LE RETOUR D’ULYSSE

Quand j’ai quitté Paris ce 13 juillet 2020, j’étais dans la peau d’Ulysse revenant à Ithaque. Mais nulle Pénélope ne m’attendait. Le voyage avait été tumultueux. Il touchait à son terme. Ma vie aussi d’ailleurs. Elle n’avait été ni pire, ni meilleure que ce que j’en espérais. J’avais échappé aux pièges de Calypso. Mais le spectacle qui s’offrait à moi, à la Gare de Lyon, me fendait le cœur. Des masques partout, des contrôles partout. De la misère partout. J’abandonnais une ville sinistrée qui m’avait procuré tant de plaisirs et qui peu à peu se délabrait : j’assistais à la fin d’un monde et d’un art de vivre. Je n’avais plus rien à y faire : la presse était moribonde, l’édition sinistrée et mes amis, quand ils n’étaient pas morts comme Dominique Noguez ou Clément Rosset, n’étaient guère en meilleur état que la ville qu’ils chérissaient encore. Ce qui m’attristait le plus, c’est que tout esprit de révolte avait disparu. Avec les masques, on était parvenu à museler un peuple. Une nouvelle religion, le covidisme, s’imposait au nom de l’hygiène sans rencontrer la moindre résistance. Elle était même plébiscitée.
Joseph Goebbels qui était un maître dans l’art de la propagande, avait écrit : « Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées. Nous voulons réduire leur vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent plus exprimer que nos idées. » Ce dont il avait rêvé s’était réalisé à l’échelle planétaire. Bref, j’avais connu le meilleur à Paris. Il n’était pas indispensable qu’à quatre-vingt ans, je subisse le pire. Dans le TGV Lyria où j’étais seul, je songeais au mot de Dostoieski : il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est la servitude. 
Il me restait peu de temps à vivre. Autant m’installer dans un Palace, comme Nabokov ou James Hadley Chase. Mon ami Cioran en avait rêvé. À défaut de Pénélope, il serait à mes côtés. Je contemplais le lac Léman. Jamais il ne m’avait paru si beau. J’éprouvais le sentiment du prisonnier libéré de sa geôle. Ou d’Ulysse de retour à Ithaque. Était-ce le point final de ma vie ? J’ai bien peur que oui, tout en me réjouissant d’avoir évité le pire. Adolescent, je voulais être écrivain à Paris. Je l’ai été. Je pensais que Lausanne est la ville idéale quand on est très jeune ou très vieux. Je confirme.

OLIVIER MATHIEU ET SES AMOURS D’ENFANCE

Olivier Mathieu était né pour tout gâcher. Et il a tout gâché. Avec une énergie inépuisable et un instinct très sûr de tout ce qu’il convenait de ne pas faire. Était-ce pour préserver ce génie qui lui est propre et qui ne ressemble à aucun autre ? Un génie qui ne sera jamais reconnu, comme si les dieux lui avaient infligé un châtiment dont il ne se relèverait jamais. Le destin vous joue parfois des tours bizarres : il vous comble de dons pour mieux vous en montrer l’inanité. Il vous précipite dans un suicide existentiel d’où ne surnagent que quelques souvenirs d’enfance. Des éclairs qui vous protègent de la mort prête à vous avaler. Ces éclairs ont des prénoms : Véronique et Corinne. Ce sont elles qui illuminent : « Ma petite bande de jeunes filles en fleurs » , tout comme Albertine chez Proust, Proust auquel Olivier Mathieu a emboîté le pas avec, au bout du chemin, une qualité d’émotion, une ferveur, qui vous donnent un sacré coup de blues. Que de précipices faut-il avoir frôlé pour atteindre un tel degré de perfection ! Comme si Olivier Mathieu avait sacrifié sa vie, ses amours, ses ambitions pour retrouver le temps perdu, un temps à jamais gravé dans sa mémoire sans doute parce qu’il est parvenu à esquiver les tentations de la chair pour aimer comme un éternel enfant.
Certains ont décrit à juste titre Olivier Mathieu comme le dernier des romantiques. Il a aimé, il a haï. Il a été aimé, il a été haï. Il en a ri, il en a pleuré. Mais les seules jouissances de son âme furent celles que lui procurèrent Véronique et Corinne. Il ne les a jamais possédées. Ce sont elles pourtant, ces adolescentes d’un siècle déjà éteint, qui illuminent son âme à l’heure du crépuscule. C’est à elles qu’il s’adresse dans un ultime élan du cœur. C’est à elles qu’il doit de pouvoir rembobiner le film de sa vie en songeant que non tout n’était pas définitivement perdu. Par un tour de magie auquel personne ne s’attendait et dans un genre périlleux entre tous, celui des amours enfuies, il nous livre un chef d’œuvre. Et je pèse mes mots. Tout était perdu. Tout est retrouvé. La magie de l’écriture n’est pas un vain mot. Olivier Mathieu en connaît le prix. Le reste importe peu.


« Ma petite bande de jeunes filles en fleurs », Olivier Mathieu. Ed des Petits Bonheurs. Saint – Nazaire, 2020.

Paris c’est fini…

Après le suicide de Rachel à vingt ans, je ne pouvais pas entendre le tube d’Hervé Vilard : « Capri, c’est fini » sans avoir des crises de larmes. C’était l’époque de « Salut les Copains » et d’Hubert sur Europe 1. Hubert aussi est mort dans l’indifférence générale, il y a quelques mois. J’en parlais à Hervé Vilard lors de ma dernière soirée parisienne organisée par Simon Colin. Il y avait là, entre autres, Basile de Koch, Morgan Sportès et un essaim de jeunes filles que je contemplais en songeant que je ne les reverrai plus. Quelques heures plus tard, je prendrais le TGV Lyria qui me conduirait dans le pays de mon enfance. Qui sait si je reviendrais jamais à Paris ? Hervé Vilard m’avait confié qu’aujourd’hui il chanterait : « Paris, c’est fini ». Était-ce uniquement la faute d’un virus et d’une gestion sanitaire abracadabrantesque ? Ou était-ce le temps qui imperceptiblement nous avait rendu étrangers à ce « nouveau monde » que célébrait un Président qui aurait pu être mon fils ? À l’exception de mon ami Comte-Sponville, les commentaires que j’entendais sur les chaînes d’info me semblaient aussi déconnectés du réel que les décisions gouvernementales.


Ne me restait-il plus qu’à me réfugier dans mes souvenirs ? Qu’avais-encore à faire à Paris : presque tous mes amis, quand ils n’étaient pas morts ou impotents, avaient déserté cette ville qui avait été parée de tous les prestiges durant ses années glorieuses et qui n’était plus qu’un coupe-gorge ? Oui, Paris, c’était bien fini, même si je ne parvenais pas à m’y résoudre. Rachel était morte. Je n’entendrai plus jamais « Salut les Copains » : les années Yushi, du nom de ma cantine japonaise, s’achevaient. J’ai en horreur ces « cellules psychologiques » qui sont mises en place à la suite d’une catastrophe pour vous aider à faire « le travail de deuil ». Je préfète l’affronter seul. Et pourtant quand je pense au Paris que j’ai aimé, je retiens mes larmes. Et je me demande : qu’a-t’il bien pu se passer pour que la ville la plus proche du Paradis devienne un agglomérat de misères, tant intellectuelles que sociales ? Pour ne pas me laisser envahir par la mélancolie, j’écoute parfois sur YouTube les sketches de Karim Duval – celui sur Covidisme comme nouvelle religion est à ne rater sous aucun prétexte – ou l’émission belge de Simon Monceau : « Ça va se savoir », tellement glauque qu’elle vous réconcilierait presque avec l’existence.

Je regarde également les matches de foot d’équipes helvétiques que je suivais avec mon père dans mon enfance. Les Young-Boys de Berne qui ont écrasé Tirana sont particulièrement bons. Mais je ne suis plus un young boy : just an old boy qui macère dans sa solitude et dans sa nostalgie d’un Paris qui n’existe plus.

QUELQUES MAUVAISES PENSEES…

Mon ami viennois, Arthur Schnitzler,  soutenait un soir au café Hawelka que les jeunes filles, ces petits animaux analphabètes et chronophages, peuvent devenir féroces ou se laisser mourir dès lors qu’elles sentent leur amour menacé. La jouissance qu’elles éprouvent à imposer leur présence, non sans malice, l’emporte toujours sur leur orgueil. Elles sont manipulatrices par essence et, simultanément, capables d’un dévouement infini. Tant qu’on les désire, on redoute de les perdre. Mais dès lors qu’on n’éprouve plus rien pour elles, elles deviennent un objet de répulsion. Elles s’en accommodent tant qu’on ne leur retire pas leur gîte et leur pitance. Elles sont certes capables de se suicider pour laisser une trace indélébile dans ce qu’elles imaginent être notre cœur. J’ai déjà connu cela . J’étais jeune alors. Je ne suis plus certain de pouvoir le supporter aujourd’hui encore. Peut-être est-ce le signe que mon déclin est plus avancé que je ne l’imaginais. 

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Saint François de Sales dit que l’esprit de Dieu fuit les esprits qui cherchent trop à se connaître. Il faut beaucoup de simplicité, de naïveté et de générosité pour L’accueillir. C’est dire si je suis constitutionnellement athée. Il m’arrive de le regretter. Dès lors qu’on s’est un peu penché sur soi-même et sur les autres, on n’a plus qu’une envie : prendre la fuite. Finalement, je crois que Dieu et le Suicide, c’est un peu la même chose. Le suicide est la religion de ceux qui n’en ont pas. Choisir Dieu ou choisir le suicide, c’est un même acte de violence, un même refus du monde, un même dégoût de soi, un même sentiment de l’inanité de tout. Peut-être y a-t-il, mais je n’en jurerais pas, un peu plus de grandeur dans le suicide, car la pensée atteint là un dépouillement absolu. En me tuant, c’est l’espoir que je tue. Avoir compris que tout est foutu et en tirer les conséquences, au moins pour soi, voilà la seule philosophie qui me semble acceptable.

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Un auteur espagnol, recensé par La Quinzaine littéraire, soutient que la France est  » le poison de l’Europe « , idée qui était chère à mon ami Cioran. Le XX siècle à été une calamité car il a glorifié une pensée française qui n’a jamais été qu’un sous-produit frelaté de la phénoménologie et du charabia heideggérien. Et ceci qui désolera mes amis francais : c’est sous Louis XIV que l’esprit français a le mieux montré sa vraie nature. Le caractère superficiel et vaniteux de sa culture a alors atteint son apogée. La mainmise du pouvoir d’ État sur l’art a été un désastre, préfigurant le modèle stalinien. Par la suite, la France s’autoproclamera  » modèle mondial « ,  sans avoir jamais rien produit qui ait une dimension universelle. Je n’insisterai pas pour ne pas blesser ceux qui ont une fibre nationale, voire nationaliste. 

« Tempête de Neige » exposé en 1842 de J.W. Turner Snow Storm – Steam-Boat off a Harbour’s Mouth making Signals in Shallow Water, and going by the Lead

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Schopenhauer comparait l’acte sexuel à un crime, viol ou meurtre, suggérant que les aspects les plus insupportables de la femme sont une punition méritée par l’homme, cette dernière n’en finissant pas de se venger des violences qu’elle a subies. Seul le renoncement à la procréation, c’est-à-dire le suicide de l’humanité, serait à même de mettre un terme à cette immémoriale haine des sexes.

Même son ce cloche chez Octave Mirbeau, si apprécié par Bunuel : « La femme n’est pas un cerveau, elle est un sexe, rien de plus. Elle n’a qu’un rôle dans l’univers : celui de faire l’amour. » Elle est l’instrument de l’Inconscient ou de la Volonté qui mène le monde. Son individualité s’efface derrière sa fonction, qui est de perpétuer l’espèce. Créature maléfique, fatale par sa beauté qui transforme les hommes en pourceaux ou en pantins, elles les attire comme l’araignée dans sa toile. 

On comprend dès lors ce personnage de Maupassant qui, d’abord effrayé par le mariage, puis écoeuré  par le « souffle léger des pourritures humaines » qu’exhale pourtant sa fraîche épouse, renonce à la chair en faveur du végétal :  » Oh ! la chair, s’écrie-t-il, fumier séduisant et vivant, putréfaction en marche, qui pense, qui parle, qui regarde et qui sourit….Pourquoi les fleurs, seules, sentent-elles si bons  ? « 

Plus cynique, Baudelaire aimait raconter l’histoire de cet homme qui va au tir au pistolet, accompagné de son épouse. Il ajuste une poupée et souffle à sa compagne :  » Je me figure que c’est toi.  » Il ferme les yeux et abat la poupée. Puis, il dit en baisant la main de sa femme  » Cher ange, que je te remercie pour mon adresse ! « 

J’ouvre au hasard les carnets d’Imre Kertész et je tombe sur cette citation : « On ne passe pas d’une âme à l’autre : on y entre par effraction et on s’enfuit. Encore heureux  – si par peur ou par vanité – on ne devient pas un assassin. »
Je ne pouvais rêver meilleure conclusion à  mes  divagations.

JE N’ÉTAIS PAS FAIT POUR LA BOXE

Mon père qui était plutôt un intellectuel, avait pour ami Georges Baumgartner, un ancien champion suisse de boxe. Il lui avait demandé de m’entraîner avec l’arrière-pensée que si l’homme n’est pas fait pour la boxe, la boxe est faite pour l’homme. J’avais douze ans et il était temps que je me prépare à monter sur le ring. La vie, après tout, consiste à donner des coups et à en recevoir. Aussi tous les samedis après-midi, j’allais m’entraîner dans la salle de sport du Petit-Chêne où Georges Baumgartner nous préparait au grand combat de l’existence dont je pressentais déjà que nous sortirions tous vaincus. J’amusais beaucoup mon coach en récitant sur un air de rumba les catilinaires de Cicéron en latin. Il se doutait bien que ma carrière de boxeur s’arrêterait vite, mais par sympathie pour mon père, il m’avait pris sous sa protection.
Vint le jour où il fallut monter sur le ring. Je me répétais : tu n’as aucune chance, mais tente de la saisir quand même. En pure perte. Au deuxième round, je fus mis K.O. , l’arcade sourcilière en sang et bien décidé à faire du latin plutôt que de la boxe. J’avais également une passion que je partageais avec mon père pour le football, mais là non plus, même comme junior au Lausanne-Sport, je ne brillais pas. Il fallait se rendre à l’évidence : je ne serais jamais ni Mike Tyson, ni une des gloires du football helvétique.


En revanche, j’aimais écouter mon père quand il me racontait la mort d’Al Brown, champion du monde des poids coq que Jean Cocteau avait pris sous sa protection et qu’il considérait tout à la fois comme un mime, un poète et un sorcier. Cocteau aimait cette « poésie active, à la syntaxe mystérieuse » qu’est la boxe. Quand Al Brown mourut le 11 avril 1951 ( j’avais dix ans ) dans l’oubli le plus total, alcoolique et toxicomane, son cercueil, fixé sur le toit d’une camionnette, sillonna pendant deux nuits les rues de Harlem. Ce fut sa manière à lui de prendre congé de la boxe, de la poésie et de New-York. C’est une histoire qui est restée gravée dans mémoire. À défaut d’avoir été Al Brown ou Mike Tyson, j’aurai lutté avec les mots. Là aussi, en pure perte.

BENJAMIN CONSTANT OU LE GOÛT DU JEU

Benjamin Constant a été un modèle pour moi. On a dit de lui qu’il était « le plus français de tous les Suisses ».

On a dit la même chose de moi.

Que je n’aie pas été à la hauteur de mon modèle, personne ne le contestera. Il n’est pas donné à chacun d’écrire en trois semaines un chef-d’œuvre, Adolphe, qui, comme Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, imprégnera des générations de jeunes lecteurs et donnera à leur vie sentimentale un tour qui n’est plus de mise aujourd’hui. Paradoxalement, Adolphe est un roman auquel Benjamin Constant qui en est à la fois l’auteur et le modèle, n’attachait que peu d’importance. Cela ne lui donne que plus de valeur à mes yeux.

Benjamin Constant naît le 25 octobre 1767 à Lausanne, petite ville encore campagnarde de sept mille habitants, dont Voltaire qui s’en était épris, écrivait : « On y parle français, mais on y pense à l’anglaise ». Et encore : «  On y joint la politesse d’Athènes à la simplicité de Sparte. » Peut-on rêver plus beau compliment ? Je doute que Lausanne le mérite encore, mais il en reste des traces. L’identité d’un lieu ou d’un être ne s’efface pas si facilement.
Il n’est pas donné à tout le monde d’être orphelin : ce fut le cas de Benjamin Constant. Sa mère meurt peu après sa naissance et son père, le colonel Juste de Constant, le confie à de bien étranges précepteurs, dont le mieux inspiré lui enseignera à cinq ans déjà le grec, qu’il lui a présenté comme un langage secret à apprendre «  par jeu ». Jamais d’ailleurs on ne fera appel en vain à son goût du jeu. Benjamin Constant, toute sa vie durant, jouera que ce soit en politique, en amour ou à la roulette, où il perdra des sommes considérables.
Son père me rappelle le mien : bien que distant – je n’ai jamais embrassé le mien -, il est fier de son fils : il en attend beaucoup. Il est vrai qu’à dix ans déjà, le petit Benjamin compose des opuscules, joue du clavecin et passe sa vie chez les demoiselles. Il va dans le monde et le juge : « Ils ont tous l’air de ne pas s’aimer beaucoup. » Et à quinze ans, il arrive à la même conclusion que moi encore adolescent : « Énigme du monde, j’ai peur qu’elle tienne en deux mots : propagation pour les espèces et douleur pour les individus. »


Son père, comme le mien d’ailleurs, lui donne quelques conseils pour ses entreprises de séduction- et elles seront multiples à commencer par Madame de Staël. Benjamin Constant est pénétré par la maxime des libertins que son père lui a enseignée: « Cela leur fait si peu de mal et à nous tant de plaisir! » Il a retenu également pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nommait alors une folie, c’est-à-dire se marier. Et surtout pas avec une personne qui ne soit pas parfaitement son égale par la fortune, la naissance et les avantages extérieurs. Il sait que les femmes, enjeu de la vanité masculine, ont une destinée des plus courtes : à vingt ans, elles peuvent encore donner pendant quelque temps du plaisir, mais qu’après trente ans, écrit Constant, « que leur sert leur liberté, sinon à offrir ce dont personne ne veut ? » Il sait également que toute passion est une mise à mort, l’expérience nous enseignant que celui qui se donne le plus va au-devant des déboires les plus fâcheux : ce n’est jamais impunément qu’on sacrifie son amour propre à l’amour. Tel sera le thème d’Adolphe que Sainte-Beuve, autre Lausannois d’adoption, qualifiera de « petit livre fin de siècle qui porte la marque de l’intelligence la plus aigüe et du dessèchement. »


Benjamin Constant, un cœur sec ? Ce serait oublier que lui qui avait écrit dans sa jeunesse qu’il aspirait à avoir « les avantages d’un homme vivant noblement, c’est-à-dire utile ni à lui, ni aux autres », se rapproche du peuple, dénonce la traite des Noirs, lutte contre les privilégiés de son temps et défend inlassablement la liberté de la presse et le droit au suicide. Son libéralisme n’est pas une façade : il jaillit de loin. De la persécution des catholiques contre ses ancêtres protestants, des Vaudois subissant le joug des barons de Berne, de l’exil imposé par Napoléon à Madame de Staël, ainsi que de son bref passage dans les prisons de la Révolution. Sans doute tenait-il plus à son pamphlet contre Napoléon qu’à « Adolphe ». Lorsque paraît : « De l’esprit de conquête et de l’usurpation », réquisitoire décisif et prémonitoire contre toutes les formes de despotisme, Stendhal écrit : « Il est paru un chef d’œuvre qui coûte 3 F. et 10 sous », ajoutant : « Certaines pages sont meilleures que Montesquieu. »


Lorsque je remonte l’avenue Benjamin Constant à Lausanne, je songe que j’aurais pu choisir pire comme modèle.

LE BILLET DU VAURIEN – ALEXANDRE VINET, LE KIERKEGAARD VAUDOIS

De ma fenêtre du Lausanne-Palace, je distingue la statue d’Alexandre Vinet. Sur son socle, je peux lire : «  Le christianisme est dans le monde l’immortelle semence de la Liberté. » Ce théologien protestant de la première moitié du dix-neuvième siècle professait une passion indéfectible pour la liberté et, sans doute, une profession de foi comme celle-ci nous parlerait-elle plus aujourd’hui : « Quand tous les périls seraient dans la liberté, toute la tranquillité dans la servitude, je préférerais encore la liberté, car la liberté, c’est la vie et la servitude, c’est la mort. »
Professeur de théologie et de littérature à l’université de Lausanne, où il fut l’ami et le collègue de Sainte-Beuve, Alexandre Vinet avait pour modèle Pascal dont les Pensées conciliaient l’exigence éthique et l’exigence esthétique. Il voyait en lui l’exemple même d’une « individualité » qu’il opposait à l’individualisme d’un Montaigne. Il ne concevait pas la littérature comme une activité autonome, se suffisant à elle-même, mais comme une voie vers la création de l’être spirituel en chacun. Henri-Frédéric Amiel qui en fit d’abord son père spirituel, avant de prendre ses distances et de le critiquer sans ménagement , lui reprocha une ingénuité qui consiste à enfoncer des portes ouvertes et à découvrir laborieusement ce que tout le monde sait : «  Il n’écrit pas pour les hommes, mais pour les pensionnats de demoiselles et de dames pieuses », asséna encore Amiel tout en reconnaissant avec une singulière lucidité que les défauts de Vinet le blessent d’autant plus que ce sont précisément les siens. 
Pourtant Alexandre Vinet, aujourd’hui bien oublié, vaut mieux que cela, notamment comme théologien et je lui dois de m’avoir fait comprendre que le protestantisme est « un espace aménagé à la liberté de conscience et où peuvent s’abriter également la foi et l’incrédulité. » Il développait volontiers l’idée que là où l’incrédulité est impossible, la foi est impossible également. Le contraire de la foi, ce n’est pas le doute, mais la certitude qu’elle soit athée ou religieuse, peu importe. Ce n’est qu’à condition de n’être pas évidente qu’une religion est une religion. Sans ce mouvement constant qui va de l’incrédulité à la foi et de la foi à l’incrédulité, nous sommes au mieux dans le dogmatisme, au pire dans les superstitions. Sur ce point Alexandre Vinet rejoint Kierkegaard. Et par ailleurs, on ne peut qu’être sensible à une certaine parenté avec un autre Lausannois à l’existence plus aventureuse et cosmopolite : Benjamin Constant.
Dans les Carnets qu’il tenait, il eût surpris maints de ses lecteurs par ses tournures paradoxales proches d’un pessimisme d’un La Rochefoucauld dans le fond comme dans la forme : « Il me semble parfois, écrivait Vinet, qu’il est plus facile d’aimer ses ennemis que ses amis. » Ou encore : « Nous supportons plus facilement d’être dépassés que d’être égalés. » Il tenait que la recherche exclusive de la forme ruine la forme elle-même, ce qui ne l’empêcha pas de céder à la tentation romantique de composer des poèmes, goûtant ainsi au  » parfum du péché ”, tout comme Amiel l’avait fait, mais avec une mièvrerie qui laissait pantoise les jeunes filles de la bonne société lausannoise que j’avais comme élèves à l’école Vinet, précisément, dans les années soixante. Elles portaient encore des uniformes inspirés des tenues des lycéennes japonaises avec des jupes courtes et des bas blanc retombant sur leurs chevilles.

Cette école Vinet a beaucoup compté dans ma jeunesse lausannoise : elle est devenue mixte, démocratique et les jeunes filles ont délaissé les uniformes japonais pour des jeans. La religion n’y a plus cours. La perversité non plus qui exige un certain raffinement. Autrement, laissons le vagin aux domestiques !

WOODY ALLEN, NORMAN O. BROWN ET MOI…

Pour briller en société et pour emballer les filles, il convenait durant ma lointaine jeunesse de faire preuve d’une culture littéraire et philosophique qui agissait comme un aimant. Woody Allen dans son autobiographie raconte comment il s’acharnait à comprendre Faulkner et Kafka, délaissant parfois les classiques pour lire des romans que personne n’aurait eu l’idée de parcourir comme le récit des amours de jeunesse de Joseph Goebbels, intitulé « Michael » dont le protagoniste connaît toutes les angoisses du soupirant transi qui rêve de l’amour de toutes les filles. Je n’ai jamais poussé la curiosité aussi loin, d’autant que Goebbels lui-même le considérait comme un ratage absolu. Mieux valait connaître par cœur « Le Portrait de Dorian Gray » et aborder les filles à la piscine Montchoisi , celle de mon adolescence lausannoise, en leur demandant négligemment ce qu’elles pensaient de Lord Henry. Et leur apprendre que George Sanders, peu avant son suicide dans un palace de Barcelone, avait écrit son autobiographie d’un cynisme absolu : « Mémoires d’une fripouille ». Il m’arrivait parfois de le croiser dans les rues de Lausanne en compagnie de Jack Palance. Et de rêver qu’un jour peut-être moi aussi j’aurai ma place dans la mythologie hollywoodienne. Le destin en décida autrement. Mais avant de vous révéler pourquoi, je ne résiste pas au plaisir de citer le mot laissé par George Sanders avant d’absorber un flacon de Nembutal, mélangé avec du whisky ( je suivrai son exemple, bien sûr ) : « Je m’en vais parce que je m’ennuie. Je sens que j’ai vécu suffisamment longtemps. Je vous abandonne à vos soucis dans cette charmante fosse d’aisance. Bon courage !»


Ce qui m’a conduit à Paris et surtout à devenir chroniqueur au « Monde », c’est un livre d’un auteur alors inconnu, Norman O. Brown, dont le titre « Eros et Thanatos » avait attiré ma curiosité. Il était édité par Maurice Nadeau ce qui était un gage de qualité. Woody Allen raconte dans ses Mémoires qu’il avait eu le même réflexe et qu’il avait tout appris de la perversité polymorphe en découvrant Norman O. Brown. Non sans présomption, j’envoyai depuis Lausanne un article sur cet abécédaire de la perversion au responsable du « Monde des Livres » qui l’apprécia et m’incita à collaborer à ce qui était alors un prestigieux quotidien du soir. Je parvins même quelques années plus tard, grâce à Jacques Fauvet, à faire entrer le loup dans la bergerie, le loup n’étant autre que Gabriel Matzneff. J’avais quitté Lausanne sans regrets et oublié mes rêves hollywoodiens. Et me voici, un demi-siècle plus tard, dans la chambre 612 du Lausanne-Palace avec du Nembutal et du whisky japonais. Rassurez-vous : je ne m’ennuie pas encore ! 

CRACHATS NIHILISTES À PULLY-PLAGE

Durant l’été, la piscine de Pully est le rendez-vous des forçats du tennis de table. Depuis le temps que je les affronte, j’ai appris à les connaître : ce sont des Vaudois de tous les milieux dont Joseph serait la figure emblématique : taiseux, méprisant la France, célibataire endurci – surtout pas d’emmerdes – il aspire à avoir un cercueil en forme de raquette de ping-pong. Le seul livre qu’il achète année après année, concerne les revêtements des raquettes de tennis de table. Il est un expert en la matière. Quand il ne joue pas, il va à la pêche. Somme toute, c’ est un homme heureux. Son partenaire préféré est un ancien gardien de but de l’Olympic de Lyon qui, contrairement à Joseph, se passionne pour tous les scandales sexuels et se demande chaque été s’il ira se débaucher à Cuba ou au Maroc.

En définitive, il reste à Lausanne qu’il arpente à grands pas, comme s’il était traqué par un démon. Le meilleur joueur est un exilé chilien, adepte des Témoins de Jéhova, ce qui ne l’empêche pas de contester la plupart des points. Quand il est arrivé en Suisse, m’a-t’ il raconté, il a eu l’impression de franchir le seuil d’un vaste cimetière. La répression sous Pinochet ne ressemblait en rien à ce que racontaient les journalistes occidentaux. Il la jugeait tout à fait supportable. Ce que confirme un autre pongiste de Pully-Plage, un ancien rédacteur du service étranger du « Monde » , que je suis fort surpris de retrouver sur les bords du lac Léman. Il manifeste une belle obstination à vouloir m’écraser au tennis de table : ce ne sera pas encore pour cette année.


Près des vestiaires, se trouve une bibliothèque où l’on trouve de tout, y compris Modiano, Sollers ou Roth. Chacun y fait son marché pour l’hiver. Je choisis en général des mangas plus à ma portée. Il y a quelques jours cependant, mon regard a été capté par un livre à la couverture noire portant un titre qui ne pouvait pas ne pas m’interpeller : « Fièvres et crachats d’un nihiliste postmoderne » signé Gabriel Noncris. Je l’ai emporté avec moi et je ne l’ai pas regretté. Il est composé d’aphorismes qui sont autant de pilules de cyanure. L’éditeur précise que l’auteur s’est suicidé jeune, lui laissant le soin de publier ses larmes refoulées et ses anathèmes féroces. Son corps, sans doute emporté par le Rhône, n’a jamais été retrouvé. Cioran n’aurait sans doute pas gobé ce stratagème littéraire, mais il aurait goûté le goût de ces larmes cristallisées, les larmes d’un paria qui quitte incognito le théâtre du monde, sans que personne ne remarque le suicide d’un être déjà mort.
Je précise que l’auteur de ces crachats enfiévrés ne peut en aucun cas être un pongiste de Pully-Plage : ils sont trop absorbés par leur jeu pour songer au suicide. Mais je présume que tous auraient apprécié cet aphorisme : « La vie est un jeu : marque des points pour souffrir le moins possible ou suicide-toi. » Pour ma part, je goûte assez l’idée que la vie est une gare abandonnée dans laquelle nous attendons en vain le train du salut. Cela me rappelle la chanson d’Hervé Vilard : « Faut-il mourir ou vivre ? »

LA NUIT OÙ J’AI CRU DEVENIR FOU…

POUR NE PAS ENCOMBRER LES TABLES DES LIBRAIRIES ET POUR TENTER UNE EXPÉRIENCE, J’AI PUBLIÉ SUR AMAZON MES DEUX DERNIERS LIVRES .
LE PREMIER, UN RECUEIL DE PROPOS NIHILISTES ET HUMORISTIQUES, NOUS INVITE « AU CAFÉ SCHOPENHAUER » ( c’est son titre ). LE SECOND PARLE DU PRINTEMPS COVID ET DE L’AFFAIRE MATZNEFF. IL S’INTITULE : « LA NUIT OÙ J’AI CRU DEVENIR FOU ». ILS ONT EN COMMUN DE NOUS ÉLOIGNER DES SENTIERS BATTUS. MÉRITENT-ILS VOTRE ATTENTION ? À VOUS D’EN JUGER. IL ME SEMBLE QU’ILS MÉRITAIENT AU MOINS D’ÊTRE PORTÉS À VOTRE ATTENTION.
VOILÀ QUI EST FAIT !