Clément Rosset, Cioran et les talons aiguilles…

Une lettre de Clément Rosset…

 

Cher RJ, 

 

Bravo pour ton livre. C’est un petit vent frais qui balaie les miasmes de la bêtise ambiante. Nous n’avons jamais été de la même humeur, mais je souscris 20/20 à tous tes jugements et appréciations. C’est d’ailleurs ce que je disais à Cioran le rare jour où nous avons causé (2 minutes) philosophie… Je lui avais dit: « vous savez que je pense exactement le contraire de ce que vous pensez. Et cependant, je suis d’accord avec tout ce que vous écrivez. »

Il m’avait répondu, consterné: « Comment faire autrement ? C’est la vérité. »

 

Amitiés,

 

Clément

 

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De l’influence des intellectuels sur Alfred Eibel

couv_influence_v4.3Cinquante petites chroniques terribles sont ici rassemblées pour la délectation du lecteur. Roland Jaccard s’amuse à retirer cannes et béquilles à ceux qui s’appuient sur des certitudes, des usages, des postures ou des contrevérités. Il dynamite quelques fondations, fait le ménage parmi nos illusions, accablé qu’il est, on le sent bien, par la connerie, virus dont on n’a pas trouvé l’antidote. L’humour y trouve son compte ajouté à une bonne dose de rosseries pour le confort du lecteur. D’ailleurs le lecteur perspicace ne peut qu’applaudir des deux mains devant tant de situations pas piquées des hannetons, devant tant de toges soulevées, car c’est dans les coulisses des penseurs qu’on découvre leurs simagrées. Chère Europe, son but déclaré est de saper le navire qui assure sa traversée et l’on sait que rien ne pourra la faire changer de direction. L’Europe sait tout, rebondit sur d’antiques idéologies, sur des fantasmes, persuadée que le chemin indiqué par ses apparatchiks nous mènera vers la lumière. Le grand art de quelques penseurs est de travestir la vérité. Ils sont ce qu’on appelle en allemand Betriebsblind, traduction « aveugle d’entreprise », prisonniers de schémas anciens, possédant, on s’en doutait, la parole révélée. La vérité, rien que la vérité, est une notion obsolète depuis belle lurette. Penseurs sans foi ni loi, affectant de braver les convenances, celles-ci se présentent comme une suite de petits arrangements entre bandes organisées, autrement dit le parti de la canaille avec en supplément des allures d’aristo, ce que Georges Sanders a si bien décrit dans Mémoires d’une fripouille.

Faisons nos choux gras de Karl Kraus, Peter Altenberg, Henri Roorda, E.M.Cioran, Louis Scutenaire, Pierre Drachline, Léo Slezak et John Kennedy Toole qui, avec La Conjuration des imbéciles, a mis en œuvre la décadence du monde occidental. On retrouve quelque chose de Toole dans le livre de Roland Jaccard notamment quand celui-ci écrit : « L’agonie d’une civilisation tient aussi au fait qu’elle a perdu ses défenses immunitaires. Elle ne sait plus comment se défendre, ni pourquoi elle devrait le faire ». Ce livre plein de sarcasmes comme autant de corbeaux croassant, appartient à un genre typiquement viennois appelé blödeln, difficilement traduisible, dont l’équivalent français serait celui-ci : faire l’idiot. Un personnage de Dostoïevski. Sauf que les propos désordonnés du personnage russe n’en demeurent pas moins prémonitoires. Je « suppose avec certitude » que Roland Jaccard a plus appris en fréquentant les bergers des Carpathes qu’en fréquentant les malins de Paris. Il en ressort que les tyrans d’aujourd’hui et de demain construiront sur la planète entière des parcs d’attraction composés d’une variété infinie de massifs de fleurs de toutes les espèces. Le peuple sera amené à s’y promener à heure fixe avec obligation d’admirer cet épanouissement floral et de pousser des cris de joie. Pendant ce temps, le tyran prendra seul ses décisions pour le bien-être de sa personne, de sa famille, de ses proches. Le peuple ? Une idée périmée. Les participants mis en cause dans ce livre n’ont qu’à bien se tenir : Roland Jaccard est un redoutable escrimeur.

 

Alfred Eibel

Néonihilisme contre boyscoutisme planétaire

 

Ricanements et sarcasmes : telles seraient les armes favorites des « néonihilistes ».

Pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, « néonihilistes » c’est le mot savant que certains commentateurs peu inspirés de la vie politique ont trouvé pour désigner ceux qu’on appelle – tout aussi sottement – les « néo- réactionnaires », Eric Zemmour et Alain Finkielkraut en tête. Héritiers des ultralibéraux et des néoconservateurs, mais totalement désabusés, ces « néonihilistes » auraient pour seul objectif leur gloriole. Tous les moyens leur sont bons pour l’obtenir, depuis la stigmatisation de l’islam jusqu’à leur complaisance à l’égard des populismes. Arborant volontiers une touche de racisme à leur boutonnière, ils jouent habilement aux boutefeux avec une insouciance de sales gosses. Un parfait exemple de la méthode éprouvée consistant à caricaturer ses adversaires pour ne pas avoir à se donner la peine de leur répondre.

L’autre tribu se dévoue inlassablement aux nobles causes – et Dieu ou le Diable savent qu’elles ne font jamais défaut. Spontanément acquis à la cause des victimes, ces citoyens responsables, soucieux de la complexité des problèmes, conscients que leurs idéaux sont hors de portée, mais débordants de bonne volonté. On les imagine ensemble, le soir, lisant Indignez-vous ! de Stéphane Hessel en hochant la tête. Le printemps arabe les réjouit, mais ils ne se demandent jamais pourquoi les révolutions font fuir les révolutionnaires.

Il y a dans le vaste monde beaucoup de ces spécimens qui participent tous plus ou moins de ce que j’appellerai le boyscoutisme planétaire. Je les admire et regrette parfois de ne pas être comme eux. La bonne conscience, quand même, ce n’est pas rien. Mais en dépit de tous mes efforts, je ne parviens pas à m’indigner.

Le boyscoutisme planétaire, chacun sait ce que c’est. Inutile de l’expliquer. Alors qu’ils n’en finissent plus de définir le néonihilisme, dans un souci pédagogique poussé jusqu’à la référence à un sophiste du Vème siècle avant J.C., un certain Gorgias qui lui non plus ne s’embarrassait pas de nuances. Car pour ceux-là tout est dans la nuance, sauf sur les sujets qui fâchent : les droits de l’Homme, le respect de l’islam, la peine de mort, la colonisation, l’immigration… Il y a des questions qui ne se discutent pas, à moins d’être néonihiliste ou populiste. Sans oublier toute celles qu’il vaut mieux éviter car leur évocation pourrait être blessante pour les uns ou les autres. Ces ardents défenseurs de la liberté d’expression seraient pour que l’on décrète une fois pour toutes que les valeurs qu’ils défendent font partie de l’héritage spirituel de l’humanité et ne sauraient, à ce titre, être remises en question.

Ils veulent aller de l’avant : croient en l’idée de progrès, pas comme les « néonihilistes » qui considèrent que c’est un attrape-nigauds. Nous avons là des hommes responsables, ils veulent sortir du nucléaire, laisser une planète propre à leurs enfants. Ces hommes, sympathiques par ailleurs, n’ont aucun tabou, car l’idée même du négatif leur est étrangère. Ils n’envisagent pas que la vertu est le pire des vices et que « vivre » et « être injuste » sont synonymes. Ils ont combattu les libéraux, style Blair. Ils exècrent W. Bush, Wolfowitz et les autres néo-cons. Ils ont été déçus par l’apathie d’Obama qui n’a même pas tenu sa promesse de fermer un des pires symboles de la barbarie américaine : Guantanamo. brigittebardot

Mais ce qu’ils ne supportent vraiment pas, ce sont ces « néonihilistes » qui font l’apologie du rien. Ils les redoutent, ces hordes sauvages perturbent leurs nuits. Ils peinent à les comprendre, ce qui est regrettable mais plutôt banal chez les boy-scouts.

Portons-leur secours en rappelant qu’il y a cent ans naissait Cioran, le Vandale des Carpates, et que pour se mettre un peu à la page il ne serait pas inutile qu’ils le lisent. Cela leur éviterait de caricaturer la pensé qu’ils définissent comme « néonihiliste » et de considérer ceux qui s’en réclament comme des filous ne rêvant que de passer à la télévision.

 

 

La suite, et d’autres déclarations d’amour au néant, dans De l’influence des intellectuels sur les talons aiguilles.