MON AMI JAPONAIS KOBAYASHI HIDEO SE CONFIE…

Nous étions d’accord au moins sur un point : l’homme est un miracle sans intérêt. La mort est la seule chose plus grande que les mots qui la nomment. Si j’avais dû définir en deux mots mon ami Kobayashi , j’aurais dit qu’il était un pèlerin du néant. Il admirait le poète Jacques Rigaut qui répétait volontiers que le suicide est une vocation. Il avait d’ailleurs annoncé son suicide pour ses quarante ans et il avait tenu parole. Moi aussi j’avais annoncé mon suicide pour mes quarante ans et je suis encore là avec toi chez Yushi entrain de siroter un flacon de saké. Il éclata de rire. « Tu sais, me confia—t’il, moi aussi j’ai longtemps rôdé autour du suicide. J’ai tenté de me suicider deux fois : la première fois par ennui et la seconde à cause d’une femme. Je n’ai jamais raconté cette histoire à qui que ce soit. Il n’y a rien de plus stupide que le récit d’un suicide manqué. C’est aussi bête que de raconter ses rêves. D’ailleurs de quoi pourrions-nous encore rêver ? Les filles nous filent entre les doigts : nous ne représentons plus un capital suffisant et l’ennui nous guette. » « Il fut un temps, marmonnais-je, où je croyais encore en la politique. Cela n’a pas duré longtemps : pourquoi libérer les hommes, puisqu’ils naissent libres, en ayant chacun àchaque instant la liberté de mourir. Je lisais beaucoup Sénèque à cette époque. »« Et moi, très jeune, ajouta Kobayashi, la vie m’est apparue comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s’échappe par un soupirail. On n’a pas besoin d’en avoir mangé pour savoir qu’elle est à faire vomir. »
Et pourtant nous sommes encore là devant nos flacons de saké, totalement désabusés, comme des chiens attachés à leur laisse, attendant que leur maître leur jette un os. Faute de mieux, nous le rongerons. Le plaisir que nous prenions à gambader a disparu depuis longtemps. Le Maître nous prendra contre lui sur le divan et allumera la télévision. Des hommes courent derrière un ballon. Le Maître les regarde avec une certaine condescendance. Il est un Dieu à ce moment sous les cris des supporteurs. Et nous qui sommes-nous, nous qui n’avons jamais rien été ?

L’EXQUISE IRONIE CÉLESTE

Mes amis sont toujours surpris quand je cite le mot de Freud : « À quoi bon vivre quand on peut être enterré pour cinquante dollars ? » Il avait été frappé par cette publicité pour une entreprise de pompes funèbres à New-York. Il l’avait faite sienne.
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Il est préférable d’éviter de devenir un spécialiste de quoi que ce soit. Pourquoi ? Proust répond : dès lors qu’on est considéré comme tel – de l’hérédité à la politique extérieure bulgare – on est amené à en parler toute sa vie, si l’on n’y met pas bon ordre. Ce que l’on gagne en prestige, on le perd en subtilité intellectuelle. J’ai failli tomber dans le piège avec la psychanalyse. Jusqu’à ce que je comprenne qu’il est préférable de ne se piquer de rien. Il en est de même dans la vie sentimentale: la fidélité, si légère à ses débuts, devient vite un poids qu’on supporte plus ou moins bien, mais dont on donnerait cher pour se débarrasser.
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Diogène, avant d’accepter un disciple, lui demandait de traîner un hareng en laisse sur l’Acropole : si le philosophe n’est pas prêt à supporter la réprobation générale, il n’est pas prêt non plus à penser librement, à remettre en cause les idées reçues, seul au besoin.
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Freud disait volontiers de ses patients que c’était de la racaille et qu’il leur tordrait bien le cou à tous. « Sachez, en effet, écrivait-il, que dans la vie je suis terriblement intolérant envers les fous : je n’y découvre que ce qu’ils ont de nuisible.» Le mieux, ajoutait-il, est de les mettre sur un vieux rafiot et de les expédier à l’autre bout du monde. Ils ne méritent pas le temps que nous leur consacrons. Le nihilisme thérapeutique viennois avait quand même du bon…
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La bonté absolue n’est pas moins dangereuse que le mal absolu. Ni aimer, ni haïr : voila la moitié de la sagesse. « Ne rien dire et ne rien croire », voilà l’autre moitié.
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Il m’arrive de me demander si je ne suis pas pour le meilleur comme pour le pire une machine à calcul au service d’une machine à plaisir. Seule consolation : je ne suis pas le seul.

MICHEL FOUCAULT DANS LA VALLÉE DE LA MORT

En 1975, alors que Michel Foucault enseignait à l’Université de Californie à Berkeley, il connut une expérience inoubliable dans la Vallée de la Mort, en compagnie de deux jeunes amis qui lui firent goûter au L.S.D.
C’était la première fois qu’il prenait de l’acide – il avait alors 49 ans. La légende colportée par Simeon Wade , présent avec lui , veut qu’au matin il pleura et déclara connaître la Vérité. À la suite de cette expérience métanoïaque, il brûla un manuscrit de son Histoire de la Sexualité et se mit à travailler sur les freaks, persuadé depuis toujours qu’il en était un. Il partageait cette conviction avec Ludwig Wittgenstein. Il est surprenant d’ailleurs de comparer leurs biographies respectives – Wittgenstein hantant la nuit les allées du Prater et Foucault le cimetière de Sidi Bou Saïd en quête de jeunes proies. Et hantés tous les deux par la folie et par un singulier mysticisme, plus politique chez l’un, plus masochiste chez l’autre.
Dix ans après avoir goûté au L.S.D. , Michel Foucault demanda à son ami américain, Simeon Wade, de lui apporter de l’acide à Paris, alors qu’il agonisait. Il voulait s’en aller comme Aldous Huxley auquel sa femme avait injecté du L.S.D. substitut sans doute plus jouissif que l’extrême-onction. Hélas pour Foucault, il était trop tard. Le 25 juin 1984, à l’âge de 57 ans, il rendait son âme de freaks au mauvais démiurge qui lui avait réservé un destin hors du commun, tout comme il l’avait fait pour Wittgenstein.
On notera en passant que Michel Foucault serait aujourd’hui qualifié de complotiste: il ne croyait pas à la réalité du Sida. À son ami Edmund White, il confia : « Vous autres, puritains américains, vous inventez toujours des maladies. Et celle-là ne touche que les noirs, les drogués er les homosexuels, c’est vraiment parfait. »
En 1990, Simeon Wade parvint à publier son : « Foucault en Californie » jugé par les éditeurs prétendument sérieux trop sulfureux et extravagant. Se plonger dans le livre de Simeon Wade est en soi une expérience psychédélique susceptible de modifier notre état de conscience et, de surcroît, de nous rendre Michel Foucault plus proche, tout au moins tel que je l’ai un peu seulement hélas connu.
Avant de se séparer, Wade voulut faire une émission avec Foucault. Il voulut savoir pouquoi. Wade répondit : « J’aimerais que tout le monde vous voie comme une personne. » « Mais je ne suis pas une personne », répondit Foucault sèchement. « Très bien, alors comme un être humain ! » « C’est pire encore ! » dit encore Foucault en éclatant de rire.
Dans l’avion qui le ramenait à Paris, Foucault lut une nouvelle de Borges que lui avait offerte Wade et qui s’intitulait : « Utopie d’un homme qui est fatigué ». Moi qui le suis, il faudra que je la lise. Ce sera mon dernier lien avec Foucault dont je partage la morale de l’inconfort, la seule qui vaille.


« Foucault en Californie » de Simeon Wade . Ed, Zones.

Jean-Pierre Georges, poète de la lassitude…

J’échangerais volontiers mon rôle de scribouillard nihiliste et mondain contre celui de Jean-Pierre Georges. Il est vraisemblable que son nom et son œuvre vous soient totalement inconnus. Seuls Denis Grozdanovtich et Patrice Jean, parmi mes amis, vouent un culte à l’homme qui a écrit : « Je m’ennuie sur terre » et qui, en observant les insectes, songe que chacun d’entre eux, dans le moindre de ses déplacements, lui fournit une réponse aux questions qu’il se pose sur son destin.
La violence par ailleurs ne le rebute pas, surtout si elle est dirigée contre lui-même. Un seul journal télévisé de 20 heures lui donne envie de se lapider à coups de pierre de honte. Mais comme chacun de nous, plutôt que de boire en un instant la ciguë, il passe sa vie à la siroter. Il est vrai, comme il se plaît à le répéter, qu’il n’est pas aisé de quitter une vie dans laquelle on n’est jamais parvenu à entrer.
Pour ceux qui l’ignorent, c’est-à-dire à peu près tout le monde, je crois qu’il vit à Chinon où il aurait été instituteur et qu’il atteint l’âge vénérable de soixante-douze ans. Il ne serait pas d’un naturel particulièrement affable et préférait qu’on passe sous silence ses modestes productions. J’ai donc décidé de lui faire de la peine et de gâcher son été en proclamant haut et fort que son dernier livre : « Pauvre H. » publié par les éditions Tarabuste m’a rappelé le poète japonais Ishigawa Takaboku par sa mélancolie discrète. 
« J’ai tellement rien à faire et je ne fais tellement rien que je suis pressé de passer d’une matinée à un après-midi, d’un après-midi à une soirée, d’un déjeuner bâclé à un dîner expédié….avec pour fidèles compagnes vacuité, solitude et attente suffocante », note-t’il en attendant, ultime paradoxe, d’avoir le temps, et il ne saurait tarder, d’avoir la faiblesse de s’apitoyer sur ses cendres. 

  • Qu’y a-t’il au bout de nos peines ? se demande-t’il.
  • Rien. Absolument rien. Mais ce rien semble certains jours si alléchant qu’on envisagerait bien volontiers d’en avancer la date.. Il ne sait que trop qu’on ne se tue pas pour des raisons, mais par fatigue des raisons.

Bref, perdre conscience ne serait pas une grosse perte. Il aspire à se passer de la vie, car elle n’est d’aucune utilité. Juste de quoi gagner des clopinettes. Tout à l’heure, Jean-Pierre Georges a ouvert son « Robert » et le premier mot sur lequel il tombe est « couilllonnade »….sans doute l’a-t’il inventé. Alors, mon cher Jean-Pierre que j’espère n’avoir pas importuné avec mes couillonnades, encore trois questions avant de conclure cette conversation ( je sais que toute conversation est pour toi une agression, un supplice ) :

  1. As-tu été utile à la société ? La réponse est non.
  2. As-tu été une fois utile à quelqu’un ? La réponse est non. 
  3. Une vie se pose t’elle en termes d’utilité ? La réponse est non.

Inutile de préciser combien j’apprécie cette forme de fraternité. Tu es cet oignon qui n’a plus que la peau. Le vide est la meilleure entrée en littérature. La tienne est si singulière que je me demande pourquoi tu as été choisi parmi des milliards pour être toi dans cette solitude extrême.

SCHIFFTER, LE PESSIMISTE CHIC

Pour taquiner l’ami Schiffter, Clément Rosset l’avait qualifié de « pessimiste chic ». Il aurait pu tout aussi bien utiliser une autre expression, celle de « voluptueux inquiet », tant Frédéric Schiffter – et il le reconnaît volontiers – résiste à l’idée d’une joie de vivre qu’il dédaigne, assez lucide pour savoir que nous sommes tous amenés à devoir renoncer tôt ou tard aux rares plaisirs que l’existence nous accorde pour mieux nous duper. 
À peine jouissons-nous de ces rares moments, comme volés au destin, que nous en éprouvons déjà la nostalgie, car tous ont le goût de la perte. Aussi Schiffter a-t’il fait sienne la sentence de Giordano Bruno : être gai dans la tristesse de la mort qui vient et triste dans la gaieté des plaisirs fugaces. Son pessimisme chic, pointé par Clément Rosset, est son armure, ainsi qu’une forme d’affabilité qui lui évite d’entrer en matière avec les importuns. La sensibilité chez lui se modèle sur une pensée imprégnée de schopenhaurisme, alors que chez nous tous il s’établit un divorce plus ou moins complet entre le cœur et le cerveau. Il n’est sans doute pas très confortable d’être possédé par des idées qui sont vivantes et réelles, comme des êtres, mais c’est ce qui distingue un vrai philosophe-né des autres hommes. Ce que j’avais aussitôt perçu quand j’avais édité son premier livre sur le bla-bla et le chi-chi des philosophes. Il est vrai que pour nous deux Schopenhauer était le patron, contrairement à l’ami Rosset qui oscillait entre ce jouisseur désabusé qui nous plonge dans l’effroi et Nietzsche qui, en dépit de tout, prône un gai savoir, voire une joie de vivre. Sur cette opposition, le texte publié dans « Philosophie magazine » ( mai 2021 ) par Schiffter nous offre deux manières de savourer le pessimisme, l’une plus amère, l’autre plus apaisée, mais toutes les deux également roboratives.
J’ajouterai à titre personnel que Schopenhauer avec sa compréhension abyssale de la fatigue de l’être, aura anticipé sur Freud. La pulsion de mort, la quête de Thanatos dans la dernière pensée freudienne n’est finalement qu’une reprise du bouddhisme schopenhauerien. La Volonté, au sens le plus plein du terme, a voulu le cosmos. Fatiguée de cet enfantillage, elle en voudra très probablement l’extinction. Le pessimiste chic pressent le retour à la nuit informe de l’universel. Et s’il lui arrive de se réjouir de l’extinction de l’espèce humaine, c’est pour assister au retour du néant .Annihiler, c’est rendre à la vie sa logique. Quand l’univers sera éteint, disait Kierkegaard, la musique continuera à faire «  le bruit de l’être ». Rosset en jouira sans doute encore. Schiffter certainement pas.

Raphaël Sorin, l’inoubliable…

Ce dimanche 16 mai 2021, Raphaël Sorin est mort.


Ces quelques lignes devraient suffire. Elles réjouiront ceux qui ne supportaient pas qu’il fut devenu le directeur littéraire des éditions Ring, maudites par tous ceux qui ne veulent surtout pas que la littérature devienne un sport de combat. Elles attristeront momentanément ceux qui se souviennent qu’il fut l’éditeur de Bukowski et de Houellebecq. Et peut-être, rien n’est moins sûr, au cas où la littérature survivrait ailleurs que dans les catacombes, son nom sera-t’il encore un signe de ralliement pour les esprits libres.
Il avait mon âge et, à vingt déjà , un premier roman publié par les éditions du Seuil laissait entrevoir une brillante carrière, comme celle de son cousin Elias Canetti. Il préféra rester dans l’ombre, suivant en cela la maxime de Karl Kraus selon laquelle lorsqu’on déborde de talent, ce qui était son cas, il faut plus de caractère pour ne pas publier que pour s’étaler année après année dans les vitrines des librairies.
Les plus belles années que j’ai passées au « Monde », ce furent celles où , avec François Bott et Raphaël Sorin, toutes les formes de conformisme étaient bannies : seul le style importait. Ce qui nous amena d’ailleurs à collaborer avec Michel Polac, l’ami de toujours, qui avait plus de flair que Bernard Pivot et surtout une indépendance d’esprit dont on ne trouvera plus l’équivalent aujourd’hui sur les chaînes où règnent des pitres du genre Hanouna.
L’élégance, la subtilité, le sens de la nuance, ces mots qui ne veulent plus rien dire, Raphaël Sorin les incarnait. Il n’était pas carriériste pour un sou. Il suivait son bon plaisir. Il aurait pu compter parmi les plus grands, en tant que critique littéraire ou romancier. Il a choisi de n’écrire que pour ses amis. Je suis fier d’avoir compté parmi eux. Non, Raphaël je ne t’oublierai pas.

LETTRE À HYACINTHE

Cher Hyacinthe, ce serait bien mal me connaître de croire que je suis, comme vous l’imaginez peut-être, un «  maniaque de l’écriture » : nager au soleil, jouer au tennis de table, badiner avec de délicieuses gourgandines me procurent autant, sinon plus de plaisir. Sans oublier les échecs ( formule Blitz ) ou les matches de football ( hélas à la télévision maintenant …les affronts de l’âge ) me procurent autant de plaisir que mes griffonnages. Il y a des lecteurs pour les apprécier et je m’en réjouis.

Mais pour ne rien vous cacher, être metteur en scène – style Fritz Lang – à Hollywood n’aurait pas été non plus pour me déplaire… ce sera pour une autre vie, à supposer que nous puissions bénéficier d’une seconde chance, ce dont je doute fort.
Vous évoquez, cher Hyacinthe, le grand quotidien du soir, « Le Monde » où j’ai eu le privilège d’atterrir après de modestes études universitaires à Lausanne. Ce fut un âge d’or. Je m’y liais avec François Bott, l’élégance même, Jean-Michel Palmier, Tahar Ben Jelloun, Gabriel Matzneff et quelques autres que j’évoque dans « Le Monde d’avant » en me tenant toujours à l’essentiel, c’est-à-dire à l’anecdote.

Par ailleurs, je vivais alors – les passions ne sont pas faites pour durer – avec une jeune romancière vietnamienne draguée à la Maison des Lycéennes (tout un programme). Les années ont passé et elle n’est pas loin de rejoindre l’Académie française, ce qui compte tenu de ma réputation douteuse, ne risque pas de m’arriver, pas plus d’ailleurs qu’à mon ami Gabriel Matzneff. Nous aurons au moins connu des étés torrides à la piscine Deligny dans une insouciance totale.


Cher Hyacinthe, comme vous me le rappelez, me voici à l’âge où mon père s’est suicidé, suivant les pas de son propre père. L’âge aussi où notre maître à tous, Emil Cioran, s’est progressivement éteint. Tous les trois m’ont montré le chemin à suivre. Je leur dois d’avoir pressenti très jeune déjà que la différence entre la vie et la mort est infime et que privilégier l’une au dépens de l’autre témoigne d’une forme de débilité.


Vous me demandez, cher Hyacinthe, s’il m’arrive de lire encore « Le Monde ». Je l’ai quitté en 2001, assistant consterné au naufrage de ce Titanic du journalisme, maintenant au service d’idéologies bien-pensantes qui me révulsent. Les temps ont changé et il est temps d’affréter ma modeste embarcation pour d’autres horizons. Ou de boire le sirop mexicain qui m’enverra ad patres. Après tout personne ne vous oblige à être vieux…
N’ayant pas le goût des effusions sentimentales, je ne m’étendrai pas, cher Hyacinthe, sur les morts récentes de deux très proches amis, Clément Rosset et Pierre-Guillaume de Roux, ni sur l’ignoble chasse à l’homme qu’à connue Gabriel Matzneff. Je préfère m’arrêter ici. Vous comprendrez pourquoi.

J’AI COMPRIS SCHOPENHAUER À DOUZE ANS…

Le pire épisode de ma ma vie qui, il est vrai, n’en compte pas beaucoup, je l’ai connu à Schiers, une maison de correction située dans le fin fond des Grisons, un canton suisse réputé pour ses stations de sport d’hiver – St-Moritz, Davos – sa viande séchée des Grisons (à ne pas confondre avec les bisons), la pension de famille où logeait Nietzsche et où il aurait eu la révélation de l’Éternel Retour de toutes choses ( Dieu nous en préserve ). Bref, nous sommes non loin de la Montagne Magique qui fut pour moi une montagne maudite.
J’avais douze ans et je coulais des jours douillets à Lausanne quand mes parents eurent la saugrenue idée de m’envoyer à Schiers pour, disaient-ils, pensaient-ils, m’apprendre l’allemand et la discipline. J’avais raté ma première année au Collège Cantonal de Béthusy : j’allais le payer au prix fort.
Dans le train qui me conduisait à Coire, j’avais en face de moi un taré qui ne cessait d’enlever et de remettre son œil de verre. Cela augurait bien de la suite. Arrivé à Schiers, on me conduisit dans un bâtiment qui ressemblait à une caserne et où logeaient six cents garçons, de solides gaillards qui parlaient une langue dont je ne comprenais pas un mot. J’étais le plus jeune d’entre eux, le plus fragile, en deux mots : le souffre-douleur idéal. Entre autres sévices , on me plaquait contre un mur et on me lançait des couteaux. Ou alors, la nuit, je devais longer le parapet du sixième étage de cet hideux bâtiment : à plusieurs reprises j’ai failli me jeter dans le vide. L’Eternel retour, non ce n’était pas pour moi. D’autant plus qu’on nous servait à manger du boudin noir. Mes parents avaient oublié jusqu’à mon existence : je les comprenais : ils avaient déjà commis une erreur en me mettant au monde. Autant ne pas d’arrêter en si bon chemin…

Si Cioran jouait au football avec des crânes volés dans un cimetière voisin de Rasinari ( qui appartenait encore à l’empire autrichien ), nous passions notre temps libre dans les abattoirs de Schiers, les pieds dans le sang du bétail secoué par la terreur. Nous ramassions les yeux des vaches mortes et nous les utilisions comme ballons de foot, quand ce n’était pas comme projectiles. J’ai beaucoup gagné à observer et, parfois, à participer à ce genre de spectacles. Dorénavant, j’étais prévenu : les enfants sont des fascistes et l’humanité de la racaille. Mes études schopenhauriennes, c’est à Schiers que je les ai faites. Je ne le regrette pas. Il vaut mieux savoir très jeune dans quel monde vous aller évoluer. J’en ai tiré la conclusion qu’il n’est pas très ragoûtant et qu’il n’est pas aisé de s’en tirer le mieux qu’on peut. J’y suis parvenu. Mais je préférerais ne pas avoir à recommencer. Et si l’humanité venait à disparaître, j’en éprouverais une réelle jubilation. Inutile de préciser que je considère tous ceux qui veulent sauver la planète au mieux comme de sombres crétins, au pire comme des criminels.