LA NUIT OÙ J’AI CRU DEVENIR FOU…

POUR NE PAS ENCOMBRER LES TABLES DES LIBRAIRIES ET POUR TENTER UNE EXPÉRIENCE, J’AI PUBLIÉ SUR AMAZON MES DEUX DERNIERS LIVRES .
LE PREMIER, UN RECUEIL DE PROPOS NIHILISTES ET HUMORISTIQUES, NOUS INVITE « AU CAFÉ SCHOPENHAUER » ( c’est son titre ). LE SECOND PARLE DU PRINTEMPS COVID ET DE L’AFFAIRE MATZNEFF. IL S’INTITULE : « LA NUIT OÙ J’AI CRU DEVENIR FOU ». ILS ONT EN COMMUN DE NOUS ÉLOIGNER DES SENTIERS BATTUS. MÉRITENT-ILS VOTRE ATTENTION ? À VOUS D’EN JUGER. IL ME SEMBLE QU’ILS MÉRITAIENT AU MOINS D’ÊTRE PORTÉS À VOTRE ATTENTION.
VOILÀ QUI EST FAIT !

Une rencontre avec Carl Gustav Jung

Pendant de nombreuses années, je me suis tenu à l’écart de mon compatriote Carl Gustav Jung : son orientalisme de bazar, sa religiosité frelatée, sa rupture avec Freud me laissaient perplexe, voire hostile. J’avais tort. Des amis communs me l’avaient décrit comme un homme solidement ancré dans la réalité, aimant travailler la terre, la pierre et le bois, faisant jusqu’à un âge avancé de la voile sur le lac de Zürich et manifestant en société un sens aigu de l’humour. Tous convenaient qu’il était une force de la nature, capable de danser tard dans la nuit, dormant volontiers à la belle étoile chez ses amis les Indiens Pueblos ou parcourant la brousse en Afrique australe pour mieux connaître des sociétés moins policées que la Suisse. Aussi était-il parfois surprenant de l’entendre parler de l’anima, du soi, de l’ombre, des archétypes et d’autres réalités intangibles sur un ton d’absolue conviction. Il confia un jour à un de ses amis : « Tous les névrosés sont en quête d’une religion. »
Je décidai d’en savoir plus et me rendis dans sa maison de Küssnacht, près de Zürich. Au-dessus de sa porte, il avait fait graver cette devise : « Invoqué ou non, Dieu sera présent. » De quoi faire fuir l’athée que j’étais. Il était trop tard : j’avais devant moi un géant qui m’ observait avec une ironie affectueuse. Il me fit entrer et son charme légendaire opéra. Je me gardai bien de le contredire lorsque la conversation prit un tour plus sérieux et qu’il soutint que le christianisme est un magnifique système de psychothérapie, susceptible d’apaiser les souffrances de l’âme. Une question me taraudait : « Freud disait de vous : au commencement, Jung était un grand savant, mais par la suite il est devenu un prophète… »Jung éclata d’un rire homérique : « Oui, un prophète prêchant dans le désert…alors que les psychanalystes se contentent de coucher leur patient sur leur divan, à s’asseoir derrière lui et à émettre une parole de temps en temps. Ils ne savent rien ou si peu de la vie et se prennent pour des dieux. J’ai toujours admiré Freud : il savait que sa méthode ne guérirait jamais personne. Tel que je vous vois là, face à moi, je devine que vous vous êtes laissé séduire par son nihilisme thérapeutique… »
Plutôt que d’entrer en matière, je choisis de l’interroger sur la pensée orientale si proche de sa philosophie : « Oui, me confirma-t-il, j’ai une compréhension singulière de l’Orient et l’Orient peut mieux apprécier mes idées, car on y est préparé à voir la vérité de la psyché. On pense, en Occident, qu’il n’y rien dans l’esprit d’un nouveau-né. Je dis qu’il y a tout, mais que ce n’est pas encore conscient. C’est là en puissance. Or, en Orient, tout est fondé sur cette potentialité. »
« Vous évoquez souvent l’âme ancestrale de l’homme », poursuivis-je, sentant que c’était là un sujet qui lui tenait vraiment à cœur. « Rares sont ceux qui savent quelque chose de l’âme ancestrale de l’homme et plus rares sont encore ceux qui y croient, me dit-il. Et pourtant ne sommes-nous pas dépositaires de toute l’histoire de l’humanité ? Pourquoi est-il difficile de croire que chacun de nous à deux âmes ? Lorsqu’un homme atteint la cinquantaine une partie de lui seulement n’a vécu qu’un demi-siècle. L’autre partie qui vit aussi dans sa psyché, est vieille de millions d’années. J’ai soigné des gens dont les visions se rapportaient à des évènements vieux de plusieurs siècles. L’homme contemporain n’est que le dernier fruit de l’arbre de la race humaine. Nul ne sait, moi compris, ce que nous savons vraiment… »
Je remarquai sur son bureau une statue de Voltaire. Pour le provoquer, je lui demandai ce qu’il pensait de la fidélité dans le couple, sachant que pour lui – et il n’en faisait pas mystère – l’instinct pousse l’homme à avoir le plus de femmes possible. « Quitte à passer pour cynique, j’ajouterai ceci : la nature pousse la femme à capturer et à garder un seul homme, à réduire le couple au plus petit dénominateur commun. C’est aussi stupide que la pensée collective des masses. Un mariage qui serait entièrement consacré à la compréhension mutuelle conduirait droit au naufrage…» Je me gardai bien de le contredire, fort d’une expérience de quatre mariages. Autant l’âme ancestrale m’était étrangère, autant son cynisme de mâle égoïste me ravissait. Peut-être y avait-il quelque lien obscur qui m’échappait entre les deux, persuadé que j’étais alors que les théories ne sont jamais là que pour justifier nos errements.


En prenant mon manteau dans l’antichambre, je sentis que Jung m’observait. « Est-ce une vieille maison ? » demandai-je pour combler le vide avant de le quitter. « Non, mais construite dans le style ancien. » Il sourit « Vous savez, je suis conservateur. »

ON NE SE REMET JAMAIS D’UNE ENFANCE HEUREUSE

J’avais fait part à mon ami Mohamed-Djihad Soussi de mon intention de ne plus retourner en France : l’air y était devenu irrespirable. Pour le dernier acte de ma vie, pourquoi ne pas m’installer à Lausanne ? Après tout, j’y avais connu une enfance heureuse et peut-être y vivrai-je une vieillesse apaisée, maintenant que mes misérables ambitions de conquête étaient assouvies. Certes, l’ennui et la solitude m’y guettaient, mais je me sentais assez fort pour les affronter, n’ayant plus rien à attendre de la vie. Une vie à laquelle il était d’ailleurs plus facile de mettre fin en Suisse qu’ailleurs. Et, comme je l’ai souvent répété, personne ne vous oblige à être vieux.
Mohamed-Djihad qui avait aussitôt compris que, tenté par Lausanne, je l’étais aussi par une nouvelle mue, m’écrivit ceci qui me plongea dans une certaine perplexité : «  Cioran disait à propos du Grossparis que l’on ne s’absentait pas impunément de l’enfer. Reste à savoir si, à l’automne, Lausanne en est un, si vous êtes plus enclin à endurer l’enfer lausannois que l’enfer parisien, si vous êtes prêt à accepter que les images de l’enfance se dégradent et s’altèrent au contact du présent, si vous êtes en état de parier sur une ville qui vous a rendu jadis heureux et qui, à présent et avec le temps, risque de vous rendre à jamais inconsolable. »
Je lui répondis : Cioran m’a souvent dit qu’il aurait aimé finir ses jours dans un Palace lausannois. Je le ferai à sa place. Il regrettait qu’Hitler n’ait pas totalement détruit Paris. Maintenant que son vœu est réalisé, il nous est loisible de vivre n’importe où, même dans les villes qui, nous le pressentons, nous rendront inconsolables : on ne se remet jamais d’une enfance heureuse.
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Oui, cette faveur du destin, on passe sa vie à l’expier, conclut Djihad. Une conclusion qui me va, moi qui ai toujours pensé que nos vies se résument en deux mots : exil et expiation.
À mes amis qui s’attachent à des théories, scientifiques ou politiques, je conseillerais plutôt, à l’instar de Sidney Brenner (prix Nobel de biologie en 2002) de les traiter avec un certain mépris – surtout si ce ne sont pas eux qui les ont émises – un peu comme des maîtresses qu’on désire, mais dont on sait qu’on ne les aimera jamais et qu’on les abandonnera quand elles ne nous procureront plus aucun plaisir. Il fut un temps où la psychanalyse m’exaltait. Elle m’indiffère aujourd’hui. Même le nihilisme auquel mon nom est parfois associé, me laisse de glace. Aurais-je enfin atteint une certaine forme de sagesse ? Encore que, comme me le rappelle Djihad, ce serait être fou par un autre tour de folie que de ne pas l’être…

DU BON USAGE DE LA CHLOROQUINE DANS LES ACCIDENTS DE TROTTINETTE…

PEUT-ON PUBLIER N’IMPORTE QUOI DANS LES REVUES SCIENTIFIQUES ?
Après l’affaires du « Lancet », trois universitaires lausannois ont tenté l’expérience en rédigeant l’article le plus farfelu et le plus stupide de leur carrière et en le proposant ensuite à une revue « Asian Journal of Medecine and Health » qui se targue de ne publier que des études de haut niveau des meilleurs chercheurs du monde entier.
Plus dadaïsteque scientifique, l’article totalement farfelu portait sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine dans les accidents de trottinette. Les auteurs poussant le bouchon, vaudois bien sûr, jusqu’à l’expérience surréaliste la plus invraisemblable : envoyer des pseudo-volontaires se fracasser en trottinette contre un mur. Non sans signaler qu’il y a eu hélas des morts durant cette expérience, mais qu’ il en faut toujours pour que la science progresse. Les rédacteurs de la revue se bornèrent à demander pourquoi les corps n’avaient pas été autopsiés. Les auteurs du canular répondirent que le gardien du cimetière avait égaré le registre et qu’eux-mêmes n’avaient pas eu le temps de creuser toutes les tombes. Une explication qui permit aussitôt de publier cette étude magistrale, signée par David Lembrouille, Sylvano Trottinetta et Nemo Macron, le nom du chien du président français. Entre jeux de mots graveleux et références loufoques, notamment à Batman, rien n’a éveillé l’attention de cette prestigieuse revue scientifique, à la grande surprise de Mathieu Rebeaud, biochimiste à l’origine de ce canular qui a navré les esprits chagrins et ravi ceux qui ricanent en regardant les « experts scientifiques » sur les chaînes d’info en continu. Le Professeur Didier Raoult en rit encore.

Le Covid 19 vous salue bien

Le Covid n’est pas un vampire.
Le Covid se passe de votre consentement.
Le Covid se demande pourquoi il terrorise la planète entière.
Le Covid, pour s’excuser, a décidé de réduire sa charge virale.
Le Covid a affaibli la foi en la médecine. Il observe le docteur Knock avec attendrissement.
Le Covid est assez fier de jouer à la star dans les chaînes d’info.
Le Covid ne porte pas de masque et ne respecte aucune distanciation : il est plus humain que les humains.
Le Covid n’a jamais voulu faire de mal à personne. Juste assurer le spectacle : il y est parvenu au-delà de ses espérances.
Le Covid se réjouit d’avoir rétabli la discipline dans les lycées.
Le Covid est monogame : il a pratiquement éradiqué l’adultère.
Le Covid se moque des virologues et des épidémiologistes qui blablatent sur le sanitaire sans prendre en compte le salutaire.
Le Covid nettoie un peu la planète : il fait le boulot que les écolos sont incapables de mettre en musique.
Le Covid lutte à sa manière contre la surpopulation.
Le Covid juge les humains désespérément dépourvus d’humour, incapables de se réjouir de leur disparition.
Le Covid est nietzschéen : par-delà le Bien et le Mal.
Le Covid aurait préféré être King Kong plutôt qu’un misérable petit virus.
Le Covid vous salue bien et tire sa révérence. Rassurez-vous : avec ou sans vos barrières de précaution, il disparaîtra lui aussi. Comme il le répète volontiers : « C’est la vie ! »

Le Vieux Dandy

Le vieux dandy 
A un cancer de la prostate

Il pue la pisse et les excréments
Elle s’en contrefiche.

Il y a trop de vie en elle
Il n’y en a plus assez en lui

Ce qu’elle ressent
Il n’en a rien à foutre

Ce qu’il préférait 
C’était son squelette

Il observe narquois 
La bonnasse 
Qui se gorge de musique et de poésie

Il n’a plus qu’une envie : fuir
Mais ses jambes ne le portent plus

La Mort l’attend sans se presser
Il était le prédicateur du suicide
Le pape du nihilisme

Et maintenant
Il pleure sous sa couette.

VU DE SUISSE – AVEC LE MASQUE J’ÉTOUFFE

Ainsi donc, il faudrait se résigner à porter un masque en tout lieu et en toutes circonstances, quitte à avoir des migraines le soir et la sensation d’étouffer le jour. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Les Allemands, pourtant peu enclins à la rébellion, manifestent en signe de protestation : ils étaient plus de vingt-mille à Berlin, ce premier août pour célébrer une Fête de la Liberté. Et les Serbes ont réussi à faire plier Belgrade qui voulait imposer un nouveau confinement.
La France, elle, vue de Suisse, semble acquiescer à toutes les mesures de sécurité contre le Covid 19 et même se réjouir d’être un élève aussi discipliné face à cette pandémie. Il est vrai que dans les médias la propagande tourne à plein régime sans qu’aucune voix discordante ne trouble cette belle unanimité dans les vertus du masque et de la servitude volontaire. L’OMS serait-elle devenue le nouveau Vatican ?
Cela semble très étrange pour un Suisse, me fait remarquer Jacques Pilet, journaliste d’une neutralité bienveillante exceptionnelle. Comme je peux le constater quotidiennement à Lausanne, il n’y souffle pas un vent de panique : les mesures de précaution ressemblent plus à une mise en scène faite pour rassurer le badaud qu’au totalitarisme hygiéniste que mettent en place les préfets français. Et surtout, spécialement en Suisse alémanique, le débat autour du Covid 19 surprendrait maints « spécialistes » particulièrement anxiogènes sur les chaînes d’information en continu qui rivalisent dans la surenchère catastrophiste.
Ainsi, l’épidémiologiste, professeur et médecin-chef de l’hôpital de Saint-Gall, Pietro Vernazza, dans une interview retentissante a dit en substance :
  1. Depuis des années, des coronavirus se propagent chez les humains. Le dernier en date, aussi particulier soit-il, ne disparaîtra pas
  2. Le port des masques, la distance, le traçage ne résoudront pas le problème.
  3. Les infections se multiplient, mais les défenses immunitaires se renforcent dans la population. À preuve, le nombre d’hospitalisations et de décès diminue.
  4. Les jeunes qui portent le virus le maîtrisent bien, souvent sans s’en rendre compte.
  5. Certes, certains patients n’y survivent pas, comme c’est également le cas dans la grippe. Les personnes âgées doivent se protéger, tout en sachant qu’il est naturel que beaucoup décèdent en raison d’un virus ou d’un autre. Comme, je ne me lasse pas de le répéter : la mort n’est pas a priori le pire dans la vie.
  6. Des tests à grande échelle et des quarantaines ont un coût considérable et ne sont pas une réponse à long terme.
  7. Si l’on considère que 90% des porteurs ignorent qu’ils le sont, on peut dire que la létalité est dans l’ordre de grandeur d’une grippe saisonnière. Le virus est moins dangereux qu’on tente de nous le faire croire.
Jacques Pilet me confirme que de très nombreux médecins suisses et allemands ont approuvé le professeur Vernazza. Ils ont même créé en Allemagne « une commission d’enquête extraparlementaire sur le Corona » pour contester des décisions déjà prises ou à venir. Rien de tel en France. Ouvrir un vrai débat serait-il plus risqué pour le gouvernement que d’égratigner les libertés au point de ne plus pouvoir jamais cicatriser les plaies ?
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L’ECCLÉSIASTE OU LA TYRANNIE DE L’ABSURDE

S’il ne fallait garder qu’un livre dans ma bibliothèque, ce serait « L’ecclésiaste ». Cela tombe bien : il vient de paraître dans une version revue et corrigée par l’ami Frédéric Schiffter aux éditions Louise Bottu. Nous nous demandions avec Frédéric pourquoi nos maîtres en nihilisme, à commencer par Cioran, mais aussi tous ceux qui ont un peu réfléchi sur la tyrannie de l’absurde et la vanité de l’existence, qu’ils n’ont fait en définitive que commenter et ressasser, s’y réfèrent si peu.

Sans doute, le radicalisme de l’ecclésiaste n’y est-t’il pas pour rien : il bâillonne d’emblée toute pensée et jette aux ordures aussi bien la morale que toute idée de progrès, fût-il spirituel ou social. Tout est vain pour lui, y compris le sentiment de vanité. Allons plus loin encore : tout est fumisterie. Il n’y a pas de différence pour lui entre le bonheur et le malheur, entre la sainteté et la crapulerie. Soit dit en passant, on peine à comprendre que ce message figure dans le canon des Écritures saintes du judaïsme et du christianisme. Et pourtant saint Augustin, Pascal, Spinoza et Luther en ont fait leur miel. Risquons l’hypothèse : ce nihilisme absolu serait la seule voie qui mène au Salut.


Oui, pour paraphraser l’ecclésiaste, depuis que le soleil se lève et se couche, depuis que les vents tournoient dans tous les sens, depuis que les fleuves vont à la mer sans jamais la remplir, le seul péché dont les hommes se rendent coupables, génération après génération, est celui de naître et leur châtiment celui de vivre ensemble – en familles, en cités, en nations – tout en s’adonnant sans repos, sous le regard impassible de Dieu, à l’assouvissement de leurs désirs incestueux, égoïstes, belliqueux, destructeurs. « J’ai loué les morts, écrit l’ecclésiaste, parce qu’ils ne sont plus de ce monde et plaint les vivants qui continuent d’y être. Celui qui n’a pas existé, je l’ai jugé plus chanceux que tous. »

Pour Cioran aussi, mieux vaut le néant que l’existence. « N’être pas né, ne cesse-t’il de répéter, rien que d’y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace ! » Certes, rétorque l’ecclésiaste, mais tout ce qui existe est à la fois néant et vanité, tout est passager, rien ne dure, tout s’évapore : l’être n’a pas de raison d’être. À quoi bon rechercher la sagesse, si ce n’est à se rendre un peu plus ridicule qu’on ne l’est déjà ? Il y a du taoïsme chez l’ecclésiaste. Conclusion : « Un même destin attend l’homme détrompé et le candide et, quand tous deux deux disparaîtront, tôt ou tard, il ne restera pas plus de souvenir de l’un que de l’autre. » C’est une pensée consolatrice qui me va comme un gant, d’autant plus que l’ecclésiaste n’a pas manqué de remarquer avec une ironie désabusée qu’il a trouvé dans ce monde quelque chose de plus amer encore que la mort. Quoi donc ? La femme dont le cœur est un piège et un filet, et dont les mains sont des liens. À celui qui veut se débarrasser de tout lien, l’ecclésiaste ouvre une voie, évidemment aussi vaine que toutes les autres.

MON ÉTÉ 81 – Mes tribulations autour du monde

J’arrivais à mes quarante ans et je me sentais bien démuni : je n’avais encore tué personne et je n’avais même pas déambulé sur les quais de Shanghaï, ni même passé des nuits dans les Love Hotels de Tokyo. C’était l’été : la prétention de Matzneff à la piscine Deligny me tapait sur les nerfs et ma seule conquête, la délicieuse Nastasia Kinski, se préparait à tourner « Tess » avec Polanski. J’avais à mon crédit un best-seller : « L’exil intérieur ». Alors pourquoi pas ne pas prendre le premier avion pour l’Asie ? Et une fois à Singapour ne pas errer en Asie dans l’espoir toujours déçu d’y vivre des aventures que je raconterai dans un roman qui me vaudrait une réputation internationale.

Rien ne s’est passé comme prévu. À Singapour, j’ai admiré l’aéroport et me suis réjoui qu’on n’y ait pas aboli la peine de mort pour un simple trafic de drogues. À Harbin, en Mandchourie, j’ai vu les plus jolies filles du monde. Mais j’ai bien peur qu’elles ne m’aient même pas remarqué. À Hong-Kong, un typhon a failli m’emporter. J’ai pu mesurer les bienfaits de la colonisation anglaise. J’y suis souvent retourné : plus le régime communiste s’instaurait, plus l’ambiance devenait sinistre. J’étais alors journaliste au « Monde » : ma modeste carrière se serait arrêtée aussitôt si j’avais rédigé un éloge de la colonisation, voire de la peine de mort. Et pourtant toutes les filles que je rencontrais n’avaient qu’une envie : quitter la Chine pour le Japon.

Elles n’avaient pas lu Cioran, mais elles pressentaient que le Japon était une des plus merveilleuses réussites de la Création. J’en ai été aussitôt convaincu, au point d’épouser une Japonaise, Naomi Yamaguchi. Tout mariage est certes une erreur, j’en avais déjà fait l’expérience, mais outre le fait qu’il convient dans une vie de multiplier les erreurs, c’est une expérience que je ne regrette pas. La Japonaise a des atouts qu’on ne saurait négliger, notamment une soumission à toute épreuve. Que vaut une femme qui ne se soumet pas à vos moindres caprices ? Moins que rien. Encore une chose que je n’aurais pas pu défendre dans «  Le Monde ».

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Après mes tribulations au Japon, je traversais l’Océan Pacifique. Je m’installais au Hilton de San Francisco : je disposais d’une piscine privée et d’un lit que j’aurais pu partager avec dix nymphettes. Je ne l’ai pas fait, l’idée m’ayant souvent semblé préférable à sa réalisation. Et Naomi m’obsédait. J’aurais volontiers rencontré Clint Eastwood, mais tenait-il vraiment à me voir ? Pire encore : je crois qu’il ignorait jusqu’à mon existence. Il ne me restait plus qu’à retourner à la piscine Deligny et à raconter cet improbable voyage qui confirmait ce que je pressentais depuis longtemps : on n’échappe jamais à soi-même. Et surtout : on dépense tout pour ne jouir de rien. J’en ai malgré tout tiré un livre : « L’âme est un vaste pays ». Tout compte fait, j’aurais dû l’intituler « L’âme est une vaste piscine ».