L’Internationale des Désenchantés …

Je me sens proche de Thomas Bernhard : il appartient, lui aussi, à L’Internationale des Désenchantés. Il incarne la figure la plus aboutie du dénigreur et, en même temps, il n’est jamais dupe de ses sarcasmes. En pensant à lui, je me demandais si tout grand écrivain ne finit pas toujours dans la peau d’un humoriste. L’heure arrive inéluctablement où nous ne sommes plus capables de prendre nos balbutiements au sérieux, où nos voluptés, nos élans, nos passions, nos convictions nous semblent grotesques et où le grotesque nous semble plaisant.

Voyez-vous, dirait Thomas Bernard, rien ne résiste à un examen quelque peu attentif : ni la dignité à laquelle nous sacrifions nos plaisirs, ni nos plaisirs auxquels nous sacrifions notre dignité. Seule une bienveillante ironie universelle serait de mise, mais Dieu que nous peinons pour y parvenir ! Un rien nous agace et l’impassibilité est réservée aux cadavres. Cette rigidité cadavérique, dirait encore Thomas Bernhard, atteint notre vie spirituelle  – expression d’une sottise réjouissante – bien avant notre mort. Nous ne sommes, pour faire bref, que de pauvres automates irresponsables répétant des âneries et des professions de foi inscrites dans nos neurones durant notre enfance, susceptibles de se métamorphoser pendant notre jeunesse et dépérissant ensuite à une allure folle.

 

 

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Nous commençons notre vie avec Freud et nous l’achevons avec Pavlov. D’ où le caractère stéréotypé de tout ce que nous entreprenons, de tout ce que nous percevons. Celui qui fait éclater ces stéréotypes, nous le nommons génie. Celui qui ne les supporte pas, nous l’enfermons. Celui qui rêve de les transformer, nous l’appelons révolutionnaire. Mais nous savons bien que le génie, le fou, le criminel ou le révolutionnaire sont encore des clichés, légèrement plus originaux et plus indigestes que le commun, mais tout aussi indispensables à la bonne marche de l’humanité. Cette course au néant, à quoi rime-t-elle ? Est-il vraiment insensé de vouloir s’en distraire ? Faut- il vraiment se réjouir d’avoir à endosser le brassard encore maculé de sang arraché à un coureur de fond épuisé ?

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DEUX ATTRAPE-NIGAUDS : LE PACIFISME ET L’HUMANITAIRE …

Il y a deux formes d’imposture, souvent liées d’ailleurs, contre lesquelles il est vain de vouloir lutter, tant elles sont ancrées dans l’idéalisme occidental : le pacifisme et l’humanitarisme.

Il faudrait des pages et des pages pour retracer la généalogie du pacifisme. Nous les épargnerons à nos lecteurs pour en venir à notre conclusion : il n’y a pas de mouvement pacifiste qui ne serve une cause politique. Militer pour la paix au Proche-Orient, c’est se mettre au service des Palestiniens avec, au final, l’éradication d’Israël. De même que, dans les années cinquante, tous les mouvements pour la paix étaient, sciemment ou non, au service de l’U.R.S.S., ils constituent aujourd’hui des forces d’appoint aux multiples conflits qui enflamment la planète. C’est de bonne guerre, mais il est préférable d’en être conscient.

Plus subtilement encore, on notera qu’une grande partie de l’énergie qui s’emploie à l’organisation de la paix a précisément la même source que celle qui donne naissance à la guerre, ce qui rend les mesures pacifistes aléatoires car si on les pousse à bout, elles se révèlent au fond être agressives. Dans ses lettres à Einstein, Freud émet d’ailleurs l’idée que la guerre est une « diversion de l’instinct de destruction vers l’extérieur » et il lui accorde une « justification biologique« . « Nous ne pouvons pas ne pas reconnaître, écrit-il, que les pulsions guerrières sont réellement plus proches de notre nature que notre résistance à leur égard qui, en fait, reste théorique. »

Quant à l’humanitarisme, cette passion dangereuse , il est sans doute – tout au moins à mes yeux – la manière la plus malhonnête de célébrer nos propres vertus sans se soucier des conséquences le plus souvent catastrophiques de notre aide. Ce n’est que l’autre face du colonialisme, l’hypocrisie en plus.

Les mercenaires de l’infortune forment une caste d’imposteurs et de prédateurs qui se rêve et se déguise en sauveurs de l’humanité. Alors que dans les faits, l’humanitaire moderne produit les souffrances qu’il est censé soulager. L’art avec lequel les femmes et les hommes, parfois de bonne volonté, parviennent à pervertir des idées a priori aussi généreuses que celles de la paix dans le monde et du dévouement à son prochain, devraient nous amener à la conclusion qu’il n’est guère qu’un principe qui mérite d’être défendu : le principe d’indifférence.

 

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DE L’ASSASSINAT CONSIDÉRÉ COMME UN DES BEAUX-ARTS …

Dans La Corde, Alfred Hitchcock s’inspirait de l’histoire authentique de deux étudiants américains qui, subjugués par l’amoralisme tranquille de leur professeur de philosophie et exaltés par la lecture de Nietzsche, étranglaient un de leurs condisciples, cherchant par la gratuité de leur acte et par la perfection de leur mise en scène à prouver qu’ils étaient dignes d’accéder à la qualité de Surhomme.

C’était là le type même du crime cérébral, esthétisant, qui devait beaucoup à l’essai de Thomas De Quincey, De l’assassinat considéré considéré comme un des beaux-arts et à une culture philosophique encore fragile, car dès lors qu’elle s’approfondit, elle permet de mesurer le degré d’imposture de toute pensée et le mauvais goût qu’il y aurait à prendre trop au sérieux, ou pis encore, à vouloir transposer dans la réalité les paradoxes couchés sur le papier.

 

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Le seul principe que je me suis efforcé de suivre est le principe d’indifférence. Et si j’avais dû me choisir un Maître, c’aurait été l’illustre philosophe chinois Ye Men Fu.

 

APOLOGIE DU MENSONGE …

Georg Simmel disait que si le mensonge, d’un point de vue éthique, a une valeur négative, sa signification sociologique est extrêmement positive : la limitation de la connaissance réciproque, le recours à la dissimulation font partie des mouvements d’évolution et de réaction nécessaires dans les relations humaines. Jeannine Worms écrivait, sur la même voie, qu’il faut « choisir le mensonge, qui sait qu’il est erreur, et non pas l’erreur, qui se prend abusivement pour la vérité ».

À partir de quelques exemples, dont celui de Christophe Colomb, qui ne développe ni ne cherche à confirmer une théorie, mais est mu par une idée fixe, et s’obstine dans son erreur par conséquent, on peut définir le mensonge comme moyen d’échange dans une perspective de vérité envers soi. Le mensonge se contente de vouloir tromper sans se tromper. Le mensonge fait l’homme : « C’est à partir de la somme de mensonges dont est capable un homme, à partir de son style de mensonges, que l’on juge son degré d’accomplissement. »

Florence-Ajaccio-LippiAinsi peuvent être revisités tous les grands paradoxes : l’amour est la première des escroqueries, le suicide un moyen de se débarrasser de l’épouvante de la mort, la philosophie est la fille de la frousse et l’oeuvre d’art la transsubstantiation de la débilité des hommes. Pour plus de précisions, nous nous référerons à l’élégance de Baltasar Gracian, à l’antisagesse de Roger Caillois et à la véhémence destructrice de Cioran, pour fermer le cercle prisé des contempteurs de l’existence.

MAL AU COEUR …

Notre vie sentimentale, disait un humoriste viennois de ma connaissance, se divise en trois misérables chapitres : rêveries dérisoires, tentatives infructueuses et triomphes sans valeur. Et, passé vingt ans, nul n’ignore qu’il n’y a que la rencontre et la rupture qui soient intéressantes. Le reste n’est que remplissage, une morne façon de tuer le temps en s’illusionnant sur l’éclat ou les vertus du prince ou de la princesse charmant(e), que, dans un instant d’aberration ou de profonde dépression, nous avons paré de toutes les qualités.

Dans Petite philosophie de l’amour, Alain de Botton, spécialiste de la question, écrivait par exemple que « Nous n’aimerions pas s’il n’y avait en nous une sensation de manque, mais paradoxalement, nous nous irritons de constater le même manque chez l’autre. »

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Toute histoire d’amour débute par une rencontre, en général fortuite, mais dont nous avons la certitude qu’elle a été décidée par les dieux. L’espérance d’un destin n’est jamais aussi forte que dans notre vie sentimentale. Pour échapper au lugubre cycle de nos mutuelles incompréhensions, il nous faut croire qu’un jour ou l’autre, le miracle se produira.

Le parcours est fléché, les pièges sont nombreux et toute histoire d’amour, avant même d’avoir commencé, est déjà finie : des centaines de films, d’ouvrages de psychologie, de romans, ainsi que notre modeste expérience révèlent que dans l’éternel combat contre la lucidité et la passion, c’est presque toujours la première qui l’emporte. Par définition, la connaissance est du côté du cynisme.

Évidemment, dès que l’amour est payé de retour, la question se pose : « qu’ai-je bien pu faire pour mériter cela ? ». Avec la possession débute l’ère des désenchantements, couronnée par le ricanement de Groucho Marx soufflant à notre oreille que lui, au moins, ne concevait pas d’adhérer à un club qui l’accepterait comme membre. Les divergences en matière de musique, de cinéma, de lectures, et, plus importantes encore, en matière d’habillement, du choix des chaussures et de la présence ou non de vernis à ongles, sont les trompettes de la rupture. Quand celle-ci survient, nous combattons bien vite la tentation romantique du suicide par un nouvel attrait pour un ou une nouvel(le) inconnu(e).

Le vagabond de Spoon River …

Ezra Pound disait de lui qu’il était le seul poète qui sache écrire en Amérique …

Un drôle de type, cet Edgar Lee Masters. Il nait à Garnett, dans le Kansas, en août 1869. Son père le nourrit de grec et de latin avant de l’envoyer faire ce qu’il avait fait lui-même : des études de droit. Edgar Lee Masters promènera pendant des décennies sa silhouette hautaine de prince du barreau, et de poète secret, dans les cercles les plus huppés de Chicago. Il arbore un panama, fume du Prince-Albert dans une pipe qui ne cesse de s’éteindre et proclame que l’étude du droit a été pour lui « un passage aux rayons X, comme une table de produits chimiques. »

On le tient, à Chicago, dans les milieux littéraires, pour un dilettante. Jusqu’au jour où une revue de Saint Louis lui envoie L’Anthologie palatine, recueil des plus belles épitaphes du monde antique. Et pourquoi pas une anthologie américaine ? Edgar Lee Masters compile aussitôt les deux cent cinquante épitaphes de la petite ville de Spoon River. Sur les tombes, les secrets d’une vie sont dévoilés, ultimes confessions d’une ironie lucide et cinglante. Le vice, la concupiscence, le crime, et pire que tout, la banalité hypocrite et grossière du quotidien, s’étalent dans ces autoportraits funéraires.

Comme dans le récit de Dostoïevski, Bobok, les morts se lèvent un à un et, affranchis de toutes les conventions, mettent leur âme à nu. Nous sommes en 1915 et le livre de Lee Masters fait scandale. Il rencontre un succès tel que l’auteur est conscient d’avoir « atteint les sommets de l’art et respiré le même air que les grands maîtres ». Il abandonne les tribunaux et s’installe à l’hôtel Chelsea, le repaire de la bohème new-yorkaise, où il entend faire oeuvre.

C’est comme un forcené qu’il écrit des pièces de théâtre, une biographie à charge d’Abraham Lincoln, des hymnes à la sodomie et à la fellation, quelques poèmes bouleversants sur le crépuscule d’une idole, lui-même, que le succès et la vie abandonnent peu à peu.

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« Et, le temps passant, j’ai pris mes repas chez Mayer,

À la sauvette comme un don Juan gris,

Sale, édenté, fini, au rancart … 

Il y a ici une grande ombre qui chante,

Une certaine Béatrice,

Et je vois maintenant que la force qui a fait sa grandeur

M’a mis au ban de la vie. »

Béatrice a trente ans de moins que lui. Elle est féline, comédienne et explosive, elle veille sur ce vieillard édenté, qui arbore toujours son panama et n’a plus toute sa tête.

« On vous donne soixante-dix ans pour faire votre jeu.

Si, dans ce laps de temps, vous n’avez pas gagné

Vous ne gagnerez jamais. »

Edgar Lee Masters a gagné, mais il ne le sait pas, il l’a déjà oublié. Il meurt discrètement, en mars 1950. Il reposait déjà, depuis 1915, dans le cimetière de Spoon River. Toutes les épitaphes ont été écrites.

Spoon River, par Edgar Lee Masters, réédition chez Allia.

LE CURÉ MESLIER, EXORCISTE DANS L’ÂME …

meslier3Le curé Meslier ne croyait ni en Dieu, ni en l’âme, ni à aucun dogme de l’Église. Il serait fort surpris d’assister à ses multiples résurrections. Né en 1664 dans un village des Ardennes, mort en 1729 dans un autre village des Ardennes, il n’a laissé pour trace de sa minuscule odyssée qu’un manuscrit posthume, blasphématoire et sacrilège, d’une violence révolutionnaire et anticléricale qui lui vaudra d’être découvert par Voltaire, pillé par Diderot, cité par Pouchkine, détourné en mai 68 et redécouvert dans les années 2000 grâce à Armand Farrachi.

Cet étrange personnage fut tour à tour considéré comme un Spinoza à l’état sauvage, un Douanier Rousseau de la conscience européenne ou un Saint-Simon de la glèbe, saisi par une frénésie d’écriture la nuit, dans l’urgence de la colère et pour un public à jamais inconnu. Misanthrope, le curé Meslier ne réservait pas ses coups aux puissants, souhaitant, selon une formule qui fit fortune, que « tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boyaux des prêtres », mais à tous les hommes, écoeuré qu’il était par leur servilité et leur cruauté. La légende veut qu’il ait poussé la radicalité jusqu’à se laisser mourir de faim.

Pour Armand Farrachi, les curé Meslier est un précurseur de Thomas Bernhard, élevant le ressassement du dégout au rang des beaux-arts. « Ce soliloque contre le monde est lui-même un monde, épanchement de matière verbale où le discours renonce à la barre de mesure d’un souffle trop humain » écrit Farrachi.

Produisait-il de « l’art brut », ce prêtre sans Dieu, cet écrivain sans public, ce révolutionnaire sans révolution, pourfendeur de la « société du mensonge » ? Si sa voix a traversé les siècles, c’est qu’il parlait, c’est qu’il pensait, du fond de son tombeau : il n’avait rien à perdre.

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À lire : Testament de Jean Meslier, dans une énième réédition chez « Ultraletters »