Bavardage sur l’angoisse de la page blanche …

Une interview vintage à l’usage des écrivains qui n’écrivent pas.

Tout ce que j’écris est tiré de mon journal intime. Ce sont des choses personnelles et impudiques, sur les gens que je rencontre, sur l’air du temps. Donc pas d’état d’âme, pas de problème d’inspiration. L’angoisse vient après, lorsque le livre est sorti. Je me demande comment j’ai pu être assez con pour me lancer dans cette affaire. Pour m’être dénudé sans que l’on ne m’ait rien demandé, et livré ainsi à la critique. Tous les éléments pour instruire mon procès sont là, dans le livre ! L’angoisse, pour moi, c’est donc l’angoisse d’en avoir trop dit.

Quant à la première phrase, elle apparaît toujours subitement, et entraîne le reste. C’est toujours la meilleure, il faut bien l’avouer. On pourrait d’ailleurs s’arrêter à la première phrase.

Quand j’étais jeune, devant mes dissertations, j’étais pris d’une autre angoisse, celle de ne pas parvenir à tout dire. D’être arrêté dans mon élan avant d’avoir eu le temps de conclure. Dans les romans, au contraire, il vaut mieux s’abstenir de conclure, d’accabler le lecteur de virtuosité et des preuves grandiloquentes de votre savoir. On doit lui laisser une marge, de quoi se désangoisser par lui-même.

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Entretien avec Jean Laplanche, deuxième partie

À l’origine de l’angoisse

 

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RJ: Vous traitez longuement dans vos ouvrages de l’angoisse et accordez une place importante au livre d’Otto Rank sur le traumatisme de la naissance. Cette expérience est-elle à l’origine de toutes les formes d’angoisse ?

 

JL: Le psychanalyste ne peut que donner une place prépondérante à l’angoisse, qui est son amer pain quotidien, chez ses patients et en lui-même. Je ne puis, en quelques mots, avancer qu’une ou deux formules. L’angoisse n’est autre que l’aspect déstructurant, hostile, que prend pour notre moi l’attaque interne à laquelle il est soumis, de la part de nos pulsions. Ou encore, c’est le résidu inconciliable, inutilisable, stérile donc, de l’attaque pulsionnelle. Songez, si vous voulez, aux transformations de l’énergie dans une machine à vapeur, transformations qui impliquent toujours une perte (c’est le principe de Carnot que je vous cite de mémoire): cette énergie nécessairement perdue, ce serait l’image de l’angoisse.

Vous voyez, je pense l’ « angoisse » en fonction de notre relation à notre monde interne, et non pas comme une forme plus ou moins obscure de « peur », celle-ci faisant référence à un danger extérieur réel. Loin que l’angoisse soit une ancienne peur dont nous aurions oublié l’origine, ce sont nos peurs, dans le monde, qui sont des moyens de concrétiser, de fixer, de rendre plus maniables les angoisses originaires (dont je n’exclus pas l’angoisse de castration).

C’est ici que pourrait intervenir Rank, et l’angoisse de naissance. Non pas que je cherche une généalogie, comme le fait Rank, de toutes les angoisses à partir d’une seule. Mais la situation de naissance, telle que Rank et Freud la décrivent, est bien comme un prototype, un modèle métaphorique de ce débordement par des énergies internes immaîtrisables. Le bébé en proie à ses sanglots, c’est un peu notre machine bloquée où toute l’énergie se dissiperait en mouvements anarchiques et en jets de vapeur. Mais en ce qui concerne le nouveau-né et la machine à vapeur, on ne peut pas proprement parler d’angoisse, celle-ci nécessitant la constitution d’un « moi ».