« OUBLIEZ-MOI ET OCCUPEZ- VOUS DE VOUS-MÊME ! »

Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ses lecteurs, comme je n’ai d’ailleurs jamais manqué de le faire : « Il y’a quelque chose qui me déplaît au paradis : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît en enfer : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît dans votre futur âge d’or : je ne veux pas y aller. »
Luxun, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera néanmoins enrôlé après sa mort en 1936, par Mao lors de la révolution culturelle, tout comme Nietzsche l’avait été par Hitler : ils deviendront l’objet d’un culte grotesque qui les aurait à jamais dissuadés d’écrire, s’ils en avaient eu le moindre pressentiment.
Dans « Le Journal d’un fou » qui date de 1918, Luxun écrira l’histoire hallucinante et prémonitoire d’un homme qui a très tôt, trop tôt, compris que les humains se repaissent de la chair d’autrui et que dans tous les livres, et plus particulièrement de ceux qui parlent de vertu et de justice, on peut lire à chaque page, écrits partout entre les lignes, les mêmes mots toujours répétés : « Manger de l’homme. » Et c’est parce qu’il cède à la panique d’être dévoré par ses proches qu’il entre dans un délire d’une incroyable lucidité. 
À l’âge de douze ans, Luxun est né le 25 septembre 1881 au sud de Shanghai, son grand-père est jeté en prison pour escroquerie. Il assiste également à la déchéance physique de son père, un lettré ruiné. Il s’inscrit alors à l’École navale de Nankin où il étudie les sciences de la nature, ce qui suscite les railleries de ses compagnons. Pire encore : on l’accuse de vendre son âme aux diables étrangers. Mais, passionné par les disciplines scientifiques, il arrive peu à peu à la conclusion que la médecine traditionnelle chinoise n’est qu’une lamentable escroquerie dont son père, entre autres, a été la victime. En 1901, il obtient une bourse pour faire des études de médecine au Japon. Sa mère, redoutant qu’il n’épouse une Japonaise, décide de le marier. Il n’a jamais vu la femme qui lui est destinée. C’est une naine difforme. Il passe sa nuit de noces à lire Darwin et, le lendemain, s’embarque pour le Japon.
Dégoûté par la « boutique confucéenne » qu’il s’emploiera à démolir, il s’enflamme pour Nietzsche et Schopenhauer – il note à son propos : « Des gens aussi bizarres que lui, il en est fort peu dans le monde ». Il admire l’apothéose de la subjectivité chez Kierkegaard, se sent proche de Byron, de Pouchkine et de Lermontov et écrira à leur sujet des pages d’un romantisme révolutionnaire exalté. Il pressent l’importance de Freud. « L’acte sexuel, note-t’il, n’est ni coupable, ni impur. » Il se réjouit que Freud arrache aux bien-pensants le masque de leur hypocrisie.
Lui-même, alors qu’il enseigne la chimie et la biologie à Pékin, sera troublé par une de ses élèves, de dix-sept ans plus jeune que lui. Elle commence, selon un scénario classique, par lui écrire pour lui demander des conseils et elle finira par vivre avec lui. Avec une ingénuité délicieuse, elle lui demandera un jour : “ Pourquoi ai-je constamment l’impression d’être encore ton élève ? » Et lui de sourire : « Quelle enfant tu fais !  » Il notera dans son journal intime : « Vivre avec l’être qu’on aime n’est pas une petite victoire. »
Certains verront dans le tarissement de sa veine littéraire les raisons de sa passion politique. De plus en plus engagé aux côtés des communistes, traqué par les forces de l’ordre, Luxun poursuit inlassablement le même but : saper les fondements de la Chine traditionnelle. Il traduit Jules Verne pour les enfants, mais aussi Tchekkov et Gogol. Il participe à la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, sans perdre pour autant son humour grinçant : «  J’ ai bien conscience de mes côtés désagréables : je ne bois pas d’alcool et je prends de l’huile de foie de morue, avec l’espoir de vivre le plus longtemps. Je le fais moins pour mes amis que pour mes ennemis. »
Comme il est question de lui attribuer le prix Nobel de littérature, il fait savoir qu’il refusera toute distinction ayant quelque rapport avec la découverte de la dynamite. Et quand il meurt, tuberculeux, à l’âge de cinquante-cinq ans, il laisse le message suivant : « Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même : ce sera tout juste de la sottise si vous ne le faites pas. » Voilà au moins une requête que je n’aurai pas besoin de formuler : elle est déjà exaucée.

PAS DE BLITZ A LAUSANNE…

Ce qui me manque le plus, ici au Lausanne-Palace, ce sont ces après-midi passées au Lutetia à jouer avec Denis Grozdanovtich et Ronald Chammah aux échecs. Au Blitz, bien sûr. À nos âges, nous n’avons plus de temps à perdre. Du coup, en relisant « Les Confessions » de Jean-Jacques Rousseau je me suis souvenu comment après avoir été initié aux échecs par un Genevois, M. Bagneret, il s’acheta un échiquier, s’enferma dans sa chambre, passa des jours et des nuits à apprendre par cœur toutes les parties et à jouer seul, sans relâche et sans fin. Après trois mois d’efforts inimaginables, il se rend au café Procope, « maigre, jaune et hébété ». Son esprit se brouille, il ne voit plus qu’un nuage devant lui, et le bon M. Bagneret lui inflige défaites sur défaites : le voici mortifié dans le fondement même de son intelligence.
Cette « scène primitive » de l’apprenti sorcier qui a approché de trop près ce jeu ensorcelant, chacun l’a vécue ou la vivra. Selon son tempérament, il prendra la fuite ou s’aguerrira. S’il persévère, alors déplacer trente-deux pièces sur huit fois huit cases, deviendra une fin en soi, un monde, en regard duquel, pour citer George Steiner, « le monde de la vie biologique, politique ou sociale paraît banal, confus et contingent ». Il sera prêt alors à renoncer à tout – mariage, carrière, Révolution – pour mouvoir jour et nuit des petites figurines sculptées, totalement envoûté par le charme démoniaque de ce jeu qui éclipse toute autre réalité, ce que Nabokov a génialement rendu dans « La Défense Loujine » : « Les échecs étaient sans pitié. Il était leur prisonnier, aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être… » Quand on sait qu’il existe plus de variantes possibles dans une partie d’échecs que d’atomes dans l’immensité de l’ univers, on comprend la fascination que ce jeu a exercée sur les philosophes, les écrivains et les artistes. Arthur Schopenhauer disait que comparer le jeu d’échecs à tous les autres jeux est comme comparer la montagne à de la poussière.
L’oncle Arthur dressait volontiers des parallèles entre la conduite de nos existences et une partie d’échecs, comparaison que Freud reprendra – les débuts de partie sont aussi déterminants que les premières années – tout en regrettant qu’il en aille de la vie comme du jeu d’échecs où un coup mal joué nous contraint à donner la partie pour perdue, à cette différence près qu’il n’y a pour nous aucune possibilité d’engager une seconde partie, une revanche.
Si, pour les psychanalystes, le jeu d’échecs permet de reformuler les conflits fondamentaux de la psyché, la motivation inconsciente étant toujours « le meurtre du père », hypothèse qui faisait ricaner Nabokov, si, pour Goethe, il était un banc d’essai pour tester les capacités cérébrales, il n’en reste pas moins qu’une question n’a cessé de hanter tous les forcenés des échecs : contre qui joue-t-on ? Quelle est l’identité de l’Adversaire essentiel, à la fois familier et inquiétant, à la fois reflet de soi-même et altérité énigmatique, dont on pressent qu’il aura finalement le gain de l’ultime parie décisive ? Faut-il convoquer la Mort, comme on le fit au Moyen Âge, où le Diable comme le suggère la tradition romantique ? À moins que l’enjeu de toute partie ne soit autre que l’âme de celui qui joue, auquel cas la mienne serait bien noire : il m’arrive trop souvent de tricher. Il est vrai que le Blitz permet tous les mauvais coups. Pourquoi s’en priver ?

CITIZEN TRUMP, EN QUATRIÈME VITESSE

À ceux qui doutent encore que la réalité imite l’art, je suggère d’imaginer Donald Trump à la place de William H. Hearst, le magnat de la presse, dans le chef d’œuvre d’ Orson Welles : « Citizen Kane ». Les coïncidences sont plus que troublantes. Donald Trump est le Citizen Kane du vingt et unième siècle dont la morale pourrait se résumer : dans la vie, il n’y a que les gagnants et les perdants. Plus dure sera la chute pour les loosers, car leur vie recèle sans doute plus d’énigmes et de blessures intimes. Barack Obama est un enfant de chœur à côté de Trump et Joe Biden une chiffe-molle sans Rosebud. Aucun des deux ne pourrait inspirer un metteur en scène comme Fritz Lang, celui du docteur Mabuse, ou comme Orson Welles. Si j’ose ici une confidence – et pourquoi ne me le permettrais-pas ? – « La soif du mal », « La dame de Shanghai », sans oublier « Monsieur Verdoux » ( il en fut le scénariste ) et, bien sûr, « Le Troisième Homme » qui lui doit tout, sont parmi mes favoris. Ils m’ont initié au septième art et affranchi de toute morale. 
J’y songeais ce matin en dégustant « La cinéphilie vagabonde » de Michel Marmin qui s’ouvre sur « Kiss me deadly » ( 1955 ) qui reste gravé dans la mémoire de tout cinéphile qui se respecte comme un chef-d’œuvre du genre. J’avais quinze ans quand je l’ai vu et, comme Marmin, j’ai été secoué par le climat de désespoir métaphysique absolu qui emporte le film où la seule promesse faite à l’humanité est celle de son anéantissement sans le moindre indice de transcendance. Michel Marmin écrit dans le pur esprit mac-mahonien, le seul qui vaille, que c’est la mise en scène, et la mise en scène seule, qui confère au film sa singulière beauté. Elle est fondée, ajoute-t-il, sur un parti-pris d’esthétisme visuel et sonore qui vise à une dématérialisation des êtres et des choses, ceux-ci devenant alors les figures quasi abstraites d’une danse macabre stylisée et épurée par un noir et blanc radical.
Ce que le film annonce, c’est la fin du monde, l’apocalypse nucléaire. Rassurez-vous : elle ne saurait tarder. Le cinéma a toujours une longueur d’avance sur son temps ( si vous en doutez, revoyez « Soleil vert » de Richard Fleischer ) et c’est pourquoi il vieillit moins vite que la littérature. Il ne se soucie pas d’être dans le monde de la culture, ni d’atteindre un clacissisme universitaire. « En quatrième vitesse » est le titre français de « Kiss me deadly », titre que Marmin trouve idiot et insignifiant. Il a tort : tous les grands films ont été tournés en quatrième vitesse, à l’image de nos vies quand elles ne s’embourbent pas dans une routine sans saveur. Le jour où nous accordons trop d’importance à nos vies, voire à nos œuvres, signe un déclin irréversible dont même le baiser de la mort ne nous procurera plus le moindre orgasme.

DONNER DU PAIN AUX CANARDS…

Le pire avec la vieillesse, c’est qu’on reste jeunes. L’horizon s’assombrit, notre vue baisse, nous entrons dans un tunnel dont nous ne verrons plus l’issue. Nos amis nous y ont précédés et, comme Beckett, ils nous ont laissé ce dernier message : « Je vois ma lumière qui meurt ». Les plus lucides savent que la vieillesse est la punition pour avoir vécu. Ils ne doutent pas qu’on peut qualifier une vie d’heureuse quand elle commence par l’ambition et finit par n’avoir d’autres rêves que celui de donner du pain aux canards. Ou, comme Nabokov, d’aller à la chasse aux papillons. C’est encore à ma portée. En contemplant le lac Léman qui s’étale sous mes yeux, m’offrant une palette de couleurs qu’aucun artiste n’égalera, je songe au petit garçon qui partait chaque matin à la pêche et revenait tard dans la nuit. Il avait aboli le temps. Je songe à ces traversées du lac à l’aube pour aller skier là-bas, en Savoie, avec des amis. Eux aussi ont vu la lumière qui meurt. Parfois, j’accompagnais mes parents à Évian. Mon père jouait au casino, ma mère faisait du shopping. Et moi je m’installais dans un cinéma interdit aux moins de seize ans : les contrôles y étaient moins sévères qu’à Lausanne. C’était presque aussi excitant que la pêche à la gambe et, sans doute, du même ordre.


Parfois, nous dînions dans le fastueux restaurant du Casino d’Évian avant de prendre le dernier bateau de la Compagnie Générale de Navigation pour Lausanne. L’ambiance y était bon enfant. Je n’imaginais pas encore que viendrait le temps où je verrai ma lumière décliner et s’éteindre. Mes parents étaient mon rempart contre la mort. Ils m’emmenaient souvent au cinéma. Je me souviens de Maurice Chevalier dans « J’avais sept filles ». Moi aussi, je voulais sept filles. Le dernier film que j’ai vu en famille était aussi le premier film en CinémaScope : « La Tunique » d’Henri Koster. J’avais beaucoup pleuré. Ensuite, ce furent des escapades périlleuses avec des potes dans des cinémas mal famés, comme le Bio. On y projetait des chefs d’œuvre dont personne ne se doutait que bien des années plus tard ils seraient considérés comme tels. Je songe notamment à « Kiss me deadly » de Robert Aldrich. Le temps aussi y était aboli, suite à une apocalypse nucléaire. « Ce peu profond ruisseau, la mort » selon la belle définition de Mallarmé, devenait un tsunami auquel personne n’échapperait. Puis mon père s’est suicidé : il voyait sa lumière qui mourait. Et maintenant je vois la mienne qui décline. Ne me reste-t-il plus qu’à donner du pain aux canards ?

LES PHILOSOPHES PLUTÔT QUE LES VIROLOGUES…

Il vaut mieux prêter attention aux philosophes qu’aux virologues : les premiers ont une vision holistique du monde, les seconds adoptent la position du docteur Knock, quand ils ne se prennent pas tout simplement pour le père Ubu. Quiconque a lu Jean Amery ou l’enquête du docteur Lifton sur les médecins nazis n’aura pas manqué d’être surpris par l’inhumanité dépourvue de toute idéologie, hormis sanitaire, des carabins réquisitionnés par le Troisième Reich pour faire l’ignoble travail qui répugnait même aux SS les plus convaincus.

J’y songeais en lisant le manifeste d’ un des philosophes les plus importants, Giorgio Agamben, de ce siècle, manifeste passé presque inaperçu et qui s’intitule : « Un pays sans visage ». Il débute par une citation de Cicéron : « Ce qu’on appelle un visage ne peut exister chez aucun animal excepté l’homme et il exprime le caractère. » Ce que le visage exprime, n’est pas seulement l’état d’âme d’un individu, c’est avant tout son ouverture, sa manière de s’exposer et de se communiquer aux autres hommes. « Il est le lieu même de la politique », insiste Agamben.
Intuitivement, dès lors que le masque a été imposé, j’ai aussitôt pensé avec Agamben qu’un pays qui renonce à son propre visage et oblige de couvrir avec des masques – autrement dit : des muselières – en tout lieu le visage de ses propres citoyens est, alors, un pays qui a effacé de soi toute dimension politique : Olivier Véran en est l’illustration parfaite. Sans aucune preuve scientifique de son efficacité et de son innocuité, le masque a effacé toute trace d’humanité dans un espace vide soumis à chaque instant à un contrôle sans limites. Que nous reste-t’il maintenant sinon à adresser des messages à des hommes sans visage ? On en vient à se demander si la mort ne serait pas préférable. Les optimistes se raccrochent à l’idée que demain ou après-demain, avec l’arrivée des vaccins, on pourra à nouveau vivre comme avant. Ce qui caractérise les optimistes, c’est qu’ils se raccrocheraient à la queue d’un serpent pour préserver leurs illusions. Eux aussi devront déchanter, le monde de demain ne sera pas le même que celui d’hier en un peu pire, selon la formule de Houellebecq. Il sera sans âme. À titre personnel, je refuse de vivre dans un pays sans visage. Quoi qu’ il m’en coûte !

LE VIEIL HOMME ET LA FILLE À LUNETTES

Le vieil homme sait qu’il y a des choses qu’il ne faut pas faire, surtout quand on est un lettré comme il se flatte de l’être. On peut certes annoter un livre, mais en déchirer des pages, voilà qui est hors de question. C’est pourtant ce qu’il fait, préférant feuilleter quelques chapitres, si possible brefs, que de s’encombrer avec un pavé qui le décourage d’emblée : il ne sait que trop combien la vie est brève et les sommes philosophiques assommantes. Il est vrai qu’il a travaillé pendant près de quarante ans dans l’édition. Et qu’ il a appris à très vite reconnaître non seulement la valeur d’un livre et la technique de son auteur pour épater d’ éventuels gogos. Seul ce qui peut être exprimé en quelques lignes le retient encore. C’est dire qu’il ne se sent vraiment à son aise qu’entouré de notes fugitives et d’aphorismes cinglants. Il a abandonné l’érudition quand il a pigé qu’elle n’était jamais qu’une fuite loin de notre propre vie, de même qu’il a renoncé aux pamphlets tant les polémiques le lassent, et mis une croix définitive sur les pavés qui s’adressent à des femmes délaissées en quête du Prince Charmant. Quant à celles, abusées ou non, qui veulent se venger de leur passé – elles sont innombrables – il jette sur leurs livres un regard apitoyé : sans doute n’ont-elles rien compris à la littérature, ce qui n’est pas grave, mais moins encore à la vie, ce qui est plus fâcheux.
Le vieil homme en était là dans ses réflexions, lorsque subitement il décida d’entrer chez un opticien pour vérifier sa vue déclinante. On le pria d’attendre quelques minutes. Observant les jeunes filles qui s’affairaient dans le magasin, il songea à son ami Ceronetti qui lui avait dit, ce qu’il avait eu maintes fois l’occasion de vérifier, qu’un sourire des plus enchanteurs et des plus énigmatiques est le patrimoine exclusif des jeunes filles myopes qui portent des lunettes aux verres clairs, avec un monture invisible. Ce genre de jeunes filles, avait-il ajouté, n’est pas si rare : d’ordinaire, elles ont des cheveux blonds ou châtain clair, une allure très svelte. Derrière leurs verres , la lumière de leurs yeux est pâle. Leur regard que la nature a limité se dirige vers des lointains inconnus. Leur sourire, quand il se manifeste, est d’une luminosité extrême. On jurerait qu’il annonce pour ceux qui les aiment ou les aimeront, un bonheur supérieur à la félicité commune.


Le vieil homme se souvient avoir connu des jeunes filles au sourire énigmatique et aux lunettes claires. Il aimerait les passer en revue. Il aimerait plus encore savoir s’il en existe encore. Il est trop tard : l’examen de sa vue débute. Le résultat n’est pas fameux. Mais qu’est-ce qui peut l’être encore à son âge ? En sortant son portefeuille pour régler les vingt-cinq francs de la consultation, il en extrait une page déchirée d’un essai qu’il ne sait plus à qui attribuer. Plus tard dans un café, il lira ceci qui s’adresse directement à lui : « Dans l’une des maximes à la visée éthique du “ Dhammapada ” on trouve cette image d’un vieux : il dépérit comme un héron sur un lac sans poissons. » il songe que cette maxime conviendrait encore mieux à son besoin d’amour. Il est trop tard. Comme Villon, « il meurt de soif auprès de la fontaine. » Ceux qui l’observent chez Nespresso le trouvent plutôt affable : il n’a pas l’air de mourir de soif. Il convient de donner le change quand les jeunes filles éthérées à lunettes ont disparu et que soi-même on est si proche du gouffre. On lui apporte un second ristretto qu’il dégustera en lisant la presse. Il faut bien feindre d’être encore vivant, se dit-il. Sans conviction.

LA NUIT, JE REGARDE TINDER

Il m’arrive de m’ennuyer grave dans le grand lit où je tente, souvent en vain, de trouver le sommeil après avoir regardé un match de foot et suivi la liesse populaire qui a suivi l’élection du Président le plus fade des États-Unis. Les Américains déchanteront vite et, peu à peu, même ceux qui le haïssaient, éprouveront une forme de nostalgie pour le maverick qu’était Donald Trump : il assurait le spectacle mieux que quiconque. On comprend que le tout Hollywood l’exécrait : il leur volait la vedette. Et il était le seul à s’imposer face à des rivaux comme le Président Xi, Poutine ou Erdogan. Il n’était peut-être pas cultivé, mais il avait compris l’essentiel : « First is First and Second is Nobody». Les pleurnicheries anti-racistes ou féministes le laissaient de glace, de même que les paniques sanitaires liées à une pandémie qu’il jugeait être l’escroquerie du siècle. Et il ne voulait pas museler le peuple américain, ce qui est pour moi une raison supplémentaire de l’apprécier : Donald Trump et John Wayne, même combat. Un combat perdu, je l’admets bien volontiers.
Donc, la nuit, après avoir bu une rasade de whisky japonais, si possible du Nikka, je m’amuse à regarder les profils des filles esseulées en quête du Prince Charmant sur Tinder. Je les choisis en fonction de leur âge, puisque comme Chloé Delaume que j’apprécie et qui vient de recevoir le Prix Médicis pour « Le Cœur synthétique », je ne sais que trop combien passée la quarantaine les femmes ont atteint leur date de péremption : elles ne sont plus sur le marché de l’amour que des barquettes de viande avariée. Je les évite donc et, après m’être présenté comme un jeune professeur de criminologie, je pars à la pêche avec la sensation d’opérer un casting. Je ne suis guère étonné par le fait que toutes ces donzelles aient une même obsession : voyager. « Je ne suis pas assez con pour cela » , disait Gilles Deleuze. D’ailleurs, pourquoi aller chercher ailleurs, ce que l’on ne trouvera qu’en soi ? À défaut de faire le tour du monde ou de partir en randonnée, elles se replient sur Netflix. Rares sont celles qui s’intéressent à la politique et plus rares encore celles qui ont une passion pour la lecture. J’ai néanmoins trouvé quelques exceptions en Asie. Ainsi, j’ai découvert que Michel Foucault était une star en Chine et qu’on y étudiait Heidegger. En revanche, Cioran est totalement inconnu. Une jeune Chinoise a pour projet cet hiver de lire tous les cours donnés par Foucault au Collège de France. Je l’ai vivement encouragée, signalant au passage pour me mettre en valeur que je l’avais un peu connu.
Parfois, les filles me proposent un peu plus d’intimité sur WhatsApp, Skype ou Hangouts. Les plus jeunes sur Snapchat. Les Françaises sont les plus vénales. Après quelques exhibitions qui ne manquent pas de charme, elles me demandent de les aider à remplir leur frigo qui est vide. Combien de photos de frigos vides, n’ai-je pas reçu ! Je les incite à manger le moins possible et à ne jamais dépasser cinquante kilos, ce qui semble être aussi difficile pour elles que de gravir le Cervin. En général , la relation s’arrête là. Je m’endors tranquillement en écoutant : « Les mots bleus » de Christophe. Michel Foucault les appréciait-il ? Encore une question sans réponse.

LES PÉPITES DE GUIDO CERONETTI

J’ouvre au hasard un livre de Guido Ceronetti et je tombe sur un passage où il explique qu’au lieu de perdre son temps à compulser la presse ou à suivre des débats à la télévision pour mesurer le degré de dégénérescence de nos démocraties, il serait sans doute préférable de relire Baudelaire et, pourquoi pas, « Une charogne » où l’on voit les mouches bourdonner sur un ventre putride. Ce ventre putride est aujourd’hui partout. Et nous sommes ces mouches auxquelles consciencieusement, pour notre bien, on arrache tantôt une aile, tantôt une patte. Il est troublant de voir jusqu’où l’asservissement volontaire est plébiscité par des populations paniquées auxquelles l’idée même de liberté a perdu toute signification, comme si seule importait encore une forme de survie à l’image, tant elle est parlante, de Joe Biden se terrant dans sa cave pour mener une campagne électorale visant au premier chef à imposer le port du masque à chaque Américain. La dégénérescence de la démocratie est fascinante quand elle aboutit à transformer chaque citoyen en esclave de sa propre survie.
Aurait-on oublié, s’interroge Ceronetti, à quel point la nature est criminelle ? Les preuves surabondent. Ses récidives sont illimitées. Un tribunal honnête ne pourrait que la condamner. Et pourtant dans un élan grotesque une jeunesse décérébrée, appuyée par des politiciens véreux ou démagogues ,n’aspire plus qu’à sauver la planète. Le degré zéro de la démocratie est enfin atteint. Les messages optimistes poignardent dans le dos l’infini martyre des êtres humains, à supposer qu’il en reste.
Inutile de préciser que c’est notre ami Cioran qui a contribué à la notoriété de Ceronetti en France. J’imagine sa jubilation quand il a lu sous sa plume : « Aucune femme ne s’aime vraiment, si ce n’est superficiellement, parce qu’elle a le pressentiment de l’épouvantable réalité qu’elle cache. » ou encore à propos de la vieillesse : « Le corps qui vieillit est le bourreau érigé tous les jours en tortionnaire impitoyable de toute l’innocence perdue. »
À défaut d’avoir rencontré Ceronetti, j’ai connu sa fille que Cioran hébergeait. Elle était d’une beauté incroyable et d’une lucidité rare chez une adolescente. Elle fascinait également Matzneff. Et elle souscrivait à la prophétie aujourd’hui inaudible de son père qui annonçait que les petites filles, bientôt sexuellement libres, n’auront d’autre choix à l’avenir que de prendre pour amants des partenaires de leur âge. Si l’amant, écrivait-il, a vingt-cinq ou trente ans de plus, alors c’est la fin du monde. Arrivent les menottes, la géhenne, la réprobation. Matzneff en sait quelque chose. Et pourtant, concluait Ceronetti, le seul vrai amour qu’elles puissent avoir à quinze ou vingt ans, c’est avec un homme qui pourrait être leur père. Il n’avait pas prévu que viendrait le jour où il n’y aurait plus de pères. Nous y sommes.

LE BILLET DU VAURIEN – UNE POITRINE DE FILLETTE IMPUBÈRE

Sans doute aurait-elle aimé, alors qu’elle s’apprêtait à repartir pour Paris après trois nuits passées au Lausanne-Palace, que je lui fasse cet aveu : « De toi, j’oublierai tout, sauf toi. » Ce sont des mots qui marquent les filles à jamais. Mais ces mots, je ne les avais pas à ma disposition. Et puis,je pensais plutôt que si vous prenez le chagrin d’amour le plus violent, que vous le laissez mariner, que vous y ajoutez dix ans, il n’en restera quasiment plus rien, juste une vague impression de roman aux trois-quarts oubliés. Et comme l’écrivait une de ses amies à Virginia Wolf : « Qu’est-ce que l’amour ou le sexe, comparé à l’intensité de la vie que l’on mène dans le le livre qu’on écrit ? »
C’est cette intensité qui m’ a aussitôt emporté dans le roman de Partrick Corneau : « Ollivia ». Ollivia est une esthéticienne un peu défraîchie, lui un universitaire affecté dans une ville bretonne. Il la rencontre par le biais des petites annonces d’un journal local. Rien ne les prédisposait à devenir amants. Ollivia est une âme simple, un peu cabossée, qui ne s’est jamais remise d’avoir une poitrine de fillette impubère, alors que tout son corps était un hymne à la sensualité. Elle n’ aimait pas les livres qui lui rappelaient les heures d’ennui scolaire. C’est dire si elle n’était pas son genre. Ces deux-là n’étaient visiblement pas faits pour s’entendre. Plus leurs corps se rapprochaient, plus les discordances s’affirmaient.
Patrick Corneau scrute ce couple improbable avec une délicatesse qui au fil des pages devient de plus en plus cruelle : ce n’est pas seulement un fossé social qui le sépare, mais une incompatibilité liée à leur sexe respectif : l’homme et la femme ne sont pas faits pour aller de concert, sinon pour tromper leur solitude ou dans le rêve d’une « âme sœur » qui hantera leurs nuits et s’évanouira à l’aube. Les seules amours réelles sont les amours mortes ( d’ailleurs Ollivia finira poignardée ), celles où sur un quai de gare on peut dire : « De toi, j’oublierai tout, sauf toi » dans une dernière étreinte qui laissera le goût amer des heures qu’on aurait tant voulu éternelles et qui ne le sont jamais. L’espoir renaît parfois, mais la nuit tombe vite. Et avec elle la mort qui nous emporte. Rien n’est plus triste qu’ un quai de gare, sinon un salon d’esthéticienne où l’on croit encore possible de réparer l’irréparable.

UNE ATMOSPHÈRE DE FIN DU MONDE

Comme Chantal Delsol, je me pose cette question sans réponse : comment se fait-il qu’en 1969 la grippe de Hong-Kong ( plus d’un million de morts dans le monde et plus de trente mille en France ) soit passée inaperçue- juste quelques entrefilets dans la presse – alors qu’elle saturait les hôpitaux et remplissait les morgues ? Peut-être avait-on alors des idéaux ( religieux, politiques, esthétiques…) et que le reste paraissait secondaire ? Peut-être que l’effet, somme toute mineur, du Covid 19 qui décime essentiellement à l’échelle planétaire des personnes âgées et souffrant déjà de co-morbidités, est-il lié à l’ère numérique et à une focalisation médiatique : tout se passe trop vite, comme dans un film catastrophe, ce qui engendre une forme de panique plus léthale encore que le virus et impossible à gérer rationnellement ? Peut-être n’a-t-on plus foi qu’en une vie nue, strictement biologique, qui éclipserait toute raison de vivre ? Peut-être sommes-nous devenus vieux et lâches, incapables de regarder la mort en face ?
Ce qui expliquerait aussi pourquoi nous adoptons face à un Islam conquérant l’attitude de vieilles femmes apeurées se réfugiant dans le « pas d’amalgame » et le « surtout pas de vague ». Et que nous supplions les gouvernants de nous soumettre à des confinements de plus en plus sévères. Nous avons voulu éliminer le tragique de nos existences et le voici de retour avec deux cauchemars, le Covid et l’Islam, que nous nous plaisons à amplifier comme si le dernier spectacle que nous attendons, calfeutrés devant nos écrans, est celui de la fin de notre civilisation. Peut-être d’ailleurs ne méritons-nous pas mieux : celui qui veut sauver sa peau à tout prix, est sûr de la perdre. Celui qui dépose les armes face à son adversaire appelle inconsciemment de ses vœux une servitude, physique ou spirituelle, celle-là même qui se déroule sous nos yeux comme une lente et inexorable agonie. L’apocalypse aurait pu être joyeuse : elle est sinistre.