, touché qu’il ait gardé un bon souvenir de notre film et qu’il me considère comme un des rares chroniqueurs sérieux de la presse parisienne, moi qui avais toujours l’impression d’être un imposteur passant plus de temps à la piscine Deligny à jouer au tennis de table ou à draguer qu’à plancher sur de gros volumes dont le sérieux me rebutait. Sans doute mon amitié avec Thomas Szasz, mon maître en psychiatrie et l’un de ses meilleurs amis, a-t-elle joué dans l’affection qu’il me portait.

Et puis, j’étais un libertaire comme lui, insensible au charme d’un humanisme socialiste dont l’hypocrisie que je voyais quotidiennement à l’oeuvre dans la rédaction du Monde me révulsait. S’il fallait en donner une caricature, ce serait Edwy Plenel. Et je n’étais pas loin de penser avec Foucault que l’État-Providence avec sa sollicitude omniprésente représente la version soft des régimes totalitaires. Thomas Szasz en était convaincu, Michel Foucault demeurait dubitatif tout en tombant à bras raccourcis sur la protection sociale. En lui le libertaire fusionnait avec le libéral, ce que la gauche française n’avait pas perçu. Par ailleurs, que ce soit Foucault, Szasz ou moi, nous étions de fervents partisans du suicide assisté. Le docteur Kevorkian, personnage de roman gothique, qui sillonnait les États-Unis dans sa camionnette recelant une machine à se suicider, nous fascinait. Quand aux élucubrations de Lacan, elles nous laissaient de glace. Tout juste bonnes pour les amateurs de mots croisés et de prétentieux doutant de leur intelligence.

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J’avais confié une fois à Michel Foucault que Les Mots et les Choses n’était pas son meilleur livre: trop emberlificoté, trop lyrique. Il avait éclaté de rire, m’approuvant et me confiant qu’il l’avait surtout écrit pour bluffer les intellectuels français qui n’apprécient rien tant que ce qu’ils ne comprennent pas. J’avais apprécié ce recul par rapport à son œuvre. Et j’avais plus apprécié encore qu’il invite Thomas Szasz, le plus haï des psychiatres américains, proche de Reagan par ailleurs, à donner une conférence à Paris sur la folie, elle s’était déroulée à la Maison de la Chimie, rue Saint Dominique, et s’était terminée par les hurlements des psychanalystes lacaniens présents qui ne supportaient pas les propos iconoclastes de Thomas Szasz sur le mythe de la maladie mentale. Foucault avait pris sa défense. Et avait même affirmé publiquement, notamment dans un entretien au Monde, qu’il jugeait Fabriquer la folie de Thomas Szasz supérieur à son Histoire de la folie à l’âge classique. Bel exemple d’amitié et d’humilité.