Mauvaises pensées: Dieu et le suicide

Saint François de Sales dit que l’esprit de Dieu fuit les esprits qui cherchent trop à se connaître. Il faut beaucoup de simplicité, de naïveté et de générosité pour L’accueillir. C’est dire si je suis constitutionnellement athée. Il m’arrive de le regretter. Dès lors qu’on s’est un peu penché sur soi-même et sur les autres, on n’a plus qu’une envie : prendre la fuite. Finalement, je crois que Dieu et le Suicide, c’est un peu la même chose. Le suicide est la religion de ceux qui n’en ont pas.

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Choisir Dieu ou choisir le suicide, c’est un même acte de violence, un même refus du monde, un même dégoût de soi, un même sentiment de l’inanité de tout. Peut-être y a-t-il, mais je n’en jurerais pas, un peu plus de grandeur dans le suicide, car la pensée atteint là un dépouillement absolu. En me tuant, c’est l’espoir que je tue. Avoir compris que tout est foutu et en tirer les conséquences, au moins pour soi, voilà la seule philosophie qui me semble acceptable.

 

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Montaigne, l’art de bien vivre et de bien mourir

Que sont les Essais de Montaigne, sinon la tentative d’être à soi-même son propre voleur ? Pensées volées, masques arrachés : ce que Montaigne revendique, c’est une authenticité totale dans la relation de soi à soi, sans médiation d’un Dieu ou d’une Église, contrairement à saint Augustin, son prédécesseur.

En cela, Montaigne préfigure l’homme existentialiste moderne avec toute sa fluidité, sa véracité et son absurdité innées. Sainte-Beuve l’avait parfaitement pressenti : « Il y a un Pascal en chaque chrétien, de même qu’il y a un Montaigne dans chaque homme purement naturel. »

 

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Authenticité de Montaigne, mais aussi approfondissement constant de l’expérience de soi sur un chemin qui, trois siècles plus tard, aboutira à Freud. Avec ses Essais, Montaigne a mis en œuvre le tout premier ouvrage d’introspection profane, ouvrant ainsi un nouveau chapitre de la psychologie. Mais peu dupe de lui-même – et par là aussi il est notre contemporain -, il a conscience de la « vanité » qu’il y a à devenir le témoin de sa propre vie : « Si les autres  se regardaient attentivement, comme je le fais, ils se trouveraient, comme je le fais, pleins d’inanité et de fadaise. De m’en défaire, je ne puis sans me défaire de moi-même. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres. Mais ceux qui le sentent en ont encore un peu meilleur compte, encore ne sais-je… »

« Encore ne sais-je… » : expression admirable qui résume tout Montaigne. Stefan Zweig, dans sa biographie de Montaigne, observait qu’il n’a pas fait autre chose, sa vie durant, que de s’interroger : comment est-ce que je vis ? Mais, réconfortante merveille, il n’a jamais essayé de transformer cette question en impératif : c’est ainsi que tu dois vivre !

Si, comme tout grand écrivain, Montaigne nous éveille à la conscience de notre différence, il est aussi le seul penseur qui nous enseigne que « la plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi« . Être à soi, c’est-à-dire de ne tenir aucun compte de notre position dans le monde, de tout ce qui nous rend esclave  – que ce soit de la famille, des mœurs, de la religion, de la communauté ou de l’État.

Cette tenace volonté de défendre le moi comme une forteresse contre les assauts du monde extérieur se traduit, avec la rage et la lucidité d’un condamné à mort conscient de sa situation, dans ses réflexions sur notre finitude. Contre la mort banale, ordinaire, la mort « en bloc », Montaigne revendique une mort toute sienne, vécue dans l’expérience la plus intime, dans la sincérité la plus existentielle : il n’aspire pas – contrairement aux enseignements de la religion ou de la philosophie antique – à « surmonter » la mort, mais à en saisir la réalité. L’art de bien vivre se complète naturellement par l’art de bien mourir. « La plus volontaire mort, c’est la plus belle« , disait-il. Attitude qui le fit parfois passer pour un stoïcien converti à la lâcheté d’une mort douce, à son aise et à sa mode…

Le même reproche qu’adressera Hanna Arendt  à Stefan Zweig, ce qui suffit à la déconsidérer à mes yeux.

François Roustang et les manigances de Lacan…

En dépit de ses quatre-vingt treize ans, François Roustang n’a rien perdu de son esprit malicieux et iconoclaste. Une soirée avec lui chez Yushi, notre cantine de la rue des Ciseaux, est une leçon de vie : on en sort rasséréné avec une seule envie, celle de danser. D’ailleurs, nous a-t-il raconté, rien ne lui a fait plus plaisir que d’être invité dans un club de danse pour y parler de ses livres. L’hypnose, la magie, la poésie, la danse…si le divin doit s’inviter chez l’homme, ce ne peut être que sous cette forme. Par ailleurs, cet ancien jésuite ne croit ni en Dieu, ni en la résurrection, ni dans les rites et encore moins dans le Moi cette baudruche gonflée d’orgueil. Il n’éprouve aucune empathie pour ses patients qui ne sont le plus souvent que des maladroits qu’un geste suffit à guérir, voire une parole cinglante  – une incitation au suicide par exemple  – à réconcilier avec les petites choses, les toutes petites choses de la vie. Toute explication est inutile, voire néfaste : elle n’aboutit qu’à retarder ce moment décisif où nous devons tout lâcher, ne plus penser et ne plus vouloir, ne plus nous demander comment nous pourrions nous en sortir et même si nous pouvons nous en sortir. Sans appui dans le passé, sans espoir dans le futur, démuni au plus fort de l’incertitude et du doute : c’est là la Voie à atteindre, nous dit en rigolant François Roustang, ce moine taoïste qui aurait tout appris de Maître Eckhardt et de la mystique rhénane. Une séance suffit le plus souvent. Et quand il raconte comment elles se passent, c’est à mourir de rire : il demande simplement à ses patients d’apprendre à s’asseoir correctement dans leur fauteuil ou, dans les cas les plus lourds, à se couper la tête. Ce que son patient doit affronter, c’est l’impossible. Et d’ailleurs, il n’y parvient jamais, ajoute Roustang en souriant.

Il a beaucoup appris de Lacan qui, lui aussi, était un Maître Zen. Il reconnaît n’avoir jamais compris le moindre mot de ce qu’il disait, sinon que l’analyste ne doit s’autoriser que de lui-même. C’est Lacan qui, après l’avoir lu, lui avait téléphoné pour le voir. Il voulait qu’il intègre son École. Il le flattait un peu trop pour être crédible, lui a fait remarquer Roustang. C’etait un redoutable manipulateur qui dissimulait sa faiblesse en humiliant les faibles et en neutralisant par des flagorneries ceux qui auraient pu lui porter ombrage. Le profil parfait de celui qui veut fonder une secte. François Roustang qui avait déjà passé vingt ans chez les Jésuites, connaissait trop bien tous les trucs pour s’y laisser prendre. Il a fait une analyse avec Serge Leclaire, analyse qui l’a libéré du fardeau de la religion, de toute religion, et même du lacanisme. Il n’a jamais songé à avoir des disciples, jugeant la chose plutôt grotesque. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne porte pas Jacques-Alain Miller dans son cœur.

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À propos de Lacan, une anecdote. On ignore, en général, qu’il était un peu sourd. Lors d’un congrès, François Roustang était assis à côté de lui. Lacan lui a alors demandé de lui filer des notes pour qu’il puisse suivre les débats. Pendant toute une matinée, ils n’ont donc pas cessé d’échanger des petits mots. À la fin du congrès, tous les fidèles lieutenants de Lacan ont absolument voulu savoir quels étaient ces mystérieux échanges. Roustang s’est borné à dire d’un air mystérieux :  » C’est une affaire entre lui et moi « . Ce qui lui a valu le respect de toute l’assemblée.

Entretien imaginaire avec Carl Gustav Jung, 2/7

« Invoqué ou non, Dieu sera présent. » …

J’en profitai pour lui demander s’il y avait une relation particulière entre cette sentence et sa vision du monde.

« Lorsque la science moderne a désinfecté le ciel, me répondit-il, elle n’y a pas trouvé Dieu. Certains scientifiques ont prétendu que la résurrection de Jésus, la naissance virginale, les miracles – tout ce qui a nourri la pensée chrétienne au cours des âges – sont de gentilles histoires, mais qu’elles n’en sont pas moins fausses.

« Mais moi je dis : ne négligez pas le fait que ces idées véhiculées par des millions d’hommes pendant des générations sont de grandes vérités psychologiques éternelles.

 » Considérons ces vérités comme doit le faire un psychologue. Voici l’esprit humain, sans préjugé, sans tache, non corrompu, symbolisé par une vierge, et cet esprit originel en l’homme peut donner naissance à Dieu lui-même. « Le royaume des cieux est en vous.  » Voilà une grande vérité psychologique. Le christianisme est un magnifique système de psychothérapie. Il apaise la souffrance de l’âme.

– Peut-être pourriez-vous nous expliquer plus concrètement ce que doit faire le psychothérapeute. Doit-il indiquer au malade comment se comporter ou simplement l’exhorter à trouver lui-même son chemin ?

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