LE MALADE IMAGINAIRE

Souvent, en fin de soirée, tout en dégustant un sorbet poire à la cannelle, je fais un tour des chaînes d’info en continu. Et je tombe régulièrement sur une femme à l’allure de sorcière, une certaine Françoise D. , qui exhorte tous ses compatriotes à porter un masque. Une amende devrait même punir ceux qui n’obtempéraient pas ! C’est une idée fixe chez elle. Les autres invités finissent par abonder dans son sens comme le font les psychiatres face à des forcenés qu’on ne ramènera jamais à la raison. Elle est vraisemblablement de gauche, car elle applaudit toutes les mesures prises par le gouvernement pour limiter les libertés. Notamment, puisque nous sommes conviés depuis trois mois à un grand voyage en absurdie, le concept de «  plage dynamique ». Je me réjouis que le destin m’ait épargné une mère comme elle, protectrice et étouffante de conformisme.
Le meilleur test pour mesurer le degré de misère intellectuelle de vos interlocuteurs en France aujourd’hui est d’observer leur visage grimaçant, voire haineux, dès qu’on évoque Donald Trump. Voilà qui me le rend presque sympathique : nettoyer ses poumons à l’eau de Javel, il fallait le faire !
Excellente chronique de Frédéric Beigbeder dans «  Le Figaro Magazine » sur Molière et son « Malade imaginaire », article qui s’achève ainsi : « Le monde progresse, la génétique rassure, la biochimie prolonge et la réplique de Béralde – « C’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout; et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies »  – est une citation scandaleuse que nous désapprouvons dans ce magazine lu abondamment dans les salles d’attente de grands professionnels. » Il va de soi que le docteur Knock de Jules Romain avec l’inoubliable Louis Jouvet ne sera pas projeté à la télévision et que nos grands prêtres de la médecine sont tout aujourd’hui sauf des charlatans. Et pourtant Molière est plus que jamais d’actualité, lui qui se gaussait de ces mythomanes prétentieux au jargon fumeux qui s’enrichissent grâce à notre peur de la mort. Ils le savent bien pourtant : l’angoisse tue plus sûrement que n’importe quel virus ! Et pour conclure dans la bonne humeur, cette réplique de Michel Audiard :
  • Avez-vous un médecin de famille ?
  • Non, je suis orphelin.

LE BILLET DU VAURIEN – LES CINGLÉES, LES PUTES ET LES PAUMÉES

Je n’ai jamais eu le choix dans ma vie qu’entre des cinglées, des putes et des paumées. S’il existe une quatrième catégorie, j’adorerais qu’on m’en présente un spécimen avant ma mort. Ce serait une expérience inédite, mais dont je doute qu’elle se produise. Je vous tiendrai au courant.
Le plus troublant pour moi est le rapport sinueux qu’elles entretiennent avec la vérité. Elles se dénudent plus volontiers que d’admettre leurs manigances pour arriver à leur fin. Quand on les prend la main dans le sac, elles répondent : « Ce n’est pas de ma faute. » Ce n’est jamais de leur faute.
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Les folles ont une propension à l’anorexie et à se couper les veines, comme si elles cherchaient à se prouver qu’elles existent. Les putes, elles, aspirent l’argent en même temps que le sperme. Leur rêve secret est de dépouiller l’homme, voire de le châtrer. Elles usent de leur sexe comme d’une matraque.
Les paumées ne savent jamais où elles en sont. Alors, elles cherchent un Maître. Les psys qui sont le plus souvent des charlatans, s’y intéressent de très près. Surtout quand la vie ne les a pas encore défraîchies. Souvent dépressives, faute de quelques gouttes de narcissisme, elles se réfugient sous leur couette. La procrastination est leur refuge. Elles se dépeignent souvent comme des «  bipolaires » et en tirent une certaine satisfaction, la seule sans doute que la vie leur offrira.
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Le plus troublant quand on a passé des années à les observer, c’est qu’à première vue elles donnent toutes une impression de parfaite normalité : elles se coulent dans le moule social avec une habileté confondante. On leur donnerait le bon Dieu sans confession. D’ailleurs certains hommes s’y laissent prendre et leur font même des enfants : c’est une assurance-vie pour elles et une garantie de moralité. Elles exigent une égalité des droits et adoptent volontiers le statut de victimes. D’ailleurs, aucune victime ne les laisse indifférentes. Il arrive même que ce soit touchant, quand ce n’est pas ridicule.
En revanche, elles se haïssent toutes entre elles. Leur méfiance instinctive s’exerce en priorité face aux femmes, car nul ne connaît mieux les femmes que la femme. Et c’est pourquoi elles sont à chacune leur pire ennemi, surtout quand elles se font des compliments et des mamours. Ces quelques propos peuvent sembler légèrement misogynes…voire indéfendables. Ils le sont hélas !
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Une enquête sociologique menée dans les bars des campus américains confirme ce que je ne me lasse pas d’observer : le comportement odieux des filles. Je doute d’ailleurs qu’elles en aient conscience. La liste est longue des griefs qui leur sont adressés par le personnel ( y compris féminin ). Citons-en quelques uns :
  • les filles ne laissent pas de pourboire
  • les filles se plaignent de tout
  • les filles commandent des boissons exotiques comme les daiquiris à la banane, les Gold Cadillac, les Pink Ladies dont la préparation complique la tâche des barmen
  • les filles paient séparément et n’hésitent pas à donner à la serveuse des billets de cinq, dix et vingt dollars pour payer une consommation qui coûte rarement plus de deux dollars
  • les filles importunent sans arrêt la serveuse pour qu’elle vienne nettoyer la table
  • les filles modifient la commande qu’elles viennent de passer…
Mieux vaut ne pas en tirer de conclusions : ce serait se condamner à une vie monacale
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Dans l’histoire de la philosophie, rares sont les penseurs qui n’ont pas abouti à des conclusions similaires. Plus jeune, je pensais qu’un Schopenhauer ou un Weininger – deux références pour moi – exagéraient. J’aimais trouver des qualités à ces petits animaux chronophages. J’y ai renoncé.
On me fera remarquer qu’il y a des exceptions : Dorothy Parker ou Louise Brooks par exemple. Je le concède d’autant plus volontiers que leurs propos sur les femmes sont encore plus acerbes que les miens. Vous ne me croyez pas ? Alors juste ce poème de Dorothy Parker, elle qui avait choisi pour épitaphe « Pardon pour la poussière. ». Après avoir proclamé qu’elle hait les femmes – «  elles me portent sur les nerfs » – et dézingué les Femmes d’Intérieur ( ce sont les pires ), elle écrit :
« Et puis il y a les Petites Fleurs Sensibles,
Les Pelotes de Nerfs…
Elles ne ressemblent pas aux autres et ne se privent pas
de vous le rappeler.
Il y a toujours quelqu’un pour froisser leurs sentiments,
Tout les blesse….très profondément,
Elles ont toujours la larme à l’œil…
Les conventions les étouffent :
Elles n’ont qu’une seule idée : partir….
Loin de Tout !
Et moi je prie le Ciel : oui, qu’elles foutent le camp !
Louise Brooks, son amie, n’était pas en reste, elle qui déclarait qu’il fallait vraiment avoir une vocation de pute pour aspirer à faire du cinéma. Elle parlait d’expérience, elle qui lisait Schopenhauer entre deux tournages et qui souscrivait au mot de Kokoshka : « Assassin, espoir des femmes ». D’ailleurs, dans « Lulu » de Pabst, elle meurt poignardée par Jack l’Éventreur, une nuit de Noël. Le plus beau cadeau que la vie pouvait lui offrir.
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Plutôt que d’argumenter – quelle perte de temps – , je conseillerais volontiers à mes détracteurs de se plonger dans Cioran ou dans Caraco. À rebours de ce qu’affirme le sens commun, c’est l’absence de sensibilité des femmes qui leur apparaît comme leur caractéristique la plus saillante. Il faut des années pour le remarquer et encore plus pour s’en convaincre. Cioran ne disait-il pas que si les femmes avaient une once de sensibilité, elles avorteraient en lisant le journal. Louise Brooks se qualifiait de Broosksie la Stérile et en était d’autant plus fière qu’elle n’a j’aimais eu recours dans sa vie dissipée à des capotes. Je n’ai jamais aimé que des filles stériles, anorexiques si possible. Les autres, je les incitais à avorter. Aussi puis-je me vanter aujourd’hui, au terme de ma vie, d’avoir commis tous les crimes, sauf celui d’être père ( cela vous rappelle sans doute quelque chose ).
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Une féministe américaine d’une lucidité exceptionnelle, Camille Paglia bien sûr, observe que beaucoup de comportements criminels des hommes contre les femmes, et particulièrement les viols, sont reliés à la figure maternelle qui prend chez eux la forme d’une fixation obsessionnelle. Se joue là une sorte de théâtre sexuel, provoqué par la peur de se faire réabsorber par la mère. Derrière les crimes sexuels se profile presque toujours l’ombre de la mère.
Que le film d’Alfred Hitchcock : « Psychose » ( 1960 ) ait pu subjuguer à ce point l’imagination populaire ne relève pas du hasard. La domination vampirique de la psyché du fils par la figure maternelle y tient la place centrale. Je l’ai vécu avec ma mère, sans devenir pour autant un violeur. Mais je comprends ceux qui n’ont pas su résister à cet affront final à la féminité.
D’autant plus qu’il faut bien l’admettre, les femmes possèdent le plus grand pouvoir. Elles en sont d’autant moins conscientes que ce pouvoir leur est rapidement retiré. Peut-être le pressentent-elles. Et c’est ce qui donne à certains hommes l’envie de les protéger, même si en fin de compte la plupart s’en détournent, troquant leurs femmes vieillissantes, à la cinquantaine, pour des créatures plus jeunes et plus décoratives. On ne leur reprochera pas plus qu’on ne reprochera à la nature d’être injuste. Mais en échangeant une femme de quarante ans contre deux de vingt, selon la formule classique, ils prennent inévitablement le risque d’avoir dans leur lit une cinglée, une pute ou une paumée. Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?
À dix ans, je me demandais en observant les amies de ma mère pourquoi, à quelques exceptions près, les femmes contrairement aux hommes vieillissaient si mal. C’était une énigme pour moi. J’étais arrivé à la conclusion que c’était parce qu’elles étaient intrinsèquement mauvaises. On pense parfois d’étranges choses quand on est encore un enfant.

LE BILLET DU VAURIEN:UN PROVERBE TIBÉTAIN

Quand j’assiste à cette lutte stérile contre une pandémie qui sera inévitablement suivie par d’autres catastrophes sanitaires, je songe à ce proverbe tibétain : « Il est inutile de chercher à faire reculer le glacier. »

D’ailleurs personne ne peut prévoir ni où, ni quand les abîmes avaleront les hommes, ni où et quand ils les recracheront.

Quand on a compris cela, on est en phase avec Paul Léautaud qui notait dans son journal ( je cite de mémoire ) qu’un homme ou une femme qui vieillit seul dans un troisième étage, ça a quand même plus d’allure et de gueule qu’un vieillard entouré de ses petits enfants.



Pour moi qui végète seul au cinquième étage sans ascenseur, il ne me reste plus qu’à cultiver ma mélancolie, sentiment admirable et que je conseille à chacun. Avec précaution cependant : la seule jeune fille qui ait passé quelques nuits avec moi pendant le confinement sans aucune précaution est maintenant à l’hôpital psychiatrique.

Il convient de déguster le malheur d’être né, mais sans en abuser. Il est vrai que l’extrême jeunesse vous pousse à l’excès et qu’on en apprend plus sur l’existence à l’asile de fous ou en prison que sur les bancs de Sciences Po. Tout semble inessentiel et ornemental à côté, y compris ce que vous venez de lire. Conclusion de Camus : « Une seule chose est plus tragique que la souffrance et c’est la vie d’un homme heureux. »

LE BILLET DU VAURIEN: VIVRE DANGEREUSEMENT

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En ces temps de frilosité hygiénique, comment ne pas penser à Nietzsche qui disait que non seulement il est dur de durer, mais de surcroît indigne. « Meurs à temps » , enseigne Zarathoustra, c’est-à-dire avant le déclin. Leçon que retiendra Mishima qui façonnera son corps pour devenir physiquement un Grec avant son seppuku.

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Avoir toujours présent à l’esprit qu’il y a une extrémité pire que de se tromper de chemin, c’est de rester immobile.

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Fontenelle disait que si la raison dominait sur terre, il ne s’y passerait rien. Ce qui risque fort de se produire avec l’amplification exponentielle du principe de précaution.

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Souvenons-nous qu’en 1968 et 1969, un virus respiratoire avait déjà franchi les frontières de Chine – c’était la fameuse grippe de Hong-Kong – et avait à son actif plus d’un million de morts dans le monde. Pour l’Europe, les chiffres sont les mêmes que ceux du Covid 19 ( environ 31.000 morts en France )et un taux d’attaque qui touchait toutes les classes d’âge. Et pourtant, aucun gros titre dans les journaux, aucune mesure gouvernementale, ni même d’alerte médicale. « Le flegme et les bons mots l’emportaient sur une possible mobilisation » relève l’historien Patrice Bourdelais. L’inverse de ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Voilà qui nous laisse songeurs et dubitatifs quant aux progrès de la médecine et à la volonté des gouvernements d’instaurer un État Thérapeutique.

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Revenir à Nietzsche : Mourir fièrement quand il n’est plus possible de vivre avec fierté.

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Quand j’observe tous ces gens masqués dans les rues, je me dis que la prochaine étape sera la muselière. On dressera les humains comme on dresse les chiens. Et le pire, c’est qu’ils n’aspirent plus qu’à cela. Pourvu qu’ils aient leur masque et un sucre.

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À ceux qui me reprocheraient d’être incohérent puisque je suis toujours en vie, je répondrai que c’est uniquement par une incohérence de l’incohérence. Comprenne qui pourra !

LE BILLET DU VAURIEN – RÊVES ET SOLITUDE

Chacun dans ses rêves est un Shakespeare, disait Schopenhauer.
J’ai rêvé cette nuit de passionnantes disputes philosophiques entre Malebranche et mon ami Marcel Conche. Il ne m’en restait que des bribes à mon réveil. J’avais atteint un sommet. Pour aussitôt replonger dans la médiocrité.

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Un rêve de Cioran : il supprime un à un tous les mots de son vocabulaire. Après ce massacre, il ne reste plus qu’un rescapé : SOLITUDE. Il se réveille comblé. Ce n’est pas un rêve, c’est ce que je vis. Et, franchement, je suis tout sauf comblé. Parfois, une jeune fille me rejoint sous la couette. Une accalmie. Jamais pour bien longtemps. Peut-être eût-il mieux valu qu’elle ne vînt jamais.

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La première question à se poser face à une femme : est-elle mythomane ou nymphomane. La réponse ne tarde jamais : les deux. J’ai toujours eu un faible pour les solitaires et plus encore pour les suicidaires. Elles au moins ont banni le mensonge et compris que leur vocation n’est pas d’être une esclave au service de l’espèce.

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Il n’y a qu’une recette pour protéger sa solitude : savoir se rendre odieux. Je crois n’avoir pas démérité en la matière.

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Cioran raconte – peut-être l’ai-je rêvé – qu’un moine d’Égypte, après quinze ans de solitude complète, reçut de ses parents et de ses amis tout un paquet de lettres. Il ne les ouvrit pas, il les jeta au feu pour échapper à l’agression des souvenirs. Il convient de s’évader de sa propre histoire. Celui qui n’a brisé aucun lien est un esclave qui mérite d’être traité comme tel.

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Idéalement, il conviendrait de blesser tout le monde. À commencer par ceux que l’on aime. C’est relativement facile : il suffit d’être franc avec eux. Ainsi, on sauvegarde sa solitude, on fait enfin le Vide. Le gouffre est là qui nous attend. Je me demande encore pourquoi je recule….il faudra que je pose la question à Malebranche ou à Marcel Conche qui arrive allègrement à cent ans.

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Solitude. Emile Bernard. Zincograph with hand-coloring – Indianapolis Museum of Art

LOUIS-FERDINAND CÉLINE JUGÉ PAR SON ÉDITEUR

C’était durant l’hiver 1967 au Buffet de la gare de Genève. Bernard Steele qui dirigeait alors les éditions du Mont-Blanc, m’annonçait qu’il publierait un livre que j’avais écrit sur les troubles de l’adolescence. J’avais en face de moi l’homme qui avait édité Louis-Ferdinand Céline. Je ne manquai pas de lui poser la question qu’il avait dû entendre cent fois : « Si c’était à refaire, publierez-vous aujourd’hui les œuvres de Céline ? », question que je jugeai aussitôt idiote et qui l’amena à sourire de ma naïveté. « Question oiseuse entre toutes, me répondit-il. Le même homme peut-il traverser deux fois la même rivière ? »

Il me raconta ensuite son enfance à Chicago au début du vingtième siècle, sa rencontre avec Robert Denoël à Paris dans une librairie, la création de leur maison d’édition : « Denoël et Steele », l’histoire rocambolesque du manuscrit du « Voyage au bout de la nuit », les sentiments que lui inspirait Céline, son engagement dans l’U.S. Navy durant la Deuxième Guerre mondiale ( il la qualifiait de divertissement désastreux ), sa passion pour la psychanalyse et, finalement, son installation à Genève où il publiait des ouvrages de psychologie.

Il avait l’allure d’un intellectuel plutôt austère, attentif et indulgent. Surpris surtout par le cours qu’avait pris son existence après la parution du « Voyage au bout de la nuit ». « Si je considère cette période avec le recul des années, me dit-il, il me semble avoir assisté à un drame. La littérature française avait alors atteint son apogée avec Proust notamment et un renouveau s’imposait. Céline, avec son Bardamu et son Fernand, avait été choisi par l’Esprit du Temps, le Zeitgeist comme aurait dit Hegel, pour devenir l’un de ses démolisseurs. Il a admirablement rempli son rôle : après son passage, la place était nette….les Nouvelles Vagues pouvaient enfin déferler. Elles ne risquaient plus de trouver d’obstacles. »

Je voulus en savoir plus sur Céline. Bernard Steele, avec une moue de répulsion, me fit comprendre à quel point l’homme lui déplaisait. «  J’étais perplexe face à l’indulgence des intellectuels et des artistes français face à l’antisémitisme et à la lourdeur des blagues contre les youpins. Céline, incontestablement, l’était, antisémite. J’étais juif, encore jeune, étranger aux mœurs parisiennes, mal à l’aise dans un milieu que j’avais sans doute idéalisé. Ce fut d’ailleurs la cause de ma rupture avec Robert Denoël qui décida de collaborer à : « L’Assaut », le journal d’Alfred Fabre-Luce. Je conservai cependant une certaine sympathie pour ce Belge jovial que j’ai revu peu avant qu’il ne soit assassiné. En revanche, les pamphlets antisémites de Céline m’avaient écoeuré. Il ne m’a jamais inspiré de sympathie, car il se jouait continuellement la comédie. Je dirais aujourd’hui qu’il était paranoïaque et que, comme tous les paranoïaques que j’ai connus, il cherchait à faire peur en hurlant, en calomniant, en prétendant que je lui volais ses droits d’auteur parce que j’étais juif…oui, ce qui me reste de lui, c’est cette capacité de compenser sa propre peur par le besoin de faire peur. »

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Proustien sans partage, j’avais alors peu lu Céline – seule sa thèse de médecine sur Semmelweiss m’avait emballé – et je comprenais parfaitement ce que ressentait Bernard Steele. Il n’était pas homme à juger qui que ce soit, mais les réserves qu’il exprimait trouvaient en moi un singulier écho. D’une voix lasse, presque brisée – il était déjà affaibli par la maladie qui allait l’emporter -, Il conclut : « Chacun est victime de son destin. Céline le fut, tout comme moi. Que le destin ait fait que nos destins se croisent et que je sois, financièrement au moins, à l’origine d’une œuvre tout à la fois géniale et abjecte, demeure un de ces mystères insondables qui restera toujours sans réponse.»

Après ce déjeuner en compagnie de Bernard Steele, je n’ai jamais pu lire Céline de manière innocente. Et je le reconnais volontiers, les paranoïaques me sont devenus insupportables, quelle que soit la forme que leur génie puisse prendre.

NOSTALGIE LAUSANNOISE

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À quinze ans, j’ai réussi un exploit : publier dans «  La Gazette de Lausanne » un article sur le bouddhisme. J’aurais pu mourir ensuite. Mais je voulais épater les filles à la piscine Montchoisi. Et, tout en considérant que la vie n’est pas une solution, j’avais compris que la mort n’en est pas une non plus….et d’ailleurs qu’il n’y a pas de solution. J’ai donc persévéré dans la même voie.

Cet exploit, je le dois à François Gross qui était alors un jeune secrétaire de rédaction : il m’avait encouragé, tout en corrigeant mes maladresses. Je précise qu’il n’était pas pédophile et que les rédacteurs de « La Gazette de Lausanne » m’en imposaient par leur professionnalisme et leur talent. J’ai retrouvé la même ambiance feutrée et incorruptible dix ans plus tard au «  Monde ». Est-il bien nécessaire de préciser que le déclin de la presse, comme celui de l’édition, a été un interminable chemin de croix au terme duquel la plupart des journaux n’ont pas survécu ou alors dans un état si misérable que la décence nous invite à un silence navré ? Le naufrage de la piscine Deligny nous confirma dans la certitude que l’heure de fermeture avait sonné dans les jardins de l’Occident.

Mais revenons à Lausanne dans les années cinquante. La presse y a connu un âge d’or. Jules Humbert-Droz, l’œil de Moscou, officiait dans «  Le Peuple ». « La Nouvelle Revue de Lausanne » qui n’était pas une revue, mais le quotidien du Parti radical vaudois, avait réuni une impressionnante brochette de talents : le poète Crisinel, Philippe Jacottet, Freddy Buache ( je lui dois tant, merci Freddy… ) et Samuel Chevallier qui était un ami de mon père. Je croisais à l’avenue Tissot où nous vivions, le chroniqueur judiciaire André Marcel. Il avait une pipe et une compagne qui avait résolu de ne jamais vieillir. Je me disais que moi aussi j’empêcherais les nymphettes de se métamorphoser en matrones. Quant à Samuel Chevallier, le Sacha Guitry vaudois, le créateur du «  Quart d’heure vaudois » à la radio, il fixait à chacun de ses mariages une durée limitée. Cinq ans au maximum. Il était en avance sur l’ami Beigbeder. Il disait aussi que ce qu’il préférait chez une femme, c’était son squelette. J’ai retenu la leçon.

« La Gazette de Lausanne » jouissait d’un prestige international et son supplément littéraire, dirigé par Frank Jotterand, ne le cédait en rien à « Arts, Lettres et Spectacles », aux « Lettres françaises » ou aux « Nouvelles Littéraires ». On ne pouvait rêver meilleure invitation à la littérature, au cinéma ou au théâtre qui était une des passions de Frank Jotterand. Et, pour l’adolescent que j’étais, rien ne comptait vraiment pour moi en dehors de la piscine et de la presse. J’exagère un peu : il y avait aussi les filles, surtout les étrangères, et il m’arrivait de leur offrir un abonnement à «  La Gazette de Lausanne » à la fin de l’été, persuadé qu’elles ne m’oublieraient jamais si elles me lisaient. Ma présomption était sans limite…et j’ai bien peur qu’elle ne le soit restée.

Quant à mon père, sans me dire jamais un mot sur la valeur de ce que j’écrivais, j’apprenais par ma mère qu’il achetait une vingtaine d’exemplaires de «  La Gazette de Lausanne » quand ma signature y figurait et qu’il les glissait subrepticement dans la boîte à lettres de ses amis. Nous nous parlions d’autant moins qu’il mettait un point d’honneur à être plus snob encore qu’un Anglais. Il pensait que c’était là l’idéal auquel devaient tendre tous les Lausannois. Quant à moi, au seuil de la vieillesse, je m’interroge après cet exercice de nostalgie : « Mes considérations pessimistes sur le présent ne sont-elles pas l’éternelle tentation d’un écrivain épris d’un passé avec lequel il tend à s’identifier ? »

UNE HISTOIRE QUI AURAIT ENCHANTÉ THOMAS BERNHARD

En lisant une encyclopédie de la médecine, je tombe sur une histoire qui aurait ravi Thomas Bernhard tant elle est férocement absurde et en dit long sur la vanité des humains, y compris et peut-être surtout dans le monde «  scientifique », comme on le découvre chaque soir sur les chaînes d’information à propos du Covid 19.

Jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle, les médecins cherchaient comment apaiser, voire supprimer la douleur. L’avènement de l’anesthésie a été raconté à maintes reprises, mais vaut d’être rappelé. Deux dentistes, Horace Wells et William Morton, mais aussi un scientifique, Charles Dickson, se disputèrent la gloire d’avoir « vaincu la douleur ». Employant une rhétorique guerrière, tous trois se lancèrent dans une polémique violente et confuse, mais facile à résumer : Wells eut l’idée d’appliquer à la chirurgie dentaire les effets narcotiques du protoxyde d’azote, mais il ne sut pas l’appliquer : en 1845, il en fit une démonstration publique qui, pour son malheur, provoqua les hurlements de son patient. Son collaborateur, William Morton, après plusieurs essais infructueux, notamment sur son chien, parvint à des résultats plus probants, mais ne sut pas à les mettre en valeur. Jackson, enfin, qui n’eut ni l’idée, ni la possibilité de l’expérimenter, déposa néanmoins le brevet du produit, prétendant être le véritable et unique découvreur de l’anesthésie, nom qui ne fut inventé par aucun d’eux.

Et c’est là que l’histoire prend sa dimension bernhardienne. Les disputes relatives à la paternité de cette découverte conduisirent Horace Wells tout d’abord à l’alcoolisme, puis en prison pour avoir arrosé sans raison apparente un groupe de femmes qui se promenaient à Brooklin et enfin au suicide puisque dans sa cellule il se sectionna l’artère fémorale. William Morton, son assistant, succomba à un infarctus en apprenant la nouvelle. Quant à Jackson, il finit ses jours dans un hôpital psychiatrique.

Inutile de préciser que les détracteurs de l’anesthésie ne manquèrent pas, y compris dans les plus prestigieuses revues scientifiques. Nombreux furent les chirurgiens à soutenir que le protoxyde d’azote ne présentait aucun avantage par rapport à une intoxication éthylique. D’autres défendirent l’idée que la douleur, non seulement guidait le bistouri, mais favorisait la récupération des patients. Les plus nombreux – et on se gardera d’établir un lien avec les réactions de la plupart des médecins aujourd’hui au traitement du Professeur Raoult – soutinrent que l’anesthésie pouvait être dangereuse et les décès imputables à son usage suffirent à ajouter des problèmes pratiques aux débats idéologiques. Il fallut attendre que la reine Victoria elle-même accepte d’être traitée au chloroforme pour accoucher de son quatrième fils, le 7 avril 1853, pour que l’anesthésie s’impose un peu partout et que les médecins cessent de considérer la douleur comme une chose banale, voire comme un châtiment infligé par Dieu après la Chute. Et qui sait d’accepter l’idée que rétablir la santé quand c’est possible est tout à leur honneur , mais que d’aider le malade à mourir quand il est incurable est un geste d’humanité qu’on ne saurait lui refuser….

 

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QUAND LOUISE BROOKS RENCONTRE PABST À LA GARE DE BERLIN…

Ce 14 octobre 1928, j’aurais aimé être dans la foule qui se pressait à la gare de Berlin – il y a même une fanfare -pour accueillir la jeune actrice américaine. Pendant des mois, Georg Wilhelm Pabst a cherché frénétiquement dans les studios, dans les bars, dans la rue celle qui pourrait être Lulu, c’est-à-dire la femme dans toute sa perversité, une créature par-delà le bien et le mal. Il a même songé à Marlène Dietrich – trop âgée, trop transparente à son goût – avant de remarquer Louise Brooks dans « Une fille dans chaque port » de Howard Hawks. Il a aussitôt décelé en elle cette naïveté enfantine dans le vice qui irradiera d’un charme vénéneux son film.

À quoi songe Louise Brooks au milieu de la foule berlinoise ? Elle a fui Hollywood, comme elle avait fui son Kansas natal à quinze ans et comme elle fuira toute sa vie la gloire, le bonheur ou l’amour. Pour seuls viatiques, elle a la lecture de Schopenhauer et sa jeunesse. Sa jeunesse, elle la consumera dans la débauche. Pabst lui ayant dit un jour qu’elle était née putain, elle lui rétorquera qu’il a peut-être raison, mais qu’alors elle est une putain minable qui n’a jamais rien possédé : ni hôtel particulier, ni argent, ni colifichets. Seul le roman de la déchéance l’attire. Voilà qui tombe bien : « Lulu » est l’histoire d’une déchéance, tout comme le « Journal d’une fille perdue », autre chef-d’œuvre qu’elle tournera avec Pabst.

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Ce 14 octobre 1928, à la gare de Berlin, Pabst observe Louise Brooks. Deux ans auparavant, il a scruté avec les plus grands psychanalystes «. Les Mystères d’une âme ». Il en sait long sur l’inconscient et il ne lui faut pas longtemps pour comprendre la nature de cette étrange attirance qui a existé entre Louise et lui avant même cette rencontre. La fascination sera réciproque et Pabst la portera à son paroxysme dans « Lulu ».

« Assassin, espoir des femmes », disait le peintre expressionniste Oscar Kokoschka. Pour Brooksie la stérile, pour Brooksie la schopenhauerienne, il n’est de volupté que dans le regard de Jack l’Éventreur. L’acte d’amour est un acte de mort. Tout le reste n’est que mensonge, hypocrisie, illusion et niaiserie. Commentant les dernières images du film, Louise dira : « C’est la veille de Noël et elle est sur le point de recevoir le cadeau dont elle a toujours rêvé depuis son enfance : mourir de la main d’un maniaque sexuel. »

Pabst dévisage Louise Brooks, ce 14 octobre 1928, à la gare de Berlin. Il est connu pour posséder la plus belle collection de photos obscènes du monde. Il sait maintenant que Louise, petit insecte venimeux, figurera bientôt dans cette collection. Peut-être même, pense-t-il, ne se souviendra-t-on de lui, un jour lointain, un jour où même le cinéma ne sera plus le cinéma, que parce qu’il a capturé dans ses filets cette ultime réincarnation de Lilith. Il se demande s’il aura la force d’être jusqu’au bout un génie du mal, digne de sa partenaire. Peu importe ensuite qu’ils couchent ensemble ou non, que le film soit un échec ou un triomphe, qu’on l’attribue à Pabst ou à Brooks. Peu importe qu’il collabore avec les nazis et qu’elle se prostitue à New York. C’est le prix à payer pour cette apothéose.

« Auriez-vous l’obligeance de m’indiquer le chemin de l’enfer ? » était l’une des phrases favorites de Brooksie. Ce 14 octobre 1928, à la gare de Berlin, dès qu’elle vit Pabst, elle sut qu’elle avait trouvé son Charon.