Le nihilisme apocalyptique d’Albert Caraco … et moi …

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Albert Caraco était un homme courtois, approuvant toutes les sottises et se gardant de paraître plus savant ou plus spirituel qu’il ne l’était. C’est ainsi qu’il se décrit et c’est ainsi qu’il m’est apparu quand je l’ai croisé à Lausanne aux éditions L’Age d’Homme, à la fin des années soixante. Il vivait alors avec son père au Beau-Rivage Palace et publiait en Suisse, ce qui permettait aux critiques français d’ignorer son œuvre. Cet homme effacé, presque insignifiant, portait en lui un secret, un secret que je découvre aujourd’hui seulement, près de quarante ans après sa mort. Ce secret, c’est qu’il concoctait une œuvre si féroce, si dévastatrice, si prophétique qu’il fallait être mentalement dérangé pour y succomber. Lui-même, il le pensait, ne pouvait qu’en être la victime consentante. Il vivait dans l’ombre de la mort. Et son père, Monsieur Père, était le dernier lien qui l’attachait à la vie. En le voyant dormir, il songeait que s’il ne s’éveillait pas un beau matin, il le suivrait de bonne grâce. Il ne tenait pas à marcher sur ses traces. «Ah! Quelle horreur que la vieillesse! Plutôt mourir sept fois!», écrivait-il. Quelques heures après la mort de Monsieur Père, il se pendit, imprimant ainsi à son œuvre un sceau d’authenticité dont nul ne se soucia.

Les misérables rédacteurs du Monde se trompent

Le suicide de Caraco passa aussi inaperçu que ses livres. Il n’était pas un rentier du désespoir. Il était le désespoir même. Si je suis passé à côté de lui, comme beaucoup d’autres, c’est que ses propos racistes m’insupportaient et que la préciosité de son style me déconcertait. En réalité, il avait tout simplement du style et se montrait plus clairvoyant que nous ne l’étions alors, surtout quand on collaborait au quotidien Le Monde qu’il tenait pour la plus méprisable des gazettes. Il soutenait que la France, après avoir collaboré avec les Allemands, avait une seconde fois en une génération choisi le mauvais parti, celui des nations arabes par haine invétérée des Juifs. «Ce que la France, écrivait-il, ne pardonne pas au peuple d’Israël, c’est d’avoir retrouvé le chemin de l’honneur et de n’avoir pas capitulé comme elle. Au moment où les Juifs sont devenus un peuple militaire, la France aura cessé de l’être (…) Les misérables rédacteurs du Monde se trompent avec application et depuis force années, ce qu’ils écrivent paraît destiné plus souvent aux Arabes qu’aux Français, ils arabisent les Français, ils les négrifieront bientôt…» J’étais un de ces misérables rédacteurs. C’est dire si, en dépit de mon admiration pour Israël, l’amère pilule caracolienne me restait au travers de la gorge. Certes, mon ami Cioran tenait à peu près les même propos dans l’intimité. il n’était pas loin de penser, comme Caraco, que les Arabes étaient un peuple en trop rongé par le fanatisme pour lequel la castration serait une charité. Étant totalement étranger à toutes formes de racisme, je ne pouvais que l’être à celui de Caraco ou de Cioran. Il est vrai qu’ils étaient l’un et l’autre des lecteurs d’Oswald Spengler et moi de Salut les Copains dans un premier temps et de Playboy ensuite. De Freud enfin. Mais, comme eux, je ne doutais pas que la tolérance est une duperie et le respect une forme de délire hypocrite. Quant à la fraternité, je n’étais pas loin d’être en accord avec Caraco quand il écrivait dans son Bréviaire du chaos que nous oublions un peu facilement que ceux d’en face sont des mendiants et des vengeurs, laids, malsains, vicieux, cruels et despotiques, plus roués et menteurs que nos sophistiques à la mode. Il visait Sartre, bien sûr, et à travers lui tous les faux-monnayeurs d’un monde plus juste.

Madame Mère est morte. Je l’avais oubliée depuis assez longtemps

Rien ne serait plus faux que d’imaginer Albert Caraco sous les traits d’un vieux ronchon, vivant reclus et nourrissant par dépit une vision du monde un peu rance. Il naît à Constantinople le 8 juillet 1919 dans une famille de banquiers juifs. Soucieux de donner à leur fils unique l’éducation la plus cosmopolite, ses parents l’entraîneront successivement à Vienne, à Prague, à Berlin, puis à Paris où il fera ses humanités à Janson-de-Sailly, avant qu’il ne soit obligé de s’exiler en Amérique latine où il obtiendra non sans mal la nationalité uruguayenne qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1971. Il écrira indifféremment, comme Cioran d’ailleurs, en allemand, en espagnol, en anglais et en français, goûtant les civilisations à leur apogée: la France du XVIIIe siècle, la Chine des Ming et, bien sûr, l’excentricité des écrivains anglais – le docteur Samuel Johnson notamment – et la profondeur des philosophes allemands. Caraco se considérait d’ailleurs comme l’héritier de Schopenhauer et de Nietzsche. Il ne doutait pas qu’un jour, un jour lointain certes, les Français finiraient par l’adorer, tout comme les Allemands ont adoré Nietzsche: «J’écris le français comme Nietzsche l’allemand, je me sens l’héritier du philosophe et l’on m’appellera demain le légataire du prophète», écrit-il dans Ma Confession. Ce jour tant attendu est-il enfin arrivé? C’est fort probable. Caraco était inaudible. Il est en passe de devenir l’auteur européen par excellence. Un penseur sereinement et froidement athée qui ne se fait d’illusions sur rien, traitant Dieu comme un monstre, les théologiens comme les architectes de chambres de torture, Kant comme l’auteur d’un chef d’œuvre de naïveté avec son projet de paix perpétuelle. Il se moquait également de l’amour maternel, un préjugé dont il convenait par simple hygiène intellectuelle de se débarrasser au plus vite, ce qu’il fit dans un livre sublime: Post Mortem qui débute ainsi: «Madame Mère est morte. Je l’avais oubliée depuis assez longtemps, sa fin la restitue à ma mémoire, ne fût-ce que pour quelques heures, méditons là-dessus, avant qu’elle retombe dans les oubliettes. Je me demande si je l’aime et je suis forcé de répondre: Non.»

Suicide, extermination, racisme

Par ailleurs, Caraco considère le plaisir sexuel comme un esclavage, ce qui le conduira à la continence. La seule idée d’avoir des enfants le révulse. «S’il régnait un peu de logique dans les têtes, écrit-il, l’homme ayant six enfants serait un criminel, car il revient au même désormais d’avoir six condamnations ou six poupards.» On lui a reproché ces paradoxes: ils seront bientôt des lieux communs. Inutile d’insister sur ce point: l’amour de la vie rappelle à Caraco l’érection de l’homme que l’on pend. Et il attend de la mort qu’elle l’affranchisse d’une vie qu’il méprise autant qu’il la hait. Rarement un homme aussi discret, courtois et cultivé aura manifesté des sentiments d’une telle violence dans une langue aussi châtiée. Comme me l’écrit Alain Bonnand: «Prodigieux bonhomme, qui aura su tout digérer, sa mère, son père… Cerner le rien avant de s’y retirer.»

La pensée de Caraco, comme celle de Cioran, gravite inlassablement autour des mêmes obsessions: le suicide, l’extermination, le racisme, le déclin de l’Occident, la religion, l’inconvénient d’être né, la chasteté et la luxure… Weininger, Wittgenstein et Karl Kraus sont leurs frères d’armes. Si l’un, Cioran, est un ermite mondain, l’autre, Caraco, est un banni. Si l’un feint de ne pas adhérer à ses délires, l’autre ne cesse de s’y plonger… et, parfois, de s’y noyer. Cioran a compris qu’en France, il lui faudrait pour survivre jouer un double jeu. Il avance masqué, dissimulant un passé qui le discréditerait. Caraco ne cache pas son jeu… mais personne ne veut jouer avec lui. Même Cioran le tiendra à l’écart. Il faut lire à ce sujet les souvenirs de Louis Nucera dans Mes ports d’attache, un des rares admirateurs avec Raphaël Sorin, de cet imprécateur disqualifié moins par l’outrance de ses propos que par le fait qu’il ne les tourne pas en dérision. Pourtant, il ne manque pas d’humour. Il suffit de lire son Supplément à la Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing pour s’en convaincre.

Je crois en l’inégalité des hommes

Caraco n’est pas homme à prendre des précautions. Ce que Cioran chuchote à ses amis quand il les entraîne avec lui dans ses promenades nocturnes, Caraco le proclame haut et fort. Notamment son mépris pour la France, sa haine des Arabes, les ricanements que lui inspirent les idéaux démocratiques et la pitié condescendante qu’il éprouve quand il écoute un homme de gauche. Il ne déplaît pas à Cioran d’être célébré dans Le Monde que Caraco vomit.

Caraco ne transigeait pas: son suicide, à 54 ans, dans la solitude la plus totale était la conclusion logique de son nihilisme apocalyptique. Cioran, lui, sera enterré en grande pompe dans une église orthodoxe, conclusion non moins logique de son nihilisme frivole. Il est vrai qu’avant de devenir un modèle de l’esprit français, il avait célébré sans retenue le nazisme et plaidé pour un nationalisme roumain semant la terreur. L’eût-il su qu’un Saint-John Perse n’aurait jamais écrit, ni tant d’autres après lui, qu’il tenait l’altière pensée de Cioran pour l’une des plus exigeantes aujourd’hui en Europe.

Par courtoisie, Albert Caraco attendra la mort de Monsieur Père pour prendre congé d’un monde qu’il exécrait, réaffirmant auparavant: «Je suis Raciste, je suis Colonialiste. Je crois en l’inégalité des hommes et je professe la nécessité de les réduire en servitude quand ils sont déplaisants, barbares, ignorants ou pauvres.» Je me demande en mettant un point final à ce texte pourquoi je trouvais Caraco odieux dans ma jeunesse et pourquoi je le juge maintenant plus fraternel – plus franc en tout cas – que tous ceux qui professent un humanisme de façade. Je vous laisse le soin de répondre à ma place.

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Moi aussi, j’ai la lèpre …

La lèpre est tellement contagieuse que je suis infiniment reconnaissant à Emmanuel Macron de nous avoir mis en garde. Si nous ne le soutenons pas avec toute notre  énergie, celle du désespoir, nous aussi serons contaminés. D’autant qu’après les pays de l’Est, l’Italie est, elle aussi, touchée. Si j’en crois les gazettes, même l’Allemagne serait menacée. La Bavière préférerait  un freluquet viennois à la vaillante Angela Merkel. Nous avons déjà vu cela dans le passé et si tous alors n’avaient pas été touchés, le prix à payer  fut tel que plus jamais nous ne voulons que cela se reproduise. Certes, Emmanuel Macron et son Boysband nous protègent encore, mais chacun sent que le danger est imminent. Moi-même qui viens  d’un pays, la Suisse, qui est comme chacun sait une léproserie géante, je mesure la menace : si l’Union européenne s’effondre, tout s’effondrera. Je salue d’autant plus volontiers l’initiative d’Emmanuel Macron d’avoir fait hospitaliser , manu militari, une dizaine d’anciens gendarmes déjà contaminés en prétextant qu’ils appartenaient à l’ultra droite. Je l’admire de pouvoir avec telle habileté transformer ses échecs en victoires. Non, le fascisme ne passera pas ! Et, comme on nous le répète chaque soir sur toutes les antennes, Jupiter y veillera.

Et pourtant, bien qu’ayant travaillé pendant trente-cinq ans dans le laboratoire où les meilleurs experts de France, à  savoir le quotidien  » Le Monde « , sont d’une vigilance absolue dès lors que les valeurs qui font l’honneur du pays des droits de l’homme sont menacées et veillent sans relâche à ce qu’elles soient respectées, je sens la lèpre me gagner. Je n’ai pas été totalement immunisé. Les premiers symptômes sont apparus quand j’ai éprouvé une certaine admiration pour Poutine. J’ai même été jusqu’à défendre publiquement que la Crimée appartenait à la Russie. Ce n’était que les prémices d’une confusion mentale, effet secondaire, de cette satanée lèpre qui m’amena par la suite,  » horresco referens  » dirait Virgile, à éprouver de la sympathie pour Donald Trump, ne serait-ce que parce qu’il était seul contre tous et qu’il aurait pu jouer dans un western de Sam Peckinpah. Et quel beau geste de sa part que d’avoir enlevé les pellicules qui ternissaient l’image de notre Président !

J’ai même été jusqu’à me demander – et c’est là que j’ai pris conscience de ma maladie – si l’immigration de masse, surtout musulmane, ne portait pas atteinte à ce que me suis mis à appeler notre  » souveraineté « , terme aujourd’hui banni. Cosmopolite, je l’étais de naissance, mais la psychanalyse m’avait enseigné le bienfait des limites, des frontières. Aussi bien entre les individus qu’entre les peuples. Je me souvenais aussi de mes cours à Sciences-Po dont j’avais retenu, entre autres, que les unions monétaires finissent toujours par s’écrouler parce qu’elles impliquent un abandon de la souveraineté nationale dont les peuples, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, ne veulent pas. On m’objectera que c’était à une époque antédiluvienne. Force m’est de concéder qu’avec l’âge on devient plus fragile et qu’on peut attraper n’importe quelle saloperie.

Mais ce qui m’inquiète vraiment, c’est que je vois autour de moi – ayant horreur de la délation je ne citerai aucun nom – de plus en plus d’écrivains, de philosophes, de journalistes être , eux aussi, victimes de ce mal insidieux. Ils le dissimulent, car ils savent que tout leur avenir serait compromis si l’on apprenait, par exemple, qu’ils lisent  » Causeur « , voire qu’ils y apportent leur contribution. Certains accepteraient de le faire sous pseudonyme. Mais leur conscience leur souffle que mieux vaut y renoncer et leurs intérêts volent au secours de leur conscience. La lèpre m’a tellement gangréné que je me sais condamné. Peu m’importe d’ailleurs. Si Emmanuel Macron et son boysband parviennent à sauver les meilleurs d’entre nous, ce sera mon ultime consolation.

Serge Doubrovsky et Jerzy Kosinski, monstres de l’autofiction

Le hasard auquel il convient de toujours laisser le dernier mot tant il fait bien les choses, m’a conduit à Serge Doubrovsky  (grâce à sa magistrale étude sur Corneille) et à Jerzy Kosinski après ma lecture de L’Oiseau bariolé pour mes vingt ans. Le premier est devenu un ami qui ne boudait pas la piscine Deligny, ni nos soirées dans les salons du Lutetia. L’autre aurait pu l’être  nous avons passé quelques soirées à Crans et j’ai pu remarquer qu’il était aussi un remarquable skieur et joueur de polo), mais il s’est suicidé précocement à New-York , en 1991, après avoir publié un dernier livre quasi talmudique  L’ermite de la 69ème rue (éd. Plon). Tout le monde se souvient ou devrait se souvenir de son conte voltairien,  Bienvenue Mister Chance, porté au cinéma par Hal Ashby ( 1979 ) avec le génial Peter Sellers. Cet aventurier semant les scandales partout où il passait, a fait de sa vie une fiction et de ses fictions la matière de ses livres.

Serge Doubrovsky l’a croisé à New-York. L’universitaire et le flambeur. Deux monstres de l’autofiction côte à côte. Impensable. Ils ne pouvaient que s’ignorer. Ils l’ont fait. Un grand classique dans l’histoire de la littérature. Et voici que Serge Doubrovsky, au crépuscule de sa vie, nous livre lui aussi un ouvrage fascinant et illisible de deux mille pages. Du Doubrovsky pur jus. Sans début, ni fin. Avec une tonalité qui ne ressemble à rien et une écriture hachée et harcelante qui bouleverse à chaque page nos habitudes de lecteur trop sages. Pour faire bref, La recherche du temps perdu dynamitée, du Proust anti-Proust.

Serge Doubrovsky a toujours rêvé d’être « du malheur un modèle accompli ». Il l’est plus que jamais dans ce Monstre, notre uxoricide préféré. On ne devrait jamais lire que des monstres : ils sont les seuls à voir les choses telles qu’elles sont.

 

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Serge Doubrovsky a trouvé le chemin menant au bon côté de l’existence, s’il en est un, dans la nuit du 22 au 23 mars. Nos pensées l’y accompagnent. 

Archives …24 décembre 1965, le bloc-notes du Cinémane

My Fair Lady, George Cukor

 

Les maux de tête que m’ont valu près de trois heures de projection cukorienne me font un devoir de ne pas engager les malheureux qui me lisent à se précipiter dans la salle de cinéma lausannoise qui, à l’aide d’une publicité géante, cherche à imposer au public béat ce « spectacle de fête ».

91bekadweml-_sl1500_Non, d’ailleurs, que tout soit mauvais dans My Fair Lady. Loin de là, même. George Cukor est un metteur en scène suffisamment habile pour avoir su tirer le meilleur parti du musical qu’il avait charge d’habiller en images. Si, de la pièce de Bernard Shaw, il ne reste que des miettes, il faut pourtant reconnaître à ce monument de la Warner Bros un goût certain, un raffinement dans la composition picturale et une virtuosité qui ne sont pas pour nous déplaire. Les courses d’Ascot, pour ne prendre qu’un exemple, sont traitées de main de maître.

Ceci dit, j’en viens à ce qui m’a fait souffrir. Et tout d’abord à Audrey Hepburn qui semble s’être trompée de plateau et qui ne parvient pas plus à imposer son personnage de titi londonienne que celui de milady. Et puis, que tout cela est long, long, long… et sirupeux. Un véritable sirop d’orgeat. Les âmes sensibles et les coeurs tendres s’y laisseront engluer. Quant à moi, je préfère la direction et le charme un peu désuet d’ « Amélie ou le Temps d’aimer », toujours à l’affiche.

 

 

Archives: La Française et l’Amour, le 3 septembre 1960

 

Atlantic : À propos d’une première mondiale

La Française et l’Amour

 

Au générique de ce film, dont nous avons exposé les thèmes généraux samedi dernier, nous trouvons les noms de sept cinéastes connus pour leur déplorable penchant à réaliser des œuvres habiles et commerciales, mais qui n’apportent rien à l’art cinématographique proprement dit (René Clair excepté).

Que résulte-t-il de leur collaboration à la «Française et l’Amour »? Dans l’ensemble, pas grand-chose de positif.

Decoin montre une fois de plus son incompétence en traitant le thème de l’enfance avec un manque d’originalité qui n’a d’égal que la platitude de sa, mise en scène. L’adultère, tourné par Henri Verneuil, décevra même ceux qui avaient aimé la «Vache et le Prisonnier ». Mis à part les mots d’auteur de Michel Audiard (le cire- bottes de Gabin), il n’y a vraiment rien. Des remarques identiques pourraient convenir aux deux volets ayant pour thème le divorce et la femme seule et réalisés respectivement par Christian-Jaque et Jean-Paul Le Chanois. Mais, ce qu’il y a de bien plus grave, c’est qu’il est pratiquement impossible de reconnaître dans ces quatre sketches la signature, ou si l’on préfère la marque d’un metteur en scène. Leur style est semblable : vide et artificiel, et aussi terrible­ment théâtral.

Nous avons heureusement eu trois agréables surprises. La pre­mière, l’adolescence, nous a révélé un Jean Delannoy fin psycholo­gue et humoriste de talent. La découverte des premiers mystères de l’amour chez Bichette permet à Delannoy de déployer sa mise en scène d’une manière moins glaciale, beaucoup plus humaine que dans ses films précédents. Peut-être cela tient-il en partie aussi à l’excellent scénario de Louise de Vilmorin. Autre surprise : le tact et le bon goût dont a fait preuve Michel Boisrond en traitant le sujet scabreux de la virginité. On ne s’attendait guère à cela de la part de l’auteur de «Faibles Femmes ». Sa direction d’acteurs met par­ faitement en valeur Valérie Lagrange et Pierre Michel.

La dernière bonne surprise, c’est la réussite totale de René Clair avec le mariage. A lui seul, ce volet mériterait le déplace­ment. N’utilisant que des moyens purement cinématographiques, René Clair parvient à nous enchanter, à nous divertir, à nous char­mer pendant quinze minutes dans un compartiment de train où évoluent deux jeunes mariés, rien que par son sens de l’observation et sa gentillesse. Il est en outre très bien secondé par Marie-José Nat, Claude Rich et Yves Robert.

Les scènes sont reliées entre elles par des dessins animés qui créent un semblant d’unité. Comme on le sait, le film a été produit par Robert Woog, d’après des enquêtes (genre Gallup) sur le sujet.

En Conclusion, film divertissant qui ne dépasse guère le théâtre de boulevard ou le style Sacha Guitry, et qui entretiendra auprès de la clientèle bourgeoise le malentendu qui subsiste autour de la « qualité française ».

Le film sur «La Française et l’Amour » reste à faire…

 

 

 

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Image d’illustration, pour l’amour de Marlon Brando

 

Archives … Réflexion sur le mot « peuple »

Lausanne, Le Peuple, décennie 1960

 

Ici, à Vienne, il y a un « Jardin du Peuple »,  un « Théâtre du Peuple » et de multiples « Maisons du Peuple ». Cela n’étonne personne. Au contraire. On achètera volontiers une Volkswagen, la voiture du peuple ; et l’on se servira dans un Volksladen, magasin du peuple.

En Suisse, pour beaucoup de bourgeois, tout ce qui touche au peuple est malvenu. Peuple, cela veut dire « grossier », « vulgaire », « sans éducation »,  « sans culture », souvent tout cela à la fois. « Peuple » et « plèbe » sont interchangeables, dans leur acception courante de populace. Et c’est un grave préjudice, par exemple, pour un journal que de s’intituler Le Peuple. Je connais de nombreux esprits dit avancés qui ne s’aventureraient jamais dans une Maison du Peuple.

Que nous le voulions ou non, nous sommes sous la coupe de ce jugement collectif, et le « peuple » ne trouve grâce à nos yeux qu’accompagné d’un qualificatif. Le « peuple suisse », très bien pour les discours patriotiques du 1er août. Le « peuple français », passe encore.

D’où vient ce solide préjugé ? De la littérature, d’abord. De la politique, ensuite. Pour des esprits latins et/ou bourgeois, s’appuyer sur le peuple, articuler son discours autour du peuple, voire, horreur, le prononcer à son attention, c’est être démagogue. Hitler d’un côté, les communistes de l’autre, ont prouvé combien cela était détestable. Auraient-ils pu chanter la gloire d’un peuple (ou d’une nation) sain et fort sans paraître ridicules ? Dangereux ?

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Pas en Suisse, patrie de l’individualisme bienheureux. Peut-être en France.

Sur la modestie juive…

Un catholique, un protestant, un musulman et un juif sont en discussion pendant un dîner.

Le catholique dit:

« J’ai une grande fortune. Et j’achèterais bien la Citibank ! »

 

Le protestant dit:

« Je suis très riche et j’achèterais bien la General Motors ! »

 

Le musulman dit:

« Je suis un prince fabuleusement riche… je vais acheter Microsoft ! »

 

Ils attendent tous que le juif parle… Le juif remue son café, place la cuillère proprement sur la table, prend une petite gorgée, les regarde et dit avec détachement:

« Je ne suis pas vendeur. »