DANS LE CABINET DU DOCTEUR CARSON …

Raoul Carson était médecin à l’hôpital Saint-Antoine. Il est décédé en 1971. Même les médecins meurent. Mais tous ne laissent pas des traces de ce qu’ils ont vu jour après jour dans leur cabinet. Le docteur Carson a vu défiler toute une humanité souffrante, notant en passant qu’il est souvent difficile de distinguer les vieilles douleurs rhumatismales du sentiment d’accablement qu’entraîne l’échec d’une vie. Cette humanité se présentait dans son cabinet comme dans un confessionnal, attendant en premier lieu de recevoir l’absolution : souvent les malades avaient l’impression d’avoir péché par excès d’orgueil en se déclarant malades. C’était il y a un demi-siècle. On mesure à ces détails combien les temps ont changé.

À l’hôpital Saint-Antoine, au cabinet du docteur Carson, ne se rendaient que des êtres qui d’habitude ne prennent pas la parole, persuadés qu’ils n’ont rien à dire d’eux-mêmes et encore moins de leur corps. Ils viennent demander au médecin de les disculper. « Dire au docteur ce que l’on sent puisqu’on a la possibilité de le dire à quelqu’un, ce n’est pas se plaindre. »

Raoul Carson s’est fait le scribe de ces êtres sortis un instant du néant de leur vie pour dire leurs maux avec embarras : « Ils passent sans césure, écrit-il, du mal de leur corps au malheur de leur vie »,  comme si les vieilles douleurs les obligeaient à faire retour sur eux-mêmes et à revisiter leur passé. Souvent, en quelques mots seulement, le patient raconte son histoire et ce qu’il croit être l’origine de sa maladie. Une femme avoue qu’elle a passé sa vie à pleurer parce qu’elle attendait quelque chose de beau et qu’elle est tombée malade à force d’attendre. Un insomniaque se confie. Le médecin lui demande s’il a des contrariétés, des soucis. Non. Il a des insomnies parce qu’il ne supporte pas les grandes joies. « Je ne me remets pas, docteur, des grandes satisfactions. J’y pense sans arrêt. »

 

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Ce qui embarrasse les patients du docteur Carson, c’est que la maladie les contraint à réfléchir sur eux-mêmes. Or il y a de l‘indécence dans l’introspection. À cause de la maladie, ils ne peuvent plus s’oublier. Voici un homme de quarante ans, ouvrier dans le bâtiment, qui a des ennuis digestifs. Depuis qu’il est malade, il s’est mis à réfléchir. Sa femme craint le pire : « Tu ne vas pas te fatiguer à penser comme ça toute la nuit. T’es pas habitué, ça va te faire du mal. » L’ homme dit au médecin : « Elle croit que je fais exprès de réfléchir. Elle sait pas que c’est mon estomac. Sans lui, moi, je ne penserai pas tellement ! »
Ou encore cet autre qui consulte le docteur Carson parce que, depuis quelque temps, il s’est mis à penser : « Ça m’a pris il y a trois ans brusquement. Je ne sais pas pourquoi. Et depuis ça ne m’a pas quitté. Peut-être qu’avec des cachets, je ne penserai plus, docteur. »

Dans les brèves du docteur Carson, qui tiennent à la fois du rapport de police, du cinéma-vérité  de la photo de Doisneau et du huis-clos théâtral, penser fait mal. Une philosophie tragique de la vie, où il n’est question que de sang, de chair et de nerfs, sourd de son expérience quotidienne. Chacun y reconnaîtra la sienne. Sa « vieille douleur« , comme la nomme sans pathos et avec humour le docteur Carson.

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SANS FILTRE … CE LUNDI 12 JUIN 2017

Un aveu d’abord : j’ai peu lu, pour ne pas dire rien, de Léon Daudet. Son nationalisme antisémite me rebutait. J’avais mieux à faire que de perdre mon temps avec un collaborateur de l’Action française.  Ce qui le sauvait néanmoins à mes yeux, c’est que Marcel Proust lui devait en 1919 le Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Léon Daudet disait merde à la patrie dès qu’il s’agissait de littérature et préférait le roman d’un juif dreyfusard mondain aux Croix de bois de Roland Dorgelès, pourtant ancien combattant. On peut être réactionnaire jusqu’à la moelle et pourtant juger de la littérature sans œillère. Ses articles réunis sous le titre Écrivains et Artistes, certes datés, m’amènent à regretter d’être passé à côté de cet admirateur d’Henri Massis et de Charles Maurras. Ses rencontres avec Oscar Wilde sont particulièrement savoureuses.

Et c’est Jérôme Leroy qui, dans une préface étincelante, donne la mesure du talent généreux  de Léon Daudet critique, un homme qui refusait de faire de la littérature une assignation, une citation à comparaître, un homme qui n’aurait jamais signé, comme la plupart des auteurs de Gallimard, une pétition pour licencier un auteur, en l’occurrence Richard Millet, pour incorrection politique.
Nous sommes arrivés au point  – et l’élection de Macron en est un symbole – où il ne s’agit plus que de purifier l’atmosphère. Des flots de moraline coulent dans la presse et il est temps de procéder à un grand nettoyage de vos bibliothèques. Le rôle de l’écrivain n’est plus d’être déplaisant, mais anxiolytique, d’abord et avant tout. Chacun, ironise Leroy, a assez ce soucis comme ça pour ne pas, en plus, s’angoisser en lisant un roman. « Le principal est de calmer, de distraire et surtout de filer droit dans les rails de la littérature calibrée au temps de l’économie spectaculaire-marchande. » 

Cette forme de lâcheté et de cécité spirituelle m’excède autant qu’elle déprime Jérôme Leroy. Nous assistons, ébahis, à une forme de décérébration sans précédent qui finira par nous donner l’envie de nous installer en Corée du Nord pour juger des dégâts qui nous attendent. J’exagère ? Certes. Le pire n’étant hélas jamais certain, ne nous privons pas des chroniques de Léon Daudet : c’est une bouffée de liberté. Et revoyons un des films préférés de Jérôme Leroy, Breezy avec William Holden et Kay Lenz. De qui ? De Clint Eastwood, évidemment !

 

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SANS FILTRE … CE DIMANCHE 11 JUIN 2017

Soudain un éclair :  de la littérature, de la vraie, de la puissante, sans concession, ni ornement. Elle nous vient de Russie – bien sûr. Elle est fantastique, au propre comme au figuré. Le titre claque dans la nuit: Syphilis. Son auteur, Mikhaïl  Elizarov, né en 1973 près de Kharkov, vit à Moscou. Son premier livre, Le Bibliothécaire, lui a valu le Russian Booker Price. Syphilis est la preuve, s’il en était nécessaire, qu’une littérature forte ne peut éclore que dans un pays fort. Merci Poutine !

Merci également à Aldo Sterone qui dénonce avec sa verve habituelle l’arnaque du changement climatique sur You Tube. À conseiller à tous les gogos qui veulent « sauver la planète », ambition aussi ridicule que stérile.

Seuls les écrivains, les vrais, parlent intelligemment de cinéma. Dire qu’on enseigne dans les facs à de pauvres crétins, incapables de se concentrer plus de dix minutes, l’art de parler du septième art. Certains obtiennent même une licence de « critique de cinéma » qui leur servira peut-être à emballer des caissières de supermarché. Mais guère plus.

S’il est un chroniqueur à lire chaque semaine (et je n’en vois guère d’autres), c’est bien Éric Neuhoff dans Le Figaro.  S’il y a bien un metteur en scène à suivre, c’est le Coréen Hong Sang-soo. Cela tombe bien : cette semaine Éric Neuhoff  parle de son dernier film, Le jour d’après. « Il flotte dans ce marivaudage mélancolique une douceur indicible », écrit Éric Neuhoff qui est un maître en la matière comme en témoigne son dernier livre, Costa Brava.
Dans Le jour d’après, film minimaliste qui rappelle parfois Ma nuit chez Maud d’Éric Rohmer, on entend une jeune femme réciter le Pater Noster dans la nuit enneigée. Elle a honte d’avouer qu’elle croit en Dieu. Dans le monde de l’édition, elle passerait pour une demeurée. L’éditeur qui ne néglige pas les voluptés de l’adultère, comme tout éditeur qui se respecte, abuse un peu du soju et de la crédulité féminine. C’est un goujat et c’est pour cela qu’on l’aime. À la fin du film, il offre un roman de Soseki, sans doute Le pauvre cœur des hommes,  à une stagiaire qui s’éreinte à vouloir devenir romancière. Dire que les acteurs sont épatants serait un euphémisme. Leurs noms ne sont pas faciles à retenir. Mais leurs expressions sont inoubliables. Il arrive que le cinéma vous transporte encore ailleurs.  Éric Neuhoff  mérite notre gratitude : il n’y a guère que lui pour nous entraîner dans une salle de cinéma – un truc de vieux – pour en sortir rajeuni de vingt ans.

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LA FLEUR DE LOTUS …

Georg Christoph Lichtenberg, que Schopenhauer et Nietzsche prisaient tant, conseillait à ses lecteurs de donner à leur esprit l’habitude du doute et à leur cœur celle de la tolérance. On ne peut rêver meilleur conseil, ni plus difficile à suivre.

Le doute, comme la tolérance, requièrent une force d’âme peu commune. Spontanément, nous sommes portés à juger et à condamner. De l’aube au crépuscule, nous nous comportons en justiciers. Dans nos cauchemars, par un juste retour des choses, nous sommes convoqués devant des tribunaux imaginaires. Nos vies ne sont qu’un interminable et lamentable procès. Tantôt victimes, tantôt bourreaux, nous sommes perpétuellement en quête d’un dieu auquel sacrifier  ce que nous aimons et maudissons le plus, trop myopes pour voir que c’est la même chose.

Bien avant Lichtenberg, Lao Tseu mettait déjà en garde ses disciples : « Celui qui veut parvenir à la vérité tout entière, disait-il, ne doit pas s’occuper du bien et du mal. Le conflit du bien et du mal est la maladie de l’esprit. »

Sans doute faut-il avoir beaucoup vécu et souffert (ce qui, contrairement à une opinion assez répandue, n’est pas toujours synonyme) pour saisir enfin que ce que nous condamnons sans appel à la fois en nous et chez autrui, ce que nous exécrons le plus – l’injustice, la lâcheté, le mensonge, l’arrivisme….- est indispensable. En effet, avec le temps, nos mauvaises actions se transforment en quelque chose d’utile, comme le fumier en terreau noir. « Il n’est rien de si bon sur cette terre, écrivait Anton Tchekov, qui n’ait quelque infamie à sa source première.« 

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Un proverbe vietnamien exprime la même idée avec une admirable simplicité : « La fleur de lotus ne s’épanouit que dans la boue. » Les Romains disaient : « Les roses poussent parmi les épines. »

D’un côté certes, nous sommes convaincus que seule l’absence absolue d’opinions et de sentiments nous apportera la paix de l’âme. Mais, de l’autre, nous aimons à nous rouler dans la fange et la fleur de lotus ne cesse pas de nous émerveiller.

 

 

Le S.O.S. DE LEONID ANDREÏEV

Le bolchévisme un siècle après…

Ayn Rand a vingt ans lorsqu’elle décide de fuir, seule et sans un sou, mais avec Nietzsche dans sa besace, Saint-Pétersbourg. Elle a vite pigé quelle duperie est le communisme et quel chape de plomb s’abat sur la Russie. Exilée aux États-Unis, elle sera engagée à Hollywood par Cecil B. De Mille.

Léonid Andreïev, pourtant adoubé par Maxime Gorki et écrivain d’une lucidité exceptionnelle, connaîtra un sort plus tragique : il se suicidera en 1919 après avoir dressé un réquisitoire implacable contre Lénine et Trotsky et envoyé, comme une bouteille à la mer, un S.O.S. aux Américains. On ne sera guère surpris qu’il ait fallu cent ans pour que ces textes prémonitoires soient enfin traduits – et admirablement par Sophie Benech – en français. Ne nous faisons pas d’illusions : ils passeront inaperçus tant l’idéal communiste reste ancré dans l’âme française.

« Si vous saviez, écrit Andreïev, combien est noire la nuit qui plane sur nous. Il n’y a pas de mots pour décrire ces ténèbres. À la fois serviteur déloyal et chef corrompu, le bolchevisme a été dès sa venue au monde l’image même de la duplicité et du mensonge, de la tromperie et de la traîtrise. »

Personne, en Occident, n’a prêté la moindre attention à cet appel au secours de Léonid Andreïev . Il est vrai que la Révolution est un si beau mot que même ceux qui la dénaturent bénéficient de toutes les indulgences. L’Histoire se répète avec une désarmante naïveté. Et il semblerait que chaque fois les premiers à tomber dans le piège soient les intellectuels ou prétendus tels. La lecture de Léonid Andreïev les décillera-t-elle ? Rien n’est moins sûr.

Léonid Andreïev : S.O.S.  Traduit du russe par Sophie Benech. Éd. Interférences. 80 pages. 13 Euros.

DEUX ATTRAPE-NIGAUDS : LE PACIFISME ET L’HUMANITAIRE …

Il y a deux formes d’imposture, souvent liées d’ailleurs, contre lesquelles il est vain de vouloir lutter, tant elles sont ancrées dans l’idéalisme occidental : le pacifisme et l’humanitarisme.

Il faudrait des pages et des pages pour retracer la généalogie du pacifisme. Nous les épargnerons à nos lecteurs pour en venir à notre conclusion : il n’y a pas de mouvement pacifiste qui ne serve une cause politique. Militer pour la paix au Proche-Orient, c’est se mettre au service des Palestiniens avec, au final, l’éradication d’Israël. De même que, dans les années cinquante, tous les mouvements pour la paix étaient, sciemment ou non, au service de l’U.R.S.S., ils constituent aujourd’hui des forces d’appoint aux multiples conflits qui enflamment la planète. C’est de bonne guerre, mais il est préférable d’en être conscient.

Plus subtilement encore, on notera qu’une grande partie de l’énergie qui s’emploie à l’organisation de la paix a précisément la même source que celle qui donne naissance à la guerre, ce qui rend les mesures pacifistes aléatoires car si on les pousse à bout, elles se révèlent au fond être agressives. Dans ses lettres à Einstein, Freud émet d’ailleurs l’idée que la guerre est une « diversion de l’instinct de destruction vers l’extérieur » et il lui accorde une « justification biologique« . « Nous ne pouvons pas ne pas reconnaître, écrit-il, que les pulsions guerrières sont réellement plus proches de notre nature que notre résistance à leur égard qui, en fait, reste théorique. »

Quant à l’humanitarisme, cette passion dangereuse , il est sans doute – tout au moins à mes yeux – la manière la plus malhonnête de célébrer nos propres vertus sans se soucier des conséquences le plus souvent catastrophiques de notre aide. Ce n’est que l’autre face du colonialisme, l’hypocrisie en plus.

Les mercenaires de l’infortune forment une caste d’imposteurs et de prédateurs qui se rêve et se déguise en sauveurs de l’humanité. Alors que dans les faits, l’humanitaire moderne produit les souffrances qu’il est censé soulager. L’art avec lequel les femmes et les hommes, parfois de bonne volonté, parviennent à pervertir des idées a priori aussi généreuses que celles de la paix dans le monde et du dévouement à son prochain, devraient nous amener à la conclusion qu’il n’est guère qu’un principe qui mérite d’être défendu : le principe d’indifférence.

 

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DE L’ASSASSINAT CONSIDÉRÉ COMME UN DES BEAUX-ARTS …

Dans La Corde, Alfred Hitchcock s’inspirait de l’histoire authentique de deux étudiants américains qui, subjugués par l’amoralisme tranquille de leur professeur de philosophie et exaltés par la lecture de Nietzsche, étranglaient un de leurs condisciples, cherchant par la gratuité de leur acte et par la perfection de leur mise en scène à prouver qu’ils étaient dignes d’accéder à la qualité de Surhomme.

C’était là le type même du crime cérébral, esthétisant, qui devait beaucoup à l’essai de Thomas De Quincey, De l’assassinat considéré considéré comme un des beaux-arts et à une culture philosophique encore fragile, car dès lors qu’elle s’approfondit, elle permet de mesurer le degré d’imposture de toute pensée et le mauvais goût qu’il y aurait à prendre trop au sérieux, ou pis encore, à vouloir transposer dans la réalité les paradoxes couchés sur le papier.

 

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Le seul principe que je me suis efforcé de suivre est le principe d’indifférence. Et si j’avais dû me choisir un Maître, c’aurait été l’illustre philosophe chinois Ye Men Fu.