ANNETTE WIEVIORKA REVIENT SUR UNE CHINE QUI N’EXISTAIT PAS…

Il est hallucinant de lire dans le supplément littéraire du « Monde » un entretien avec Annette Wieviorka sur ses « Années chinoises » ( c’est le titre de son livre paru chez Stock ) qui en pleine Révolution culturelle a enseigné le français à l’Université de Canton, grisée qu’elle était par le maoïsme…comme beaucoup d’autres intellectuels français, voire par « Le Monde » que sa famille lisait et dont elle n’hésite pas à dire que le correspondant à Pékin était un militant convaincu d’un régime qui n’avait rien à envier au stalinisme.
Ce qui est troublant, c’est que même il y a un demi-siècle, il ne fallait pas être une autorité en matière de régimes totalitaires – ce qu’est Madame Wieviorka – pour saisir à quel point le communisme avait gangrené la Chine. Peut-être aurait-elle pu lire « Les Habits neufs du président Mao »de Simon Leys. Non, elle était aveugle et vivait sur l’image d’une Chine qui n’existait pas, comme beaucoup d’intellectuels défendent de nos jours un Islam qui n’existe pas.
Elle reconnaît qu’aujourd’hui la surveillance est moins stricte en Chine. Pour avoir vécu pendant une dizaine d’années avec une jeune harbinoise – à ceux qui l’ignoreraient, je précise qu’Harbin est la capitale de la Mandchourie – je sais que la propagande communiste dès l’école primaire n’est pas moindre qu’à l’époque où Madame Wieviorka se pâmait devant la fabrique de l’Homme nouveau qui s’edifiait sous ses yeux émerveillés. Elle n’était pas la seule loin de là et comme elle le dit : « Je ne suis plus la jeune femme que j’étais. » On en vient quand même à se demander comment un pays, la France, aussi fier de son intelligentsia a pu tomber dans le panneau et continue à honorer des écrivains et des philosophes qui encensèrent un des pires régimes du siècle passé. Je ne doute pas de la sincérité de Madame Wieviorka, mais je trouve son témoignage bien tardif. Et j’ai bien peur – mais je me trompe sans doute – que les nobles causes continuent à enténébrer son esprit critique.
Il m’est arrivé pendant qu’elle enseignait confortablement à l’université de Canton de me faire tabasser par des maoïstes pour avoir comparé dans un article Hitler et Mao. Voilà qui ne risque pas d’arriver à Madame Wieviorka, car même dans son entretien au « Monde » ,un demi-siècle plus tard, elle demeure très prudente. Après tout, ce n’était qu’une jeune sotte égarée par une propagande savamment distillée dans l’université française. Irions-nous jusqu’à dire que l’histoire se reproduit ? Ce qui arrive aux enseignants qui s’insurgent courageusement contre l’esprit du temps, m’inciterait à le penser….

La peine de mort pour les violeurs

Je n’aimerais pas mourir avant d’avoir raconté cette histoire. Elle se déroule au debout des années quatre-vingt. Je travaillais alors pour un grand quotidien du soir et j’en étais fier. Le samedi matin, un rédacteur assurait la permanence au « Monde des Livres » au cas où il aurait fallu rédiger une nécrologie en urgences. Par ailleurs, le grand bâtiment de la rue des Italiens était pratiquement vide. Une jeune stagiaire avec laquelle j’avais noué des liens étroits s’était retrouvée seule un samedi matin avec le journaliste chargé des affaires courantes. Laura, puisque tel était son prénom, n’imaginait même pas – et moi non plus d’ailleurs – ce qui allait suivre : des propositions d’une vulgarité inattendue pour elle. Et après son refus de céder à ses avances, un viol particulièrement sordide. Le soir même, elle m’avait raconté l’inimaginable. Elle ne voulait pas porter plainte et surtout pas que l’affaire s’ébruite. Trois jours plus tard, elle se suicidait. Personne, à part moi, ne comprit pourquoi. Je lui avaispromis de garder le silence. Son agresseur décéda peu après d’un cancer. Je me gardai bien d’aller à son enterrement ou de partager l’affliction de ses collègues. Un demi-siècle plus tard, si j’évoque, ce viol, c’est parce que je ne parviens toujours pas à comprendre pourquoi ce crime, spécialement lorsqu’il est commis à l’occasion de tournantes dans des caves de banlieue, bénéficie d’une telle indulgence de la part de la justice. 
À titre personnel, je rétablirais volontiers la peine de mort pour les crapules qui humilient des femmes et trouvent encore le moyen de s’en vanter auprès de leurs potes quand ce n’est pas de narguer leurs victimes une fois sortis de prison où on ne leur a certainement pas appris qu’on ne doit toucher une jeune fille qu’avec une rose. Alors que des actes de plus en plus barbares se succèdent en France, souvent liés à une immigration de masse, il ne serait sans doute pas inutile de rétablir la peine de mort pour des atteintes à l’intégrité d’autrui. Ce qui me surprend, c’est que les victimes de viol, tout au moins celles que j’ai interrogées, y sont pour la plupart farouchement opposées. Comme si elles avaient intégré la doxa qui veut que l’abolition de la peine de mort soit une victoire de la civilisation. L’exemple de nombreux pays, à commencer par le Japon, prouve qu’il n’en est rien. À moins qu’elles ne croient en la perfectibilité de l’être humain… auquel cas, tout nous conduira au pire dans le pire des mondes.

CIORAN EN BALLADE À PARIS

Par une étrange et funeste ironie du destin qui l’eût ravi, on ne lit plus guère Cioran. Il a été rattrapé par la réalité : Paris n’est plus le point le plus proche du Paradis, comme il l’écrivait, mais reste le seul endroit où il fasse bon désespérer. À son ami Louis Nucera qui lui demandait : « Mais ne peut-on vraiment vivre qu’à Paris ? », Cioran répondit : « C’est en tout cas l’endroit idéal pour rater sa vie. » Que dirait-il maintenant que la vie parisienne s’est éteinte, lui qui regrettait que Hitler n’ait pas totalement rasé Paris, ce qui lui aurait permis de vivre n’importe où ailleurs ?

Grâce aux dessins de Patrice Reytier et aux aphorismes qu’il illustre, on peut accompagner notre bon maître de Dieppe – il s’y réfugiait en été – dans ses pérégrinations parisiennes en l’écoutant maugréer sur les vicissitudes de l’existence avec un humour balkanique sans équivalent. On croit même entendre sa voix tant Patrice Reytier s’est imprégné de son nihilisme facétieux. « Qu’est-ce qui m’empêche de me tuer en ce moment », se demande Cioran en traversant la Seine. « Rien, sinon ce rien. » Il songe aussi en contemplant le bassin du Luxembourg au long chemin qu’un spermatozoïde a dû parcourir pour aboutir au Requiem de Mozart…
On n’a rien compris tant qu’ on reste asservi à un but. Dieu merci, Cioran n’en avait pas. Il a compris qu’un soupir vaut mieux que n’importe quelle proclamation et que l’existence ne serait supportable qu’à une seule condition : qu’on puisse rire seul. « Cette forme de bonheur n’a été envisagée par personne, même par les utopistes », ajoute-t-il. Il nous conseille aussi de ne pas échapper à la calomnie : c’est le plus fort des stimulants. Notre ami commun Gabriel Matzneff, bien malgré lui, en a fait l’expérience. Il est vraisemblable qu’aujourd’hui nous soyons tous amenés à en faire l’expérience…. mais sans en tirer le moindre profit. Chacun s’illustre par l’échec et, anticipant l’avenir, Cioran ne serait pas loin de nous conseiller de l’ignorer, lui le vampire des Carpathes.
Tout est perdu dans les jardins de l’Occident. Comment lui donner tort ? Et sans doute faut-il s’en réjouir en songeant qu’on peut enfin vivre ailleurs qu’à Paris. Lui-même à la fin de sa vie, pressentant le pire, me confiait qu’il aimerait mourir dans un palace lausannois….j’ai suivi son conseil, tout en éprouvant une infinie nostalgie pour Paris. Le Paris de Cioran, bien sûr. Celui que ressuscite avec un tel bonheur Patrice Reytier, persuadé que quand tout est perdu, rien ne l’est vraiment. Il me donnerait presque envie de revenir à Paname et de poursuivre mes promenades nocturnes autour du jardin du Luxembourg. Qu’il faisait bon désespérer en sa compagnie !

Cioran : « On ne peut vivre qu’à Paris ». Dessins de Patrice Reytier. Bibliothèque Rivages. 14 Euros.

Non, on ne vous vaccinera pas …

Il est étrange à mon âge avancé, quatre-vingt ans, de se voir refuser une vaccination au CHUV alors même que je m’y trouvais en compagnie d’un ami psychiatre qui avait eu la gentillesse de prendre un rendez-vous pour moi. D’autant plus étrange que je suis né à Lausanne et que j’ai une carte d’identité helvétique. J’ai même la réputation d’avoir en tant qu’écrivain participé au rayonnement de la Suisse à l’étranger…
Alors qu’une infirmière s’apprêtait à me piquer, une surveillante a surgi et m’a prié de quitter aussitôt les lieux. Sous le prétexte que je ne paye pas mes impôts dans le canton de Vaud où par ailleurs je réside. Expérience humiliante pour un petit Lausannois de retour dansa ville natale…
Je n’y ai pas attaché une importance exagérée avant d’apprendre par la presse ( ” Le Temps “ du mardi 9 mars ) que d’aucuns bénéficient de passe-droits pour se faire vacciner. J’admire leur savoir-faire et je suis tout disposé à leur demander des conseils.
Par ailleurs, la cerbère qui m’a refusé un vaccin programmé, m’a expliqué qu’il convenait d’économiser les doses tant il en manque. À ce propos, et pour ne pas vous accabler avec mon cas personnel, je me demande depuis longtemps pourquoi le gouvernement suisse n’a pas acheté des vaccins russes et chinois. Nous estimons-nous tellement supérieurs aux scientifiques de ces pays ? Ce qui serait pécher par présomption à moins que des préjugés politiques, voire racistes, ne guident lesautorités dans leurs choix ?

MA MÈRE, MUSICIENNE, EST MORTE…

Ma mère aimait Chopin et Gainsbourg. Elle était pianiste, formée à Vienne par Korngold avant de s’exiler en Suisse. Elle est morte le 29 juillet 2001 dans le jardin de l’hôtel Mirabeau, à Lausanne, en buvant son café, pendant que moi je jouais au tennis de table à la piscine de Pully. Elle s’est éclipsée en deux minutes, selon son habitude, sous le soleil précisément qu’elle chérissait par dessus tout. Elle ignorera toujours que le lendemain je gagnais pour la dernière fois de ma vie un tournoi de ping-pong. Il n’est pas exclu qu’elle en eut été fière….
Elle ne m’a hélas pas inspiré un livre aussi poignant que celui de Louis Wolfson, l’écrivain new-yorkais qui fit sensation avec « Le Schizo et les langues », écrit directement en français et préfacé par Gilles Deleuze, où il se présentait comme « l’étudiant en langues schizophréniques « . Sept années plus tard, Rose, sa mère meurt d’un cancer. Il écrit alors un second chef d’œuvre, en français également, qu’il intitule : « Ma mère, musicienne, est morte… », titre qui donne un avant-goût des allitérations proliférantes qui ouvrent le livre : « Ma mère, musicienne, est morte d’un mésothéliome métastasiant et, mettons, de manques médicaux au milieu de mai, à minuit, mardi à mercredi, au mouroir du Mémorial, à Manhattan, mille 977. »
Wolfson ne nous épargne aucun détail du martyre de Rose, ni de ses réactions à lui, le malade mental, le fils unique qu’elle fit si souvent interner. Un exemple : quand elle lui demande de tâter, à travers sa robe de chambre, la funeste grosseur, Wolfson ne peut s’empêcher de penser qu’il « valait bien mieux que cette chose sinistre fût en elle plutôt qu’en lui ».
Par ailleurs, tout en se documentant sur le cancer, toujours dans des langues étrangères bien sûr, et en se protégeant de l’anglo-américain avec un walk-man, il passe son temps dans les hippodromes à parier. Mais, non content de jouer aux courses ou à la Bourse, d’insulter les nègres conducteurs de bus, de lire l’Abrégé de cancérologie du Professeur Amiel, de soutenir que le meilleur remède contre le cancer est soit l’exercice physique, soit la schizophrènie, Wolfson développe ses thèses sur l’euthanasie planétaire.
Pendant que sa mère est livrée aux techniciens de la mort, il trouve un certain réconfort , « quoi que bien trop précaire », précise-t-il, dans la construction toujours croissante de bombes atomiques et thermonucléaires qui, en dépt de la « connerie des pacifistes » ( Wolfson les exècre, ainsi que le Président Carter qu’il surnomme à sa manière allitérative le « bloody baptist bastard » ) permettrait enfin de réussir un suicide collectif complet « avant que ne doive recommencer encore un autre millénaire de tortures. » Il ne parvient pas à comprendre pourquoi les Églises sont tellement contre la bombe, alors que c’est la promesse même d’une prochaine fin du monde qui a attiré les premiers chrétiens vers leur nouvelle religion. Son bréviaire est bien sûr l’Apocalyse.
Curieux de savoir quel avait été le destin de Louis Wolfson, de dix ans mon aîné , j’ai appris qu’il s’est installé à Porto-Rico où il est devenu millionnaire après avoir gagné le gros lot à une loterie électronique. Il n’est pas exclu que la mort de sa mère lui ait porté chance. Si seulement cela avait pu m’arriver….

À ONZE KILOMÈTRES DE GOURVILLE…

Ne me demandez pas où est Gourville: je n’en ai pas la moindre idée. Et la description qu’en fait Olivier Mathieu dans : « Encore une gorgée de soleil » ne m’incite pas à lui donner rendez-vous au comptoir du Café du Commerce pour y médire du monde et contempler l’effondrement d’un pays, la France, qui ne nous donne plus qu’une envie : la fuir. D’ailleurs Olivier Mathieu ne vit même pas à Gourville, mais dans un champ jaûnasse, envahi par les fleurs de colza et où pourrit la carcasse d’un cheval. Le logis mis à sa disposition est situé au beau milieu de ces champs : la nuit, il oscille entre insomnie et cauchemars. Le jour, il rêve de retourner à Florence ou à Venise, mais même Paris lui est inaccessible. La dèche, passé soixante ans, conduit droit à l’effondrement. Ne lui reste plus qu’à ressasser des souvenirs, toujours les mêmes : David Hamilton, Dawn Dunlap et la ribambelle de fillettes qui le laissaient songeur dans son adolescence où il avait été élevé dans le culte de l’échec, tant en amour qu’en politique.
Toujours élégant dans son style, il profite de cet ultime livre, souvent poignant, pour remercier les jeunes filles qui ne laissent traîner sur la Toile aucune trace de leurs existences de retraitées. De la sorte, ajoute-t-il, elles n’abîment pas le souvenir trompeur que, quelque fois, je m’efforce d’avoir conservé d’elles. Il est vrai, nous l’avons maintes fois observé, on ne tombe amoureux que d’un âge. Pour ma part, le fétichisme de l’âge m’a rendu de bien mauvais services. Sur ce point au moins, Olivier et moi sommes d’accord : quand la chair des jeunes filles en fleurs se flétrît, on peine à voir la différence avec les champs qui entourent Gourville.
Parfois, néanmoins, un rayon se soleil efface l’amertume. En se rendant au Café du Commerce pour ne pas sombrer dans une mélancolie irréversible, une voiture s’arrête pour le prendre en stop. Et c’est ainsi que surgit Aline, vingt-cinq ans, baby-sitter, dans la morne vie d’Olivier. Au début, il osait à peine la dévisager. Il convenait de ne pas l’effaroucher. Une plainte est si vite déposée. Mais elle lui plaisait bien avec son grand nez et ses yeux bleus. Et d’ailleurs qui ne lui aurait pas plu, à onze kilomètres de Gourville, dans la solitude la plus totale. Ils se revirent jusqu’à ce que le confinement interrompe une histoire à peine ébauchée. Lui a-t’il fredonné : « Capri, c’est fini » ? On ne le saura jamais. Mais on se doute bien qu’à Gourville les passions ne sont pas faites pour durer. De toute manière, Olivier qui a un sens très sûr de l’échec, aurait préféré son désespoir à Aline. On reconnaît un écrivain, un vrai, à tout ce qu’il sacrifie pour son œuvre. Même à onze kilomètres de Gourville, Olivier Mathieu, ne s’accroche pas à la bouée de sauvetage que lui offre le destin. Il préfère crever en solitaire …. comme je le comprends !

DIVAGATIONS MACABRES

Comment ne pas être séduit par la rêverie macabre de Huysmans qui suggère dans « En Rade » de conserver l’être décédé dans une fiole dont on ne perdrait ainsi jamais le parfum ? Pour la première fois, le cher disparu sentirait bon. Peut-être même en viendrait-on à le regretter.
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Huysmans encore. Comme Baudelaire, il célèbre «  la froide majesté de la femme stérile », admirable d’être indemne du cycle de la reproduction. Louise Brooks était fière qu’on l’appelle «  Brooksie la stérile ».
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Sont-ils nombreux à penser qu’il vaut mieux éviter à priori la vie pour n’avoir pas à préférer la mort a posteriori ? Les enfants que nous n’avons pas eus ne sauront jamais le bonheur qu’ils nous doivent.
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Les hommes se paient le corps des femmes et ces dernières se paient la tête des hommes. C’est ce que j’appelle un échange de bons procédés. 
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Se marier, c’est choisir la personne que l’on haïra après trois ans. Cette règle souffre des exceptions, ce qui est fort injuste et incompréhensible de surcroît.
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C’est un conseil que j’ai retenu de Cioran : si un écrivain ne nous irritait pas à tout moment, aurions-nous encore la patience de le lire ? 
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Sommes-nous capables d’aimer vraiment les êtres avant qu’ils n’aient l’élégance de mourir ?
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Il m’est arrivé qu’on me mette en garde contre la tentation de faire du Cioran. Quand je lui en avais parlé, il avait éclaté de rire tant il trouvait ce reproche de mimétisme absurde. Entre amis, m’avait-il dit, on s’imite, on se pille, sans que cela n’ait aucune importance. C’est même cela l’amitié, avait-il ajouté. 
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Ce conseil d’un ami : pour ton suicide, choisis ta date d’anniversaire afin de faire un compte rond. 
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Si j’y réfléchis, j’aurai passé ma vie à cultiver le genre à la fois futile et funèbre. 
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Et pour conclure cette anecdote qui n’est pas dans l’air du temps. À Job qui n’arrête pas de poser des questions à Dieu, lui demandant pourquoi il le fait tant souffrir, Dieu un jour a daigné répondre, et la réponse fut brève : « Parce que tu m’emmerdes ». C’était le temps béni où Dieu pouvait encore dire ce qu’il pensait…

CE QUE HITLER DOIT AU DOCTEUR TREBITSCH

Il est toujours agréable de faire une découverte, même si en l’occurrence c’est celle d’un personnage peu recommandable : Arthur Trebitsch ( 1880-1927 ). Juif viennois, il a inspiré un roman de Joseph Roth : « La toile d’araignée » ( 1923 ) sur le national-socialisme où il figure d’ailleurs sous son vrai nom. Il est surprenant que les historiens qui se sont penchés sur l’histoire du nazisme aient ignoré le docteur Trebitsch qui non seulement influença Hitler, mais finança le parti nazi à ses débuts. Le portrait qu’en fait Joseph Roth le rendrait d’ailleurs plutôt sympathique : avec sa barbe rousse, ses yeux bleus et son physique athlétique, son intelligence supérieure et son excentricité.
Arthur Trebitsch qui fréquenta le même lycée à Vienne que son ami Otto Weininger, se croyait investi d’une mission : sauver la race nordique du poison juif. Était-il conscient que sa haine du peuple juif relevait de la paranoïa ? Vraisemblablement, puisqu’il fit quelques séjours à l’hôpital psychiatrique où on le jugea désespérément normal. Ce qui l’amena dans ses instants de lucidité à écrire un livre au titre accrocheur : « Ma paranoïa et moi ». Il le publia dans la maison d’édition qu’il avait créée: les éditions Antéa, du nom du géant grec Antée, fils de Poséidon et de la mère de la terre, Gaia. Le chancelier Hitler citait volontiers le géant antique Antée « qui chaque fois qu’il tombait à terre se relevait plus fort encore » et conseillait la lecture de la profession de foi de Trebitsch : « Esprit et judaïté » qui datait de 1919. D’ailleurs, les deux hommes se connaissaient personnellement, non seulement parce qu’ils partageaient la même vision du monde, mais aussi parce que Trebitsch avait créé la branche autrichienne du parti nazi. Comme tout bon paranoïaque, il se méfiait de tous ces serpents juifs qui infiltraient le parti et vérifiait s’ils n’étaient pas circoncis. Même Hitler avait un peu de peine à le prendre au sérieux, tout en affirmant que Trebitsch était capable de démasquer les juifs comme personne ne l’avait fait avant lui. Il songea même à lui confier la fonction de responsable de l’éducation idéologique du peuple allemand occupée par Alfred Rosenberg ( encore un Juif selon Trebitsch) avant de l’écarter définitivement.
Sans doute intimement persuadé que Hitler avait usurpé la place qui lui revenait, il poursuivit néanmoins en solitaire sa lugubre mission allant de ville en ville pour prêcher l’éradication des Juifs. Il parlait devant des centaines de personnes incapables de comprendre un moindre mot de ses harangues. Mais peu lui importait, il avait la certitude d’accomplir par là un acte égal à celui de Luther brûlant la bulle papale. Il tenait également un registre de noms allant de Streicher à Rosenberg, sans omettre Strasser, qui sapaient la cause sacrée à laquelle il se donnait corps et âme.
Theodor Lessing qui l’a bien connu, était frappé par le fait que son délire se concentrait sur un point unique: l’empoisonnement du monde par les Juifs. « Dans tous les autres domaines, ajoute-t’il, il faisait preuve d’une lucidité et d’une logique rares. L’entendre parler était un délice, tant son argumentation était lumineuse. » Mais quand il évoquait les multiples tentatives d’empoisonnement dont il avait été victime, une certaine gêne s’installait. Et quand il exigeait que l’on examinât son sang pour avoir la preuve qu’il était bien un Germain, plus aucun doute n’était permis, il ne pouvait pas se détacher de ce constat : « Toi aussi, tu es juif. » Il se considérait d’ailleurs comme un être maudit. « Faut-il voir en lui un homme méprisable ou un homme malheureux ? » se demanda Theodor Lessing quand il apprit sa mort provoquée par une tuberculose miliaire. Trebitsch n’a jamais cru en ce diagnostic. Jusqu’à sa dernière heure, il demeura convaincu que les juifs ayant déjoué toutes ses précautions, étaient parvenus à l’empoisonner. Quant à Hitler, il ne fit qu’un bref commentaire: « Je ne sais plus rien de lui. Mais je n’ai pas oublié ce qu’il a écrit. »

CE QUE CAMILLE PAGLIA PENSE DU FÉMINISME

Nul n’est censé ignorer Camille Paglia, cette féministe américaine fascinée par l’Antiquité qu’elle a enseignée à l’université de Yale, à l’humour féroce, plus proche de Sade et de Nietzsche que de la « French Theory », cette imposture élitiste qui a permis aux disciples de Derrida, de Lacan et de Foucault de se vautrer dans leur propre fange verbale. Aussi quand elle a appris qu’Homère avait été retiré du programme scolaire des écoles du Massachusetts, son sang n’a fait qu’un tour. Et elle n’a pas caché ce qu’elle pensait du néo-féminisme, « ce bac à légumes dans lequel des bandes de pleureuses opiniâtres entreposent toutes leurs névroses pourrissantes. »Camille Paglia, qui a pour modèles les déesses romaines et les prostituées, n’en peut plus que dès qu’une fille se fait arracher son soutien-gorge on fasse appel à la Shoah et clame haut et fort que le temps est venu de mettre fin à ce féminisme d’infirmerie, qui accueille comme dans un hôpital psychiatrique des cohortes entières de larmoyantes, de victimes de viols et de survivantes à l’inceste. Cette libertaire a pris en horreur toutes celles – et tous ceux, bien sûr, – qui se réfugient dans le statut de victimes pour mieux dissimuler leurs propres échecs en les attribuant au patriarcat plutôt qu’à elles-mêmes. Mieux vaut lire Homère que geindre. Cette libertaire est évidement favorable à l’euthanasie qui relève d’une décision individuelle tout comme les formes les plus inadmissibles aujourd’hui ( elle songe évidemment aux débats sur le consentement ) de la sexualité. L’Etat ne doit disposer d’aucun pouvoir de contrôle ou de réglementation sur notre sexualité ou notre désir de quitter la vie. Par ailleurs, et cela achèvera de vous la rendre sympathique, elle est favorable à la peine de mort. À titre personnel, je vote Camille Paglia.

PIERRE-GUILLAUME DE ROUX, L’AMI…

Oui, j’ai eu honte d’avoir travaillé pendant trente-cinq ans dans un journal, « Le Monde » en l’occurrence, qui consacrait deux pages pour présenter Pierre-Guillaume de Roux comme un éditeur infréquentable, lui qui se souciait si peu de politique et qui n’avait qu’une passion : la littérature. Eussé-je été encore dans cette gazette convertie à l’ordre moral que j’aurais aussitôt démissionné. Dieu merci, sentant le vent tourner, je l’avais déjà fait dix ans auparavant pour travailler avec Frédéric Pajak pour « L’Imbécile », puis avec Elisabeth Lévy pour « Causeur » où j’avais retrouvé quelques esprits libres qui étaient édités par Pierre-Guillaume de Roux. Enfin, un peu d’oxygène !
Il y a si longtemps que je te connaissais, Pierre-Guillaume. Tu avais été le premier éditeur à t’intéresser à Linda Lê, la jeune Vietnamienne qui partageait ma vie. Tu avais pris le risque de publier ses trois premiers livres : « Un si tendre vampire », « Fuir » et « Solo ». Gabriel Matzneff qui était, si je ne me trompe pas, ton parrain, avait salué ton initiative en écrivant dans Le Figaro Magazine un article retentissant : « A star is born ». Il ne se trompait pas : les vrais écrivains reconnaissent aussitôt les vrais écrivains.
Quand j’avais quitté les Presses Universitaires de France après la mort de Prigent, un grand éditeur lui aussi, remplacé par une femme qui refusait de publier le superbe livre d’Arnaud Le Guern sur Paul Gégauff sous l’odieux prétexte qu’il était trop marqué à droite, tu l’avais accueilli, comme tu le fis pour notre ami commun Ivan Rioufol, puis pour Pierre Mari et Jean-!ouïs Kuffer, sans oublier l’inénarrable Steven Sampson perdu dans des intrigues tordues avec Philippe Roth. Quant à l’amitié indéfectible que tu portais à Serge Koster, elle t’a amené à publier ses meilleurs livres, notamment son Paul Léautaud.
Vingt-cinq ans après avoir lancé Linda Lê, tu as également pris le risque d’éditer Marie Céhère et ses « Petits Poissons », fabuleux roman d’apprentissage, ainsi que son essai sur Brigitte Bardot. Par pudeur, je tairai le plaisir que j’ai pris en voyant mon John Wayne figurer dans ton catalogue. Nous avions d’autres projets, notamment un qui nous tenait particulièrement à cœur : rééditer : « Louise Brooks, portrait d’une anti-star » aujourd’hui introuvable et plus que jamais d’actualité, elle qui était comme toi affranchie de tous les préjugés.
Mais ce que je n’oublierai jamais, c’étaient nos dîners chez Yushi ou chez Yen, ainsi que les films que nous tournions avec Olivier François et Alfred Eibel chez Jacqueline, ton adorable mère. Elle a perdu un fils exceptionnel et elle ne s’en consolera jamais. Qu’elle sache au moins que pour nous aussi il restera gravé dans nos mémoires.