CE QUE HITLER DOIT AU DOCTEUR TREBITSCH

Il est toujours agréable de faire une découverte, même si en l’occurrence c’est celle d’un personnage peu recommandable : Arthur Trebitsch ( 1880-1927 ). Juif viennois, il a inspiré un roman de Joseph Roth : « La toile d’araignée » ( 1923 ) sur le national-socialisme où il figure d’ailleurs sous son vrai nom. Il est surprenant que les historiens qui se sont penchés sur l’histoire du nazisme aient ignoré le docteur Trebitsch qui non seulement influença Hitler, mais finança le parti nazi à ses débuts. Le portrait qu’en fait Joseph Roth le rendrait d’ailleurs plutôt sympathique : avec sa barbe rousse, ses yeux bleus et son physique athlétique, son intelligence supérieure et son excentricité.
Arthur Trebitsch qui fréquenta le même lycée à Vienne que son ami Otto Weininger, se croyait investi d’une mission : sauver la race nordique du poison juif. Était-il conscient que sa haine du peuple juif relevait de la paranoïa ? Vraisemblablement, puisqu’il fit quelques séjours à l’hôpital psychiatrique où on le jugea désespérément normal. Ce qui l’amena dans ses instants de lucidité à écrire un livre au titre accrocheur : « Ma paranoïa et moi ». Il le publia dans la maison d’édition qu’il avait créée: les éditions Antéa, du nom du géant grec Antée, fils de Poséidon et de la mère de la terre, Gaia. Le chancelier Hitler citait volontiers le géant antique Antée « qui chaque fois qu’il tombait à terre se relevait plus fort encore » et conseillait la lecture de la profession de foi de Trebitsch : « Esprit et judaïté » qui datait de 1919. D’ailleurs, les deux hommes se connaissaient personnellement, non seulement parce qu’ils partageaient la même vision du monde, mais aussi parce que Trebitsch avait créé la branche autrichienne du parti nazi. Comme tout bon paranoïaque, il se méfiait de tous ces serpents juifs qui infiltraient le parti et vérifiait s’ils n’étaient pas circoncis. Même Hitler avait un peu de peine à le prendre au sérieux, tout en affirmant que Trebitsch était capable de démasquer les juifs comme personne ne l’avait fait avant lui. Il songea même à lui confier la fonction de responsable de l’éducation idéologique du peuple allemand occupée par Alfred Rosenberg ( encore un Juif selon Trebitsch) avant de l’écarter définitivement.
Sans doute intimement persuadé que Hitler avait usurpé la place qui lui revenait, il poursuivit néanmoins en solitaire sa lugubre mission allant de ville en ville pour prêcher l’éradication des Juifs. Il parlait devant des centaines de personnes incapables de comprendre un moindre mot de ses harangues. Mais peu lui importait, il avait la certitude d’accomplir par là un acte égal à celui de Luther brûlant la bulle papale. Il tenait également un registre de noms allant de Streicher à Rosenberg, sans omettre Strasser, qui sapaient la cause sacrée à laquelle il se donnait corps et âme.
Theodor Lessing qui l’a bien connu, était frappé par le fait que son délire se concentrait sur un point unique: l’empoisonnement du monde par les Juifs. « Dans tous les autres domaines, ajoute-t’il, il faisait preuve d’une lucidité et d’une logique rares. L’entendre parler était un délice, tant son argumentation était lumineuse. » Mais quand il évoquait les multiples tentatives d’empoisonnement dont il avait été victime, une certaine gêne s’installait. Et quand il exigeait que l’on examinât son sang pour avoir la preuve qu’il était bien un Germain, plus aucun doute n’était permis, il ne pouvait pas se détacher de ce constat : « Toi aussi, tu es juif. » Il se considérait d’ailleurs comme un être maudit. « Faut-il voir en lui un homme méprisable ou un homme malheureux ? » se demanda Theodor Lessing quand il apprit sa mort provoquée par une tuberculose miliaire. Trebitsch n’a jamais cru en ce diagnostic. Jusqu’à sa dernière heure, il demeura convaincu que les juifs ayant déjoué toutes ses précautions, étaient parvenus à l’empoisonner. Quant à Hitler, il ne fit qu’un bref commentaire: « Je ne sais plus rien de lui. Mais je n’ai pas oublié ce qu’il a écrit. »

CE QUE CAMILLE PAGLIA PENSE DU FÉMINISME

Nul n’est censé ignorer Camille Paglia, cette féministe américaine fascinée par l’Antiquité qu’elle a enseignée à l’université de Yale, à l’humour féroce, plus proche de Sade et de Nietzsche que de la « French Theory », cette imposture élitiste qui a permis aux disciples de Derrida, de Lacan et de Foucault de se vautrer dans leur propre fange verbale. Aussi quand elle a appris qu’Homère avait été retiré du programme scolaire des écoles du Massachusetts, son sang n’a fait qu’un tour. Et elle n’a pas caché ce qu’elle pensait du néo-féminisme, « ce bac à légumes dans lequel des bandes de pleureuses opiniâtres entreposent toutes leurs névroses pourrissantes. »Camille Paglia, qui a pour modèles les déesses romaines et les prostituées, n’en peut plus que dès qu’une fille se fait arracher son soutien-gorge on fasse appel à la Shoah et clame haut et fort que le temps est venu de mettre fin à ce féminisme d’infirmerie, qui accueille comme dans un hôpital psychiatrique des cohortes entières de larmoyantes, de victimes de viols et de survivantes à l’inceste. Cette libertaire a pris en horreur toutes celles – et tous ceux, bien sûr, – qui se réfugient dans le statut de victimes pour mieux dissimuler leurs propres échecs en les attribuant au patriarcat plutôt qu’à elles-mêmes. Mieux vaut lire Homère que geindre. Cette libertaire est évidement favorable à l’euthanasie qui relève d’une décision individuelle tout comme les formes les plus inadmissibles aujourd’hui ( elle songe évidemment aux débats sur le consentement ) de la sexualité. L’Etat ne doit disposer d’aucun pouvoir de contrôle ou de réglementation sur notre sexualité ou notre désir de quitter la vie. Par ailleurs, et cela achèvera de vous la rendre sympathique, elle est favorable à la peine de mort. À titre personnel, je vote Camille Paglia.

PIERRE-GUILLAUME DE ROUX, L’AMI…

Oui, j’ai eu honte d’avoir travaillé pendant trente-cinq ans dans un journal, « Le Monde » en l’occurrence, qui consacrait deux pages pour présenter Pierre-Guillaume de Roux comme un éditeur infréquentable, lui qui se souciait si peu de politique et qui n’avait qu’une passion : la littérature. Eussé-je été encore dans cette gazette convertie à l’ordre moral que j’aurais aussitôt démissionné. Dieu merci, sentant le vent tourner, je l’avais déjà fait dix ans auparavant pour travailler avec Frédéric Pajak pour « L’Imbécile », puis avec Elisabeth Lévy pour « Causeur » où j’avais retrouvé quelques esprits libres qui étaient édités par Pierre-Guillaume de Roux. Enfin, un peu d’oxygène !
Il y a si longtemps que je te connaissais, Pierre-Guillaume. Tu avais été le premier éditeur à t’intéresser à Linda Lê, la jeune Vietnamienne qui partageait ma vie. Tu avais pris le risque de publier ses trois premiers livres : « Un si tendre vampire », « Fuir » et « Solo ». Gabriel Matzneff qui était, si je ne me trompe pas, ton parrain, avait salué ton initiative en écrivant dans Le Figaro Magazine un article retentissant : « A star is born ». Il ne se trompait pas : les vrais écrivains reconnaissent aussitôt les vrais écrivains.
Quand j’avais quitté les Presses Universitaires de France après la mort de Prigent, un grand éditeur lui aussi, remplacé par une femme qui refusait de publier le superbe livre d’Arnaud Le Guern sur Paul Gégauff sous l’odieux prétexte qu’il était trop marqué à droite, tu l’avais accueilli, comme tu le fis pour notre ami commun Ivan Rioufol, puis pour Pierre Mari et Jean-!ouïs Kuffer, sans oublier l’inénarrable Steven Sampson perdu dans des intrigues tordues avec Philippe Roth. Quant à l’amitié indéfectible que tu portais à Serge Koster, elle t’a amené à publier ses meilleurs livres, notamment son Paul Léautaud.
Vingt-cinq ans après avoir lancé Linda Lê, tu as également pris le risque d’éditer Marie Céhère et ses « Petits Poissons », fabuleux roman d’apprentissage, ainsi que son essai sur Brigitte Bardot. Par pudeur, je tairai le plaisir que j’ai pris en voyant mon John Wayne figurer dans ton catalogue. Nous avions d’autres projets, notamment un qui nous tenait particulièrement à cœur : rééditer : « Louise Brooks, portrait d’une anti-star » aujourd’hui introuvable et plus que jamais d’actualité, elle qui était comme toi affranchie de tous les préjugés.
Mais ce que je n’oublierai jamais, c’étaient nos dîners chez Yushi ou chez Yen, ainsi que les films que nous tournions avec Olivier François et Alfred Eibel chez Jacqueline, ton adorable mère. Elle a perdu un fils exceptionnel et elle ne s’en consolera jamais. Qu’elle sache au moins que pour nous aussi il restera gravé dans nos mémoires.

Le Billet du Vaurien – LES CROISSANTS DE MADAME VERDURIN

Parmi les événements de la Première Guerre mondiale, rares sont ceux qui ont provoqué une telle émotion que le naufrage du paquebot Lusitania, torpillé par les Allemands au large des côtes irlandaises et coulé en dix-huit minutes, le 5 mai 1915. Plus de mille deux cents personnes, dont le milliardaire Alfred Vandebilt, y perdront la vie. Et depuis un siècle, après le naufrage du Titanic en 1912, les hypothèses les plus farfelues seront élaborées pour comprendre comment ce paquebot, le plus luxueux du monde, a pu couler en moins d’un quart d’heure. Le mystère reste entier, aucun scénario n’ayant été confirmé en raison de l’épave qui repose à 90 mètres de profondeur. Seule certitude : ce n’est pas le naufrage du Lusitania qui décidera les Américains de combattre aux côtés des Anglais.
Ce bref rappel historique pour mieux revenir à Marcel Proust et, en l’occurrence, à l’un des personnages les plus pittoresques et les plus odieux de la Recherche : Madame Verdurin. Elle a obtenu du docteur Cottard une ordonnance lui permettant de se procurer des croissants prétextant qu’ils apaisent ses migraines, ainsi qu’une autorisation spéciale des bureaux militaires. Mais que ne refuserait-on à Madame Verdurin ?
Toujours est-il que le 8 mai 1915 au matin, en trempant son croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’ il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais, note malicieusement Proust, la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car, tout en faisant la bouche pleine ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre sa migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction.
Et, comme chaque soir, dans son salon politique, elle continuerait à pérorer sur ce que les armées devraient faire sur terre comme sur mer. Remplaçons son salon par les chaînes d’information en continu et Madame Verdurin par le chroniqueur de votre choix prônant telle ou telle stratégie pour éradiquer le virus apocalyptique coûte que coûte et tirez-en la conclusion qu’il vous plaira !

OÙ EST PASSÉE CANDY ?

À un ami qui me demande ce que je fais depuis des mois au Lausanne-Palace, je réponds que je savoure l’imminence de ma mort. J’ajoute que l’aspiration à la longévité n’est qu’une chimère de plus, une chimère partagée par le troupeau bêlant des naïfs, béatement subjugués par une fausse évidence : la volupté de l’existence. Il dit qu’il ne m’admire que pour une chose : la capacité que j’ai de vivre en paix avec mes mensonges. Je le lui accorde volontiers: n’importe quelle affirmation, si nous persévérons à y accorder quelque crédit, se change en absurdité. Vais-je encore longtemps savourer l’imminence de ma mort ? Ou n’est-ce qu’une illusion de plus pour masquer le regret de ne plus revoir Candy ?
D’ailleurs, où est passée Candy ? Peut-être vit-elle, elle aussi, encore à Lausanne. Si je la croisais à la rue de Bourg, un jour de marché, la reconnaîtrais-je ? Aurais-je même envie de la saluer ? J’en doute. Je préfère vivre avec les fantômes de mon passé. La nostalgie me comble, le présent me pèse. Anywhere, out of the world. Patience, mon cœur ! Cela ne saurait tarder. Tu ne reverras plus : « Pierrot le fou » avec Candy. Tu avais vingt ans. Elle en avait seize. Je le concède : la volupté était présente. Pas pour longtemps. Ensuite, il ne restait plus qu’à affronter la négativité du monde avec le désespoir de mon imagination. J’y ai mis un certain acharnement. Et maintenant, il ne me reste plus qu’à savourer l’imminence de ma mort en radotant et en égrenant les souvenirs que je m’invente. Comme tout un chacun, j’ai connu des plaisirs dans ma vie, mais ce n’est pas ce que j’ai trouvé de plus plaisant. Je n’ai pas été malheureux non plus, le seul malheur , comme me l’ont enseigné les philosophes stoïciens, étant de se croire malheureux. Et j’ai vite compris que celui qui ne meurt pas une fois par jour, ignore la vie. Candy est-elle parvenue à la même conclusion ?

LA BIBLIOTHÈQUE DE CLÉMENT ROSSET…

© Olivier Roller

J’ai eu à trois reprises le privilège de passer une soirée chez Yushi avec José Thomaz Brum qui, avant d’enseigner à l’Université Pontificale Catholique de Rio de Janeiro, avait été un ami proche de Clément Rosset. Il lui avait même fait visiter le merveilleux jardin botanique de Rio. Il se souvenait d’un commentaire de ce cher Clément qui comparait la lumière d’une allée sombre du jardin à la lumière du grand Gottfried Schalken ( 1643-1706 ), le peintre des effets de lumière artificielle. En 2001, au mois d’août, il lui avait fait visiter le monastère de Saint Benoît et lui a confié qu’il aimait s’y promener à cause du calme solitaire de ce site conventuel et de sa colline si chère à son cœur. Clément a réfléchi et, soudain, lui a récité les vers de la fable : « Le Songe d’un habitant du Mogol » de La Fontaine : 
« Solitude, où je trouve une douceur secrète, Lieux que j’aimais toujours, ne pourrais-jamais, Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ? »
Un jour, avait ajouté José Brum, il faudrait étudier l’usage que Clément Rosset fait des contes et des fables, sans négliger son cher Tintin, dans ses œuvres. Clément les utilise en tant qu’exemples pour enrichir sa pensée, quand elle ne sont pas à l’origine de cette dernière. Une large part du charme de ses écrits tient non seulement à son ironie, mais à la poésie qu’il leur insuffle. 

Clément, m’a raconté José Brum, s’est même amusé, lui l’élève de Jankélévicth,a joué du piano chez lui à Rio. Il a conclu sa performance par ces mots : « Je viens de tuer Mozart! » À Paris, rue Fustel de Coulanges, il lui a dévoilé sa bibliothèque. Il possédait les collections complètes de Maupassant – la fameuse édition illustrée Ollendorff – de Balzac et de Zola. Il avait une affection particulière pour le conte « Sur l’eau » de Maupassant que Cioran adorait tout comme moi d’ailleurs. Il avait, bien sûr, les livres de Cioran, à côté des livres d’Henri Gouhier, l’historien de la philosophie, qui a fait partie du jury de sa thèse soutenue en mai 1973 à La Sorbonne, thèse publiée la même année aux Presses Universitaires de France sous le titre de «  L’Anti-Nature ».
Un écrivain que Clément chérissait – je confirme – n’était autre que Marcel Aymé ( 1902 – 1967 ). Il a confié à José Brum qu’ à l’époque de la publication de sa « Lettre sur les Chimpanzés » ( 1965 ), Marcel Aymé lui avait fait un grand éloge, dont il était très fier. Son ouvrage : « Le confort intellectuel » ( 1949 ) a été un vrai guide de lucidité pour toute une génération: Clément comme moi lui devons beaucoup. Il avait lui aussi une idée bien amère et sans espoir de l’humanité. Il nous donne une idée assez précise des goûts et de la personnalité de Clément Rosset, conclut José Brum. On se délectera de ses souvenirs publiés par l’excellente revue Alkemie éditée par les éditions Garnier ( numéro 26 )

STEFAN ZWEIG ET L’APPEL DES TÉNÈBRES…

Rien n’est plus simple, ni plus naturel que de mourir. Certains paniquent à l’idée qu’ils vont quitter la scène. D’autres voient dans la mort une remise de peine. Mais elle permettra à chacun de rompre avec la monotonie du quotidien. Voilà qui est au moins à porter à son crédit. C’est ce que je me disais en lisant la première page d’un texte prémonitoire de mon cher Stefan Zweig : « L’uniformisation du monde » publié en édition bilingue par les éditions Allia. Outre son intérêt intrinsèque, il présente un double avantage. Son prix d’abord : 3 Euros. Et son nombre de pages : 43. Ce qui est bref et bon est deux fois bon : on ne le répétera jamais assez.
En 1926, voici ce qu’écrit Stefan Zweig : « Malgré tout le bonheur que m’a procuré, à titre personnel, chaque voyage entrepris ces dernières années, une impression tenace s’est imprimée dans mon esprit : une horreur silencieuse devant la monotonie du monde. » Tout est dit. Celui qui n’a pas ressenti cela vient sans doute d’une planète étrangère et je crains fort de n’avoir pas grand chose à lui dire. Je le laisserai donc s’émerveiller tout en étant excédé – mais je n’en laisserai rien paraître – par la joie qu’il éprouve à découvrir partout et toujours du neuf, là où je ne vois qu’une morne répétition.
Il est vrai qu’il y a chez nos contemporains, comme l’écrit encore Zweig, un appétit féroce pour la monotonie, appétit conforté par la mondialisation. Paradoxalement, lui qui fut et qui reste un des auteurs les plus lus dans le monde entier, avait le sentiment que tout ce qu’il écrivait n’était qu’un bout de papier lancé contre un ouragan. « À vrai dire, note-t’il encore, au moment où l’humanité s’ennuie toujours davantage et devient de plus en plus monotone, il ne lui arrive rien d’autre que ce qu’elle désire au plus profond d’elle-même. » La plupart des humains n’ont pas conscience d’être devenus des particules. Ils se jettent dans l’esclavage et tout appel à l’individualisme n’est qu’arrogance et prétention. Il ne nous reste qu’un recours, un unique recours : la fuite, la fuite en nous-même. Ne se révélera-t’elle pas, elle aussi, vaine, comme en témoigne le suicide de Stefan Zweig, après une ultime partie d’échecs. L’appel des ténèbres, si typiquement viennois, ne l’a pas épargné. Nul ne peut dire s’il faut s’en réjouir ou le déplorer.

LA BOXE JUIVE

C’est ainsi, m’apprend mon ami Denis Grozdanovitch dans son livre tout à la fois savoureux et savant : « La vie rêvée du joueur d’échecs » qu’on qualifiait le jeu d’échecs en U.R.S.S. Il aboutissait parfois à des drames : ainsi, à Moscou, un joueur d’échecs excédé par les geignards qui refusaient leurs défaites en a tué soixante-deux à la hache. Il pensait leur rendre service, mais a raté son but qui était de composer avec ses victimes un échiquier de soixante-quatre cases. Ses adversaires n’étaient pas suffisamment conscients que jouer aux échecs, n’est pas un amusement mais un culte. Et tout culte réclame des victimes, quand elle ne nous entraîne pas vers la paranoïa. « La défense Loujine » de Vladimir Nabokov est à cet égard un chef d’œuvre absolu. Le médecin qui traite Loujine soutient que le jeu d’échecs est un amusement glacial, qui dessèche et pervertit la pensée et qu’un joueur d’échecs passionné est aussi absurde qu’un fou en quête du mouvement perpétuel.
Oui, répondrait Denis Grozdanovitch, mais même si l’enfermement dans le cercle vicieux d’une passion unique , et en apparence stérile, peut légitimement faire horreur, qui peut bien affirmer sans outrecuidance que celle-ci n’offre pas, en même temps, des moments d’extase exceptionnels comparables à ceux de la transe amoureuse, mystique ou artistique ?
Pour avoir eu le privilège d’affronter ce cher Denis au Blitz pendant des années, j’ai observé chez lui une forme de fanatisme à l’opposé de son « Petit Traité de la Désinvolture »et, à vrai dire, rétrospectivement, j’éprouve un certain soulagement à l’idée de ne pas avoir été décapité. Il n’est pas exclu que je doive à mes innombrables défaites le privilège d’être encore en vie.
Mais est-ce vraiment un privilège ? À vrai dire, Denis comme moi avions un Maître, Lao-Tseu, qui invite le sage à garder en tous temps « la mort en bouche » et à y voir une délivrance. La finitude est bonne conseillère. Et l’immortalité, si elle était assurée, serait le plus monstrueux des supplices. Nous parlions souvent avec Denis du néo-lamarckisme ( à ceux auxquels cette notion est étrangère, je rappelle qu’elle a trait à l’hérédité des caractères acquis ) et que j’ai retrouvé l’écho de nos conversations chez Yushi dans cette vie rêvée des joueurs d’échecs….c’est dire jusqu’où peuvent nous mener ce jeu dont l’unique finalité est de tuer le Père. Ce qui expliquerait que les filles y mettent moins d’ardeur, à quelques exceptions près, que les garçons.
J’ignorais que Denis jouait également à la pétanque. Il voit dans ce jeu simple et accessible à tous un précieux antidote à la déshumanisation technocratique exponentielle aujourd’hui. En le lisant, comme en s’affrontant sur un échiquier ou en jouant à la pétanque, on s’évade du temps. Y a-t’il meilleure thérapie face à la panique qui s’est emparée de notre planète ?

A LA PISCINE DELIGNY AVEC GABRIEL MATZNEFF…

Mon ami Ivan Faron, excellent écrivain suisse dans la lignée de Thomas Bernhard ( il faut lire absolument : « Un après-midi avec Wackernagel » ) souhaitait lire un article que j’écrivais dans ma jeunesse. J’ai choisi celui que le supplément littéraire de la Gazette de Lausanne avait publié il y a un demi-siècle et qui concerne un écrivain qui a beaucoup compté, pour le meilleur et pour le pire, dans ma vie, et qui a défrayé la chronique de manière fort injuste l’an passé : Gabriel Matzneff. Voici donc pour Ivan Faron et pour tous ceux qui ont suivi la chasse à l’homme dont il a été victime ce document d’un autre temps. 
«  Gabriel Matzneff a une plume et du tempérament. Deux romans ( « L’Archimandrite » et « Nous n’irons plus au Luxembourg », trois essais au ton très personnel ( « Le défi », « Comme le Feu mêlé d’Aromates » et « Le Carnet arabe » ) ont fait la réputation de ce jeune écrivain – 36 ans – qui ne ressemble à aucun autre. Il aime, dans ses livres, citer ses chers Romains : Lucrèce, Pétrone, Sénèque, se pique de réconcilier Dionysos et Jésus-Christ; s’ingénie à brouiller les pistes; passe avec désinvolture des sujets apparemment les plus légers à des méditations sur l’orthodoxie, l’amour ou la mort.
Il fut, on s’en souviendra peut-être, beaucoup question de lui durant le mois d’avril : pour avoir, avec Jean-Claude Barat, dispersé les cendres d’Henry de Montherlant, son maître et ami, sur le Forum romain durant la nuit du 21 au 22 mars. Il reçut de ses confrères parisiens une volée de bois vert. Les mobiles les plus indignes lui furent prêtés : entre autres celui d’avoir participé à cette “ folle équipée ” dans le seul but de passer à la postérité. Il est vrai que, comme il l’écrivit par la suite, il est très parisien de mettre un point d’honneur à n’être ému de rien et à ricaner de tout.
Le premier roman de Gabriel Matzneff « L’Archimandrite » avait, entre autres, pour cadre la piscine Deligny, les fameux bains Deligny qu’évoquait déjà Proust, et qui, posés sur la Seine, constituent un heureux prolongement au boulevard Saint-Germain. C’est là que par le plus grand des hasards, entre deux minettes offrant leurs aréoles aux caresses du soleil, j’ai rencontré Gabriel Matzneff. « Avec sa taille élancée, son visage fin aux pommettes saillantes, son teint doré et son crâne presque rasé, il ressemblait à un jeune seigneur mongol que son père aurait envoyé en Europe pour y apprendre les bonnes manières. » Cette description est celle de Cyrille Razvratcheff dans « L’Archimandrite ». Il pourrait être, il est le double de Gabriel Matzneff.
Entre deux parties de ping-pong, je lui ai posé les quelques questions suivantes. Et, tout d’abord, la classique ( inévitable et peut-être stupide ) question sur sa réputation d’homme de droite.

  • Il y a là, m’a-t-il répondu, à l’origine un malentendu que je tiens à dissiper. Dans mes chroniques de “ Combat ”, il y a une dizaine d’années maintenant, j’ai demandé la clémence pour les terroristes de l’O.A.S. Bien que farouchement hostile à l’Algérie française, j’estimais – et j’estime toujours – qu’un écrivain doit toujours prendre la défense des gens qui sont en prison. C’est pour moi une règle absolue. On ne me trouvera jamais du côté des gendarmes et des juges et quel qu’il soit, un homme en prison m’est un frère. Ce qui explique qu’aujourd’hui, je manifeste pour Krivine et pour la Ligue communiste. Seulement, à l’époque, j’étais le seul à prendre la défense des gens de l’O.A.S. Même les écrivains de droite n’osaient pas. À partir de là, on m’a collé une étiquette et elle m’est restée. Cela dit, je n’ai jamais été de droite. Sur presque tous les problèmes contemporains, l’Algérie, le Vietnam ou la Palestine, les idées de la gauche sont les miennes.
  • Plus précisément…
  • Au fond par tempérament, je suis un anarchiste. Avec Tolstoï, je pense que le seul bon drapeau est le drapeau noir. J’aime beaucoup Wilhelm Reich que je relis actuellement.
  • Revenons à Deligny : c’est un des hauts lieux de votre mythologie ?
  • Oui, j’y viens depuis seize ans; c’est devenu un club pour moi. Après avoir publié “ L’Archimandrite ”, la Télévision française est venue m’interviewer ici. Mon prochain roman – un roman d’amour – aura de nouveau pour cadre cette piscine. Lorsque j’étais marié, mon épouse Tatiana, n’y mettait jamais les pieds. Par là, elle me prouvait qu’elle respectait ma liberté.

( À cet instant précis, comme par enchantement, apparaît Tatiana. Elle glisse gracieusement sa serviette de bain à côté de celle de Gabriel : de l’utilité et du charme éventuel du divorce…)

  • Vos impossibilités ?
  • Me prendre au sérieux. Une impossibilité absolue : le style professeur. Le style Garaudy, par exemple. Le style mort- vivant.
  • Comment travaillez-vous ?
  • Depuis trois semaines, je n’ai pas écrit une ligne. Je n’ai aucune discipline de travail, sauf dans les périodes de crise. Je prends de nombreuses notes dans mes carnets que j’utilise pour mes essais ou mes romans. J’en publie des extraits dans “ Les Nouvelles Littéraires », mais je m’efforce d’épargner aux lecteurs des histoires de fesse ou de coeur – cela revient presque toujours au même. En fait, je vis très librement en réduisant mes besoins au maximum.
  • Avec quels écrivains, vous sentez-vous le plus d’affinités profondes, secrètes ?
  • Dostoïevski, Nietzsche et Byron. En France ….( il hésite ) : Cioran et Gracq.

Après cet entretien, je lui ai demandé quels étaient ses maîtres. La réponse a fusé : 

  1. Héraclite qui a posé la contrariété comme fondement de la vie de l’esprit.
  2. Sénèque qui, dans le quotidien de l’existence, est le meilleur des professeurs.
  3. Schopenhauer, cette intelligence cruelle qui a pour jamais soulevé le voile de Maya.
  4. Chestov qui déclare la guerre aux évidences et nous introduit dans l’univers du terrible.

Gabriel Matzneff est rapidement devenu un de mes amis les plus proches en dépit de tout ce qui nous séparait et de brouilles momentanées. Il est aujourd’hui dans l’univers du terrible. Il va de soi que j’ai pris sa défense : la piscine Deligny crée des liens indéfectibles.

UNE VISITE CHEZ PAUL NIZON

Rue Campagne-Première, dans le XIV* arrondissement de Paris, cela ne vous rappelle rien ? C’est là que Belmondo, trahi, est abattu à la fin d ‘ « À bout de souffle » de Jean-Luc Godard. C’est là que vit l’écrivain alémanique Paul Nizon, dans l’angoisse de ne jamais se réveiller. J’avais précisé au chauffeur congolais qui m’amenait chez lui : c’est à côté du cimetière de Montparnasse. Il m’avait dit : « Dans ma voiture, on ne parle jamais de la mort. » Et quand Paul Nizon m’avait confié combien l’accablaient les incessantes discussions de sa compagne, Odile, autour du suicide, je m’étais tu également. Nous ne parlâmes donc ni des femmes, sauf à propos d’Ingres, le plus grand peintre de la féminité selon lui, ni du suicide, ni de la mort. À peine de nos ennuis de santé, juste pour nous moquer de nos tempéraments hypocondriaques.
Paul Nizon vit donc dans un modeste deux-pièces au rez-de-chaussée. Je suis toujours surpris par le nombre d’écrivains que j’aime et qui ont choisi d’habiter dans des deux-pièces minuscules, comme pour mieux se protéger du monde extérieur. Cioran, bien sûr, Gabriel Matzneff, Linda Lê ( admiratrice inconditionnelle de Nizon ) et j’en passe. C’est le choix le plus judicieux pour un écrivain – je parle d’expérience -, surtout dans une grande ville où un espace de liberté s’offre continuellement à vous. C’est pourquoi Nizon a choisi de vivre à Paris, en 1977, à la manière d’Henry Miller. « L’invitation à mener une vie d’émigré n’est à mes yeux nulle part aussi belle qu’ici, » écrivait-il. J’en étais convaincu à vingt ans quand j’ai quitté Lausanne pour Paris. Je le suis beaucoup moins aujourd’hui. Nizon également. Tokyo nous attirerait plus : il est hélas trop tard. 
Peu importe d’ailleurs car, comme le répète souvent Nizon, ce n’est pas le sentiment de solitude qui nous pousse à écrire, mais le fait d’avoir perdu très tôt confiance dans le monde. Serait-il un désespéré à la recherche du bonheur ? Oui, mais à condition de préciser que la chasse au bonheur est une quête de langage et que celui de l’ami Paul est inimitable tout comme celui de ses deux complices et rivaux : Peter Handke et Thomas Bernhard. Thomas Bernhard est déjà dans une autre dimension et nous avons peu parlé de lui et beaucoup de Handke vis-à-vis duquel il éprouve un sentiment d’infériorité totalement injustifié. «  Contrairement à Peter Handke, je reste l’incarnation de l’homme borné et retenu dans sa prison intérieure….c’est un goethéen, alors que je suis le pécheur dans l’alcôve. »
Il lui arrive de se demander comment il a pu s’inscrire dans la littérature avec un bagage aussi modeste….Nulle trace de vanité chez lui ( il en décèle en revanche chez moi ). Il se voit comme un vaurien. Je lui demande de prononcer le mot vaurien dans notre langue maternelle à tous les deux : ein Taugenichst. Deux Taugenichst à Paris, cela me va. Cela aurait ravi Cioran, auquel Nizon, l’âge venu, ressemble de plus en plus. Il me fait observer que dans les bistrots, on le confond souvent avec Jean-Pierre Mocky.
Le whisky ne lui fait pas peur, surtout quand il est japonais. Et, au fil des heures, pendant que la nuit tombait sur Montparnasse, les confidences sont devenues de plus en plus intimes. Je vous les épargnerai. À l’exception de son admiration inattendue pour Mishima er son suicide – un élan vers la pureté-, son renoncement à la la sexualité, son exigence par rapport à l’art, exigence presque religieuse dont il n’arrive pas à croire qu’elle me soit totalement étrangère, son mépris pour les écrivains suisses, Peter Bichsel notamment, qui ont une mentalité d’instituteurs. Ou de pasteurs, ce qui est pire encore. Il trouve que Michel Houellebecq incarne parfaitement la déchéance de la France d’aujourd’hui, que Malcolm Lowry est insurpassable et que lui, Nizon, doit tout ou presque à Canetti. La conversation aurait pu se prolonger pendant toute la nuit, mais Fleur m’attendait chez Yushi.
Je lui ai encore demandé ce qu’il pensait de sa chambre à coucher. Il m’a répondu qu’il ne s’y trouvait pas bien : trop petite, trop musée, trop renfermée, trop humide. « Mais c’est comme ça », a-t-il conclu. Puis, il m’a offert sa casquette, m’a regardé, m’a dit qu’elle m’allait mieux qu’à lui, s’est réjoui que je joue encore au tennis de table et aux échecs, m’a envié de séduire des donzelles fêlées, m’a pris dans ses bras et m’a embrassé. Rue Campagne-Première, Jean-Paul Belmondo et Jean-Luc Godard nous attendaient. Nous étions à bout de souffle. Des heures comme celles que nous venions de passer ensemble, on n’en vit pas beaucoup dans une existence. 
En repassant par la rue Oudinot me revenaient en mémoire les metteurs en scène que nous avions tant aimés : Cassavetes, Zurlini, Bolognini. Entre vauriens, on se reconnaît ! Il va de soi que nous vouons un culte au « Fanfaron » de Dino Risi et que nous partageons une nostalgie inconsolable des années soixante – avec Catherine Spaak comme incarnation de nos fantasmes. Je n’ai pas oublié non plus cette soirée littéraire au Centre culturel suisse où, jugeant dérisoires tous les commentaires sur son « œuvre » ( quel terme prétentieux ! ), il avait préféré inviter des strip-teaseuses pour un effeuillage en règle. D’ailleurs ce que nous écrivons, nous en sommes tombés d’accord, n’est guère qu’une autre forme de strip-tease qui ne vaut ni plus, ni moins.