Ce 28. 12. 2020

Les femmes savent-elles écrire ? Parfois, certes. Bien que j’en doute. Il leur manque le sens de l’absurde et du dérisoire. Jeunes, elles sont prisonnières de leurs sentiments. Vieilles, de leurs ressentiments. Rares sont celles qui parviennent à s’échapper. S’il me fallait en retenir une, ce serait Dorothy Parker dont l’épitaphe gravée sur son urne funéraire : « Excusez- moi pour la poussière » est un trait de génie. D’ailleurs maintenant que j’y pense, toutes les femmes devraient s’excuser pour la poussière…

Il n’est guère surprenant que Dorothy Parker se soit liée d’amitié avec les Fitzgerald et, bien sûr, avec Louise Brooks. J’ai éprouvé également une certaine sympathie pour Anaïs Nin qui se réjouissait d’avoir couché avec son père. C’est un aveu qu’on ne trouve jamais chez nos écrivaines contemporaines. Mais pour le ressentiment, force m’est d’admettre qu’elles sont imbattables, Annie Ernaux en tête.

Extraites de ses « Hymnes à la haine », voici comment Dorothy Parker les décrit :

« Et puis il y a les Petites Fleurs Sensibles,
Les Pelotes de Nerfs…
Elles ne ressemblent pas aux autres et ne se privent pas de vous le rappeler.
Il y a toujours quelqu’un pour froisser leurs sentiments,
Tout les blesse…très profondément,
Elles ont toujours la larme à l’œil…
Ce qu’elles peuvent m’enquiquiner, celles-là, à ne parler jamais que des Choses Réelles,
Des choses qui Importent Vraiment.
Oui, elles savent qu’elles aussi pourraient écrire…
Les conventions les étouffent :
Elles n’ont qu’une seule idée, partir…partir Loin de Tout !
Et moi je prie le Ciel : oui, qu’elles foutent le camp !

Ce 27. 12. 2020

Raczymov, un artiste de la faim

Rien de plus pertinent que cette réflexion de La Bruyère : «  Les hommes commencent par l’amour, finissent par l’ambition et ne se trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu’ils meurent. » J’aspire à cette tranquillité et pourtant je continue d’écrire sans doute avec le vague espoir de survivre.

Ce qu’il y a de plus attristant dans l’idée de mourir, écrit Raczymov, ce n’est pas tant que cette fin constitue celle de notre précieux moi, du bonheur indicible qu’on a eu à vivre au moins jusqu’à cet âge, d’un monde qui s’éteint fatalement avec nous…, c’est que…C’est que quoi au juste ? Qui peut répondre à cette question ?
Kafka lui-même se demandait pourquoi il écrivait, alors même qu’il allait mourir et que la souffrance que cela impliquait était si disproportionnée en regard de l’intérêt modeste que le public lui portait. Pour approcher ce mystère, Raczymov relit «  Un artiste de la faim », court récit posthume de Kafka qui est la chose la plus triste, la plus déchirante qu’il lui ait été donné de lire. Pourquoi diable ce vieil artiste en cage qui s’inflige jusqu’à quarante jours d’abstinence, que le public le suive ou s’en détourne, alors qu’il n’est plus qu’une loque en paille, persévère-t’-il à présenter ce spectacle absurde et dérisoire ? Un gardien de la ménagerie lui pose la question. L’artiste trouve alors un reste de force en lui pour articuler quelques mots. Non, dit-il, nul ne doit l’admirer. Il n’y a rien d’admirable dans ce qu’il fait. Il obéit à une contrainte. Pourquoi jeûne-t-il ? « Parce que je n’ai pas pu trouver l’aliment qui soit à mon goût. Si je l’avais trouvé, je n’aurais pas fait d’histoires, croyez-moi. Et je me serai rempli la panse comme tous les autres. »

Raczymov aussi est un artiste de la faim. Et c’est pourquoi je trouve une telle saveur à ses notes sur l’amour de la littérature. Ulysse a mis dix ans pour naviguer de Troie à Ithaque…mais il savait où il voulait aller. Christophe Colomb, lui , ne le savait pas, même s’il croyait le savoir. Il allait là où personne avant lui n’était allé. Cette ignorance de la destination, c’est ce qui fait le véritable écrivain : il ne se réjouit jamais d’avoir atteint son but, même s’il en rêve. Je comprends maintenant pourquoi Henri Raczymov a intitulé son livre : «  Ulysse ou Colomb », un excellent titre en définitif.

NOTES D’UN HOMME BLESSÉ

Ce 26. 12. 2020

Ce n’est pas Henri Raczymov qui m’attendait dans mon studio, ni son fantôme, mais son dernier livre : « Ulysse ou Colomb », un titre peu engageant pour un essai composé de notes sur l’amour de la littérature. Bien que l’ayant édité à l’époque glorieuse des Presses Universitaires de France, j’ai rarement rencontré Raczymov, mais je le considérais déjà comme un de nos meilleurs écrivains français. Il n’est que de lire : « Maurice Sachs ou les travaux forcés de la frivolité » ( un excellent titre pour le coup ) pour en être convaincu. J’ai donc aussitôt feuilleté : « Ulysse ou Colomb » pour m’assurer qu’il n’avait rien perdu de sa verve. Expérience concluante sur laquelle je reviendrai.

Les quelques pages qu’il consacre, alors qu’il est en pleine dépression, aux succès littéraires dont se gargarise sur un ton geignard un de ses meilleurs amis( j’ai cru reconnaître Serge Koster, ce pauvre Serge avec lequel je regrette de m’être moi aussi brouillé ) sont hilarantes. Il vient à l’esprit de Raczymov en écoutant son ami que Proust avait bien raison d’avancer que l’amitié, autant que l’amour, n’est qu’une illusion, une chose dont la pureté n’est pas si claire. Idée peu originale certes, mais qu’on ne cesse d’expérimenter, la dernière fois en ce qui me concerne ce fut avec Steven Sampson, j’y reviendrai également. Je voulais simplement citer à ce propos ce proverbe chinois : « Être ami toute une vie avec un homme signifie manger avec lui plus d’un sac de sel. » Mais justement, est-on ami toute une vie, même en Chine ? S’interroge ironiquement Raczymov. Il y a de la férocité et de l’humour dans son essai. Il compare la littérature à une partie de poker menteur. Il n’a pas tort.

NOTES D’UN HOMME BLESSÉ

Ce 25. 12. 2020

Sans doute eût-il mieux valu que je ne revienne pas à Paris. Quitter le Lausanne -Palace pour ce studio exigu où se bousculent des souvenirs, mais où plus personne ne m’attend, quelle étrange idée. J’y ai passé près de quarante ans. La moitié de ma vie. Et maintenant je peine à grimper les escaliers. Cette expédition est la dernière, me suis-je dit en arrivant au cinquième étage.

Mon cadeau de Noël pour ma première nuit rue Oudinot fut une insomnie tenace accompagnée de maux d’estomac. Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie, surtout la nuit. J’ai cherché quelques compagnons. Les noms qui me sont venus à l’esprit, sont toujours les mêmes : Imre Kertész, Thomas Bernhard et, bien sûr, Cioran. Tous des enfants de la Mittel Europa. Albert Caraco soulageait également mes brefs cauchemars. Avec lui, le suicide n’est pas seulement une injonction, mais un acte. J’avais laissé mon flacon de Nembutal à Lausanne par peur d’un contrôle à la douane. Quel idiot je fus ! Il ne faut jamais voyager sans son sirop mexicain. Me jeter par la fenêtre ? Je n’en aurais pas eu le courage. Ce n’était pourtant pas l’envie qui me manquait. Il ne me restait plus qu’à me souhaiter «  Joyeux Noël » puisque plus personne ne le ferait. Et à écouter quelques Schlager pour me bercer en attendant que la nuit s’achève. Mais elle ne s’achèvera jamais et il n’y aura plus d’aubes glorieuses, me suis-je dit encore.

Archive : Le caporal aveuglé

Avant de se suicider en 1940, Ernst Weiss écrivit le Témoin oculaire : une fable noire sur la cécité hystérique du caporal Hitler en 1918. 

« Oublie ou crève !  » C’est l’automne au jardin du Luxembourg. Un homme, assis sur une chaise face au bassin où des enfants font voguer leurs petits navires, grommelle son désespoir. En cette année 1935, il se rappelle son arrivée à Paris, voilà quelques mois ; il parle français avec un fort accent germanique. Il n’élève pas la voix, ne regarde personne, il se concentre sur son malheur. Les passants ne le voient pas, tant il s’est recroquevillé sur sa chaise. Personne ne se doute qu’il porte sur tout le corps des traces de coups de fouet au nerf de boeuf, qu’il s’est échappé deux ans auparavant d’un camp de concentration. Naguère il était médecin, maintenant il est plongeur dans un restaurant pour immigrés où on l’emploie en échange de deux repas quotidiens.  » Oublie ou crève !  » se dit-il, et il a la tentation d’aller se jeter dans la Seine. Mais ce jour-là, il surmonte une nouvelle fois sa répugnance, il choisit de continuer à vivre, à se souvenir et à désespérer.

Le scalpel et la littérature

C’est en 1939, alors que les troupes allemandes se déployaient dans toute l’Europe, qu’Ernst Weiss mit en scène ce personnage du médecin déchu, errant dans les rues parisiennes à la recherche d’une raison de croire encore en l’humanité. Weiss espérait que ce roman, achevé en cinq semaines, le Témoin oculaire, l’emporterait dans un concours organisé en faveur des écrivains allemands réfugiés et lui procurerait un visa pour les Etats-Unis. Le prix fut attribué à quelqu’un d’autre. Weiss était condamné à végéter à Paris, avec la crainte d’être arrêté et la certitude que son manuscrit constituait une sorte de testament. Il avait élu domicile dans un hôtel de la rue de Vaugirard, son personnage dans une pension de Montmartre. Le médecin exilé, s’administrant l’action comme remède, partit en 1936 combattre aux côtés des troupes gouvernementales espagnoles. Weiss n’eut pas l’optimisme de son double, il se suicida le 15 juin 1940. Il avala des somnifères avant de s’ouvrir les veines. A Anna Seghers, la tenancière de l’hôtel raconta quel’écrivain avait absorbé une dose de barbituriques qui aurait suffi  » à faire crever tous les chats du quartier  » (1).

Nul n’avait plus que Weiss conscience d’être l’un des  » endprodukte « , l’un de ces  » produits de la fin « , l’un de ces derniers rejetons d’une Europe de l’Est vouée à la destruction. Son destin est à l’image de ce déclin. Né en 1882 en Moravie, il vécut à Berlin, après des années d’internat de médecine dans la capitale autrichienne où il travailla sous la direction de Julius Schnitzler, frère de l’écrivain viennois. Désargenté, tuberculeux, il se fit engager sur un rafiot en partance pour les Indes et le Japon ; à son retour, il abandonna le scalpel pour la littérature.

Avec une vingtaine de romans, d’essais et de recueils de poèmes, il s’imposa comme l’égal de Stefan Zweig et de Joseph Roth ; mais, au lendemain de 1940, le suicidé sombra dans l’oubli jusqu’à ce que son manuscrit-testament, disparu depuis sa mort, fût découvert et publié en 1963. La France, qui s’est réconciliée l’année dernière avec les dissections expiatoires de Gottfried Benn, n’attendra pas longtemps avant de se laisser subjuguer par la figure d’Ernst Weiss, cet autre médecin qui eut la révélation de sa vocation littéraire en écrivant pour un tribunal le compte rendu de l’autopsie d’une prostituée praguoise. Et comment résister à ce témoin oculaire, à cet apprenti guérisseur qui, à la fin de la première guerre mondiale, sauva le caporal Adolf Hitler d’une cécité hystérique ? Comment résister au style d’Ernst Weiss qui, dans sa sécheresse et son caractère implacable _ parfaitement rendus par Jean Guégan dans sa traduction, _ donne au roman l’allure d’une nécropsie du monde d’hier ?

Un proche ami de Kafka, et Ernst Weiss l’était à plus d’un titre, pouvait-il d’ailleurs voir ce théâtre de marionnettes où évolue une humanité claudicante et guignolesque autrement que comme une colonie pénitentiaire ?

Le rêve de l’innocence de la raison

Kafka avait fait la connaissance d’Ernst Weiss quand celui-ci publia en 1913 son premier roman, Die Galeere (la Galère). En décembre de la même année, Kafka nota dans son journal la perplexité qu’il éprouvait face à la philosophie de Weiss qu’il résuma en quelques mots :  » Le monde est vaincu et nous avons assisté à sa défaite en témoins les yeux ouverts. Donc, nous pouvons nous retourner tranquillement et continuer à vivre.  » C’est aussi un observateur impassible, scrutant le monde à travers les lunettes de l’objectivité, qui apparait avec le personnage du médecin dans le Témoin oculaire. Il apprendra à ses dépens que les sycophantes et les fanatiques pullulent, et que le rêve de l’innocence de la raison est une plaisanterie de troglodyte.

Tout commence comme dans un roman d’Erich Maria Remarque : une pluie d’obus, un orage d’acier, des mares de sang, une baionnette qu’on enfonce entre les côtes d’un soldat ennemi, le bonheur barbare, l’ivresse de tuer, des officiers aux membres déchiquetés, des médecins qui amputent à la chaine. Puis, on pénètre brusquement dans l’univers d’Ernst Weiss : dans un hôpital d’Allemagne du Nord, un caporal, A. H., qui a reçu des gaz vésicants, se dit aveugle ; les internes l’accusent d’être un simulateur. Depuis des semaines, il ne dort plus ; les yeux rougis, il se promène en tâtonnant dans les couloirs de l’hôpital. Les autres malades le craignent ; certains se déclarent admiratifs, ils se rassemblent autour de son lit pour écouter les accusations qu’il profère contre la France, le bolchevisme et les juifs auxquels, dit-il, il faudrait imposer le port de revers jaunes sur leur veste :  » Lui, l’aveugle, avait en permanence la carte du monde devant les yeux et bâtissait ou détruisait des empires d’un seul mot.  » Le médecin, le témoin oculaire de ces délires antisémites, n’a qu’une idée en tête : guérir le caporal de sa cécité, quitte à en faire un jour le Dieu aveugle de l’Allemagne.

L’AVÈNEMENT DE LA BIOCRATIE

Il me semble de plus en plus vain de critiquer les mesures « liberticides » portant atteinte, au nom de la santé, à nos droits individuels, à la culture et à la liberté d’expression. Pourquoi ? me demanderez-vous peut-être. La réponse est évidente : nous sommes entrés dans une ère nouvelle que je qualifierais volontiers de biocratie, biocratie qui est par ailleurs largement plébiscitée par la population. La démocratie était à bout de souffle, flirtant tantôt avec un populisme inspirant la terreur, tantôt avec un socialisme devenu obsolète. La démocratie avait eu son heure de gloire, mais comme l’aristocratie avant elle, le déclin la guettait. Plus personne n’y croyait vraiment : le désarroi de ses dirigeants le disputait à leur peur panique d’être trainé devant des tribunaux, populaires ou médiatiques.
En revanche, la biocratie qui n’aspire qu’à préserver la vie – que ce soit celle de la planète ou celle des individus -était visiblement attendue, aussi bien par les écologistes que par des populations vieillissantes plus soucieuses d’une retraite confortable que d’utopies politiques dont elles avaient été gavées et qui ne suscitaient plus que des sourires attendris ou narquois. Le Covid 19 est arrivé à point nommé pour semer la frayeur dans le monde entier et instaurer cette biocratie qui imposa aussitôt ses nouvelles règles – hygiénistes bien sûr – et son administration reposant sur un ordre médical prêt à se déchirer pour des miettes de pouvoir et les profits qu’il en tirerait.
La biocratie qu’on peut définir comme la santé plus la surveillance de tous par chacun, est une forme de gouvernance presque impossible à combattre. Elle ressemble à une dictature, sans en être une. Son modèle pourrait être chinois. Au fait, qui a dit que quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera. Oui, le monde tremble, mais de peur. Tout en étant soulagé que tant d’experts en santé publique veillent à sa protection et nous débarrassent incidemment de ce poids qu’on appelait autrefois la liberté. Il ne nous en reste plus que le goût, mais il est amer.
Il paraît qu’avec le Covid 19 de nombreux patients même guéris souffrent d’hallucinations visuelles. Ainsi, une femme en rentrant chez elle s’est mise à voir des lions et des singes. Il m’arrive à moi aussi de voir des populations entières masquées. Sans doute suis-je victime d’hallucinations. J’entend également des pontes de cette nouvelle religion affirmer que, même avec des vaccins, il faudra continuer à adopter les fameux gestes-barrières jusqu’à la fin des temps. Serais-je victime d’hallucinations auditives ? À moins que la biocratie n’engendre une forme de délire collectif…

JE ME SENS BIEN SEUL

La mort ne me fait pas peur. Le Covid 19 m’indiffère. Je n’ai jamais été pacifiste. Les migrants me font honte et l’islam m’inspire une sainte horreur. Depuis mon enfance, j’entends dire qu’il faut être charitable et aider les Africains à sortir de leur misère. Et, en aucun cas, faire preuve de racisme, d’homophobie ou d’un quelconque préjugé vis-à-vis des formes de sexualité « déviante ». Il faudrait même célébrer Noël en famille et se réjouir que nos gouvernants nous maternent en prenant des dispositions qui pourraient sembler liberticides à de mauvais esprits, mais c’est pour notre bien. Cette bienveillance universelle a quelque chose de louche et, autant l’avouer tout de suite, elle me donne envie de vomir. Je n’ai jamais demandé à qui que ce soit de prendre soin de moi et moins encore de dicter ma conduite ou, pire encore, mes pensées.
Et me voici embarqué dans un monde où, parce que je fais partie des personnes vulnérables, on me recommande de demeurer confiné, de me protéger en portant un masque et de me tenir à une respectable distance de mes semblables. Je ne vois d’ailleurs même pas en quoi ils sont mes semblables : masqués, ils plébiscitent tout ce qui pourrait prolonger, voire sauver, leur misérable petite vie. Ils croyaient en Jésus, ils croient maintenant aux vaccins. Quand j’émets le moindre doute sur les mesures sanitaires, voire sur les bienfaits de la révolution numérique devenue un implacable instrument de contrôle des populations, je me demande si mes interlocuteurs ne me considèrent pas comme un vieux gâteux, voire comme un homme qui a profité de l’insouciance des années glorieuses et qui ne veut pas en payer le prix. Pourtant chacun est prêt, à se sacrifier pour moi : j’aurai même droit à une part de ma bûche de Noël dans la cuisine.
Je me garde bien d’émettre le moindre doute sur la bienveillance de mes proches, mais je ne peux pas m’empêcher d’éprouver une certaine compassion pour des humains qui tiennent d’autant plus à leur vie qu’elle a perdu toute valeur. Je préférerais les voir danser au-dessus du volcan. Karl Marx disait que l’homme est l’ensemble des relations qu’il entretient avec ses semblables. Il appartenait au Vieux Monde. Lui donneriez-vous tort pour autant, vous qui êtes passé d’une confrontation de chacun contre chacun à un « vivre-ensemble »d’autant plus hypocrite qu’il est purement virtuel. Je ne dirai pas que le Virus nous rend fous. Nous l’étions déjà. Mais il nous métamorphose en pauvres petits animaux apeurés. Inutile de préciser qu’il est une aubaine pour les gouvernants, les laboratoires pharmaceutiques et les mandarins de la médecine. À titre personnel, j’aurais préféré figurer parmi les quatre cent mille morts que nous annonçait Emmanuel Macron au cas où aucune mesure sanitaire ne serait prise ( chiffre par ailleurs nettement surévalué ) que d’assister à l’effondrement d’un art de vivre et, sans être devin, d’une civilisation.

« OUBLIEZ-MOI ET OCCUPEZ- VOUS DE VOUS-MÊME ! »

Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ses lecteurs, comme je n’ai d’ailleurs jamais manqué de le faire : « Il y’a quelque chose qui me déplaît au paradis : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît en enfer : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît dans votre futur âge d’or : je ne veux pas y aller. »
Luxun, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera néanmoins enrôlé après sa mort en 1936, par Mao lors de la révolution culturelle, tout comme Nietzsche l’avait été par Hitler : ils deviendront l’objet d’un culte grotesque qui les aurait à jamais dissuadés d’écrire, s’ils en avaient eu le moindre pressentiment.
Dans « Le Journal d’un fou » qui date de 1918, Luxun écrira l’histoire hallucinante et prémonitoire d’un homme qui a très tôt, trop tôt, compris que les humains se repaissent de la chair d’autrui et que dans tous les livres, et plus particulièrement de ceux qui parlent de vertu et de justice, on peut lire à chaque page, écrits partout entre les lignes, les mêmes mots toujours répétés : « Manger de l’homme. » Et c’est parce qu’il cède à la panique d’être dévoré par ses proches qu’il entre dans un délire d’une incroyable lucidité. 
À l’âge de douze ans, Luxun est né le 25 septembre 1881 au sud de Shanghai, son grand-père est jeté en prison pour escroquerie. Il assiste également à la déchéance physique de son père, un lettré ruiné. Il s’inscrit alors à l’École navale de Nankin où il étudie les sciences de la nature, ce qui suscite les railleries de ses compagnons. Pire encore : on l’accuse de vendre son âme aux diables étrangers. Mais, passionné par les disciplines scientifiques, il arrive peu à peu à la conclusion que la médecine traditionnelle chinoise n’est qu’une lamentable escroquerie dont son père, entre autres, a été la victime. En 1901, il obtient une bourse pour faire des études de médecine au Japon. Sa mère, redoutant qu’il n’épouse une Japonaise, décide de le marier. Il n’a jamais vu la femme qui lui est destinée. C’est une naine difforme. Il passe sa nuit de noces à lire Darwin et, le lendemain, s’embarque pour le Japon.
Dégoûté par la « boutique confucéenne » qu’il s’emploiera à démolir, il s’enflamme pour Nietzsche et Schopenhauer – il note à son propos : « Des gens aussi bizarres que lui, il en est fort peu dans le monde ». Il admire l’apothéose de la subjectivité chez Kierkegaard, se sent proche de Byron, de Pouchkine et de Lermontov et écrira à leur sujet des pages d’un romantisme révolutionnaire exalté. Il pressent l’importance de Freud. « L’acte sexuel, note-t’il, n’est ni coupable, ni impur. » Il se réjouit que Freud arrache aux bien-pensants le masque de leur hypocrisie.
Lui-même, alors qu’il enseigne la chimie et la biologie à Pékin, sera troublé par une de ses élèves, de dix-sept ans plus jeune que lui. Elle commence, selon un scénario classique, par lui écrire pour lui demander des conseils et elle finira par vivre avec lui. Avec une ingénuité délicieuse, elle lui demandera un jour : “ Pourquoi ai-je constamment l’impression d’être encore ton élève ? » Et lui de sourire : « Quelle enfant tu fais !  » Il notera dans son journal intime : « Vivre avec l’être qu’on aime n’est pas une petite victoire. »
Certains verront dans le tarissement de sa veine littéraire les raisons de sa passion politique. De plus en plus engagé aux côtés des communistes, traqué par les forces de l’ordre, Luxun poursuit inlassablement le même but : saper les fondements de la Chine traditionnelle. Il traduit Jules Verne pour les enfants, mais aussi Tchekkov et Gogol. Il participe à la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, sans perdre pour autant son humour grinçant : «  J’ ai bien conscience de mes côtés désagréables : je ne bois pas d’alcool et je prends de l’huile de foie de morue, avec l’espoir de vivre le plus longtemps. Je le fais moins pour mes amis que pour mes ennemis. »
Comme il est question de lui attribuer le prix Nobel de littérature, il fait savoir qu’il refusera toute distinction ayant quelque rapport avec la découverte de la dynamite. Et quand il meurt, tuberculeux, à l’âge de cinquante-cinq ans, il laisse le message suivant : « Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même : ce sera tout juste de la sottise si vous ne le faites pas. » Voilà au moins une requête que je n’aurai pas besoin de formuler : elle est déjà exaucée.

PAS DE BLITZ A LAUSANNE…

Ce qui me manque le plus, ici au Lausanne-Palace, ce sont ces après-midi passées au Lutetia à jouer avec Denis Grozdanovtich et Ronald Chammah aux échecs. Au Blitz, bien sûr. À nos âges, nous n’avons plus de temps à perdre. Du coup, en relisant « Les Confessions » de Jean-Jacques Rousseau je me suis souvenu comment après avoir été initié aux échecs par un Genevois, M. Bagneret, il s’acheta un échiquier, s’enferma dans sa chambre, passa des jours et des nuits à apprendre par cœur toutes les parties et à jouer seul, sans relâche et sans fin. Après trois mois d’efforts inimaginables, il se rend au café Procope, « maigre, jaune et hébété ». Son esprit se brouille, il ne voit plus qu’un nuage devant lui, et le bon M. Bagneret lui inflige défaites sur défaites : le voici mortifié dans le fondement même de son intelligence.
Cette « scène primitive » de l’apprenti sorcier qui a approché de trop près ce jeu ensorcelant, chacun l’a vécue ou la vivra. Selon son tempérament, il prendra la fuite ou s’aguerrira. S’il persévère, alors déplacer trente-deux pièces sur huit fois huit cases, deviendra une fin en soi, un monde, en regard duquel, pour citer George Steiner, « le monde de la vie biologique, politique ou sociale paraît banal, confus et contingent ». Il sera prêt alors à renoncer à tout – mariage, carrière, Révolution – pour mouvoir jour et nuit des petites figurines sculptées, totalement envoûté par le charme démoniaque de ce jeu qui éclipse toute autre réalité, ce que Nabokov a génialement rendu dans « La Défense Loujine » : « Les échecs étaient sans pitié. Il était leur prisonnier, aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être… » Quand on sait qu’il existe plus de variantes possibles dans une partie d’échecs que d’atomes dans l’immensité de l’ univers, on comprend la fascination que ce jeu a exercée sur les philosophes, les écrivains et les artistes. Arthur Schopenhauer disait que comparer le jeu d’échecs à tous les autres jeux est comme comparer la montagne à de la poussière.
L’oncle Arthur dressait volontiers des parallèles entre la conduite de nos existences et une partie d’échecs, comparaison que Freud reprendra – les débuts de partie sont aussi déterminants que les premières années – tout en regrettant qu’il en aille de la vie comme du jeu d’échecs où un coup mal joué nous contraint à donner la partie pour perdue, à cette différence près qu’il n’y a pour nous aucune possibilité d’engager une seconde partie, une revanche.
Si, pour les psychanalystes, le jeu d’échecs permet de reformuler les conflits fondamentaux de la psyché, la motivation inconsciente étant toujours « le meurtre du père », hypothèse qui faisait ricaner Nabokov, si, pour Goethe, il était un banc d’essai pour tester les capacités cérébrales, il n’en reste pas moins qu’une question n’a cessé de hanter tous les forcenés des échecs : contre qui joue-t-on ? Quelle est l’identité de l’Adversaire essentiel, à la fois familier et inquiétant, à la fois reflet de soi-même et altérité énigmatique, dont on pressent qu’il aura finalement le gain de l’ultime parie décisive ? Faut-il convoquer la Mort, comme on le fit au Moyen Âge, où le Diable comme le suggère la tradition romantique ? À moins que l’enjeu de toute partie ne soit autre que l’âme de celui qui joue, auquel cas la mienne serait bien noire : il m’arrive trop souvent de tricher. Il est vrai que le Blitz permet tous les mauvais coups. Pourquoi s’en priver ?

CITIZEN TRUMP, EN QUATRIÈME VITESSE

À ceux qui doutent encore que la réalité imite l’art, je suggère d’imaginer Donald Trump à la place de William H. Hearst, le magnat de la presse, dans le chef d’œuvre d’ Orson Welles : « Citizen Kane ». Les coïncidences sont plus que troublantes. Donald Trump est le Citizen Kane du vingt et unième siècle dont la morale pourrait se résumer : dans la vie, il n’y a que les gagnants et les perdants. Plus dure sera la chute pour les loosers, car leur vie recèle sans doute plus d’énigmes et de blessures intimes. Barack Obama est un enfant de chœur à côté de Trump et Joe Biden une chiffe-molle sans Rosebud. Aucun des deux ne pourrait inspirer un metteur en scène comme Fritz Lang, celui du docteur Mabuse, ou comme Orson Welles. Si j’ose ici une confidence – et pourquoi ne me le permettrais-pas ? – « La soif du mal », « La dame de Shanghai », sans oublier « Monsieur Verdoux » ( il en fut le scénariste ) et, bien sûr, « Le Troisième Homme » qui lui doit tout, sont parmi mes favoris. Ils m’ont initié au septième art et affranchi de toute morale. 
J’y songeais ce matin en dégustant « La cinéphilie vagabonde » de Michel Marmin qui s’ouvre sur « Kiss me deadly » ( 1955 ) qui reste gravé dans la mémoire de tout cinéphile qui se respecte comme un chef-d’œuvre du genre. J’avais quinze ans quand je l’ai vu et, comme Marmin, j’ai été secoué par le climat de désespoir métaphysique absolu qui emporte le film où la seule promesse faite à l’humanité est celle de son anéantissement sans le moindre indice de transcendance. Michel Marmin écrit dans le pur esprit mac-mahonien, le seul qui vaille, que c’est la mise en scène, et la mise en scène seule, qui confère au film sa singulière beauté. Elle est fondée, ajoute-t-il, sur un parti-pris d’esthétisme visuel et sonore qui vise à une dématérialisation des êtres et des choses, ceux-ci devenant alors les figures quasi abstraites d’une danse macabre stylisée et épurée par un noir et blanc radical.
Ce que le film annonce, c’est la fin du monde, l’apocalypse nucléaire. Rassurez-vous : elle ne saurait tarder. Le cinéma a toujours une longueur d’avance sur son temps ( si vous en doutez, revoyez « Soleil vert » de Richard Fleischer ) et c’est pourquoi il vieillit moins vite que la littérature. Il ne se soucie pas d’être dans le monde de la culture, ni d’atteindre un clacissisme universitaire. « En quatrième vitesse » est le titre français de « Kiss me deadly », titre que Marmin trouve idiot et insignifiant. Il a tort : tous les grands films ont été tournés en quatrième vitesse, à l’image de nos vies quand elles ne s’embourbent pas dans une routine sans saveur. Le jour où nous accordons trop d’importance à nos vies, voire à nos œuvres, signe un déclin irréversible dont même le baiser de la mort ne nous procurera plus le moindre orgasme.