Néonihilisme contre boyscoutisme planétaire

 

Ricanements et sarcasmes : telles seraient les armes favorites des « néonihilistes ».

Pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, « néonihilistes » c’est le mot savant que certains commentateurs peu inspirés de la vie politique ont trouvé pour désigner ceux qu’on appelle – tout aussi sottement – les « néo- réactionnaires », Eric Zemmour et Alain Finkielkraut en tête. Héritiers des ultralibéraux et des néoconservateurs, mais totalement désabusés, ces « néonihilistes » auraient pour seul objectif leur gloriole. Tous les moyens leur sont bons pour l’obtenir, depuis la stigmatisation de l’islam jusqu’à leur complaisance à l’égard des populismes. Arborant volontiers une touche de racisme à leur boutonnière, ils jouent habilement aux boutefeux avec une insouciance de sales gosses. Un parfait exemple de la méthode éprouvée consistant à caricaturer ses adversaires pour ne pas avoir à se donner la peine de leur répondre.

L’autre tribu se dévoue inlassablement aux nobles causes – et Dieu ou le Diable savent qu’elles ne font jamais défaut. Spontanément acquis à la cause des victimes, ces citoyens responsables, soucieux de la complexité des problèmes, conscients que leurs idéaux sont hors de portée, mais débordants de bonne volonté. On les imagine ensemble, le soir, lisant Indignez-vous ! de Stéphane Hessel en hochant la tête. Le printemps arabe les réjouit, mais ils ne se demandent jamais pourquoi les révolutions font fuir les révolutionnaires.

Il y a dans le vaste monde beaucoup de ces spécimens qui participent tous plus ou moins de ce que j’appellerai le boyscoutisme planétaire. Je les admire et regrette parfois de ne pas être comme eux. La bonne conscience, quand même, ce n’est pas rien. Mais en dépit de tous mes efforts, je ne parviens pas à m’indigner.

Le boyscoutisme planétaire, chacun sait ce que c’est. Inutile de l’expliquer. Alors qu’ils n’en finissent plus de définir le néonihilisme, dans un souci pédagogique poussé jusqu’à la référence à un sophiste du Vème siècle avant J.C., un certain Gorgias qui lui non plus ne s’embarrassait pas de nuances. Car pour ceux-là tout est dans la nuance, sauf sur les sujets qui fâchent : les droits de l’Homme, le respect de l’islam, la peine de mort, la colonisation, l’immigration… Il y a des questions qui ne se discutent pas, à moins d’être néonihiliste ou populiste. Sans oublier toute celles qu’il vaut mieux éviter car leur évocation pourrait être blessante pour les uns ou les autres. Ces ardents défenseurs de la liberté d’expression seraient pour que l’on décrète une fois pour toutes que les valeurs qu’ils défendent font partie de l’héritage spirituel de l’humanité et ne sauraient, à ce titre, être remises en question.

Ils veulent aller de l’avant : croient en l’idée de progrès, pas comme les « néonihilistes » qui considèrent que c’est un attrape-nigauds. Nous avons là des hommes responsables, ils veulent sortir du nucléaire, laisser une planète propre à leurs enfants. Ces hommes, sympathiques par ailleurs, n’ont aucun tabou, car l’idée même du négatif leur est étrangère. Ils n’envisagent pas que la vertu est le pire des vices et que « vivre » et « être injuste » sont synonymes. Ils ont combattu les libéraux, style Blair. Ils exècrent W. Bush, Wolfowitz et les autres néo-cons. Ils ont été déçus par l’apathie d’Obama qui n’a même pas tenu sa promesse de fermer un des pires symboles de la barbarie américaine : Guantanamo. brigittebardot

Mais ce qu’ils ne supportent vraiment pas, ce sont ces « néonihilistes » qui font l’apologie du rien. Ils les redoutent, ces hordes sauvages perturbent leurs nuits. Ils peinent à les comprendre, ce qui est regrettable mais plutôt banal chez les boy-scouts.

Portons-leur secours en rappelant qu’il y a cent ans naissait Cioran, le Vandale des Carpates, et que pour se mettre un peu à la page il ne serait pas inutile qu’ils le lisent. Cela leur éviterait de caricaturer la pensé qu’ils définissent comme « néonihiliste » et de considérer ceux qui s’en réclament comme des filous ne rêvant que de passer à la télévision.

 

 

La suite, et d’autres déclarations d’amour au néant, dans De l’influence des intellectuels sur les talons aiguilles.

 

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Samedi 4-10 / Alain Finkielkraut chez Ruquier: enfin une victoire de la pensée !

Du passage d’Alain Finkielkraut à « On n’est pas couché », je retiendrai sept choses simples, mais décisives :

  1. Une supériorité intellectuelle évidente et un vrai travail de la pensée en imposent, même et surtout à ceux qui sont englués dans une bienpensance qui certes flatte leur narcissisme, mais dont ils peinent à se sortir, comme la mouche dans une bouteille de Wittgenstein. Ce fut le cas, face à un Alain Finkielkraut narquois, d’un politologue au crâne lisse et aux idées courtes, un certain Thomas Guênolé, auteur d’un livre : Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ?  Après avoir écouté patiemment son réquisitoire, Alain Finkielkraut n’en fit qu’une bouchée.
  1. Yann Moix, après une vaine et sirupeuse tentative de captatio benevolentiae en faisant appel à Lévinas, comprit qu’il avait intérêt à se tenir coi et eut l’habileté de poser des questions qui ne fâchent pas, laissant à Léa Salamé le soin d’étaler sa sottise, ce qu’elle fit – et il faut au moins lui reconnaître ce mérite – sans le moindre complexe. Yann Moix se borna à défendre Fleur Pellerin, ce qui procura un frisson de plaisir à un vieux présentateur de télévision, Bruno Masure, qui eut droit à quelques minutes de gloriole imprévues.
  1. Léa Salamé, depuis quelques années, a une idée fixe qui semble la perturber beaucoup et qu’elle ressort à chaque émission : la gauche aurait perdu le monopole des idées et la droite, voire l’extrême-droite ( ô misère ! ) auraient conquis un terrain auquel de facto elles n’ont pas droit. Et de citer un quarteron d’intellectuels ou d’écrivains parmi lesquels Alain Finkielkraut et quelques collaborateurs de Causeur, magazine dont on imagine facilement que la nuit, dans sa jolie petite chambre d’ex petite jeune fille qui se trouvait si mignonne, elle doit en faire des cauchemars. Alain Finkielkraut la rassura : il est toujours de gauche  (bon, là il charrie un peu …) et l’immense majorité du pouvoir mediatico-judiciaire appartient au même parti qu’elle, celui des Gentils, avec à leur tête le Zorro moustachu, Edwy Plenel. Je crois qu’il importe à tout prix dans cette émission d’éviter que Léa Salamé ait un gros chagrin et passe de mauvaises nuits. Alain s’y employa à merveille. Ce n’est pas tout d’être philosophe, il faut aussi savoir jouer au psychiatre.
  1. Quant à Laurent Ruquier, plus girouette qu’il n’y parait, il prit la peine de lire à haute voix une page de l’essai de Finkielkraut,  La seule exactitude, sur  un ton solennel et inspiré. Il fut aussi beaucoup question de Charles Péguy, auteur qui rassure et rassemble beaucoup les Français.
  1. C’est donc dans une atmosphère à peu près apaisée que Finkielkraut s’abandonna à quelques méditations mélancoliques et défendit l’idée qu’une nation n’est pas une galerie marchande ou un aéroport, que criminaliser la préférence nationale au nom de l’universel ne va pas nécessairement de soi et que l’idée de race peut aussi s’allier avec celle d’honneur. Pas démagogue pour un sou, il n’accabla pas Nadine Morano, ce qui révèle une certaine noblesse d’âme. Il fit preuve, par ailleurs, de beaucoup d’humour en raillant l’art contemporain. Il fut jusqu’au terme de l’émission ce que Nietzsche nomme « un esprit libre ».
  1. En l’écoutant, je songeais au mot de son ami Pascal Bruckner : « Aujourd’hui  sont qualifiés de réacs, tous ceux qui ne pensent pas selon le dogme. Finalement, une certaine gauche aura réussi à faire du mot « réactionnaire » le synonyme d’ « intelligent »,  c’est-à-dire un titre de gloire. »
  1. Et pour conclure sur un mot de Finkielkraut qui peinera Léa Salamé, désolera Laurent Ruquier et laissera Yann Moix dubitatif : « Que représente Hitler aujourd’hui ? Un recours pour les nuls. »