TOURISTE ? QUELLE HORREUR !

Être qualifié de « touriste » est devenu une honte. Une honte à laquelle rares sont ceux qui échappent, à moins d’être des hommes d’affaires ou des migrants. Les premiers ont tous les droits, les seconds n’en ont aucun, mais ils échappent à la qualification calamiteuse de « touriste ». Une des caractéristiques du touriste, c’est qu’il aime mépriser les touristes, les blâmer et qu’il ne veut  en aucun cas être confondu avec eux. Le passage des frontières le rappelle à cette humiliante réalité. Qu’il le veuille ou non, il est un touriste, alors qu’il n’aspire qu’à être un citoyen du monde, sans rien renoncer pour autant à ce qu’il chérit le plus : sa singularité.

Il y tient d’autant plus à cette singularité que l’image du touriste est en général associée à une certaine laideur et à une certaine gaucherie. Être confondu avec sa concierge qui aurait reçu dans une pochette surprise un coupon cadeau pour un séjour à Malte dans un quatre étoiles, quelle  honte !  L’écrivain italien Roberto Calasso note que dans l’observation des touristes par les touristes se mêlent immanquablement un certain embarras et un soupçon de réprobation, d’autant plus violent parfois que réprimé, car le touriste se veut tout à la fois citoyen du monde et dépourvu de tout préjugé raciste, sexiste ou anti-démocratique. Et pourtant quand un touriste regarde un autre touriste, c’est l’humanité qui se regarde elle-même et pressent qu’elle a perdu quelque chose. Elle ne sait pas trop quoi, mais elle sait que ce sera irrécupérable. Karl Kraus a dit qu’avec la démocratie on étend à tous le privilège d’avoir accès à des choses qui ne sont plus là. Il en est de même du tourisme.

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Alors comment éviter la honte d’être un touriste ? Comment voyager sans être un touriste ? Roberto Calasso suggère, sans trop y croire, qu’on peut toujours se fixer un but, le sexe étant le plus évident, nettement circonscrit et pragmatique. Une fille dans chaque port, un bordel dans chaque ville ! C’est sans doute le dernier objectif des seniors et il n’est pas reluisant. On peut également voyager avec l’intention de n’être pas seulement un observateur, mais de faire le bien. Le monde séculier ignore la grâce, mais éprouve toujours le besoin aigu de « gagner son salut ». Et pour ce faire, note Roberto Calasso, il n’y a qu’une voie : acquérir des mérites. Par exemple, éduquer des enfants autochtones ou sauver des tortues. On évitera l’embarras de l’aumône donnée à des miséreux : cela vous désignerait à nouveau comme un touriste. Mieux vaut une « donation » destinée à des autochtones que l’on connaît. On reviendra ainsi chez soi surchargé de bonnes actions, ce qui vous évitera d’être confondu avec un touriste bas de gamme dont les voyages ne peuvent être que répréhensibles et fades.

Mais anticipons : le tourisme aura bientôt disparu ou tout au moins n’apparaîtra plus nécessairement lié au voyage. Il se présentera plutôt comme une réalité seconde, dont le modèle sera la réalité virtuelle. D’ailleurs chacun peut le constater dans sa vie sexuelle nous ne sommes pas loin du moment où une réalité virtuelle ne pourra plus se distinguer de la chose réelle. Et il nous faudra alors reconnaître que le tourisme n’est plus un secteur florissant du monde, comme il l’a été au siècle passé, mais que le monde entier est devenu un secteur attardé du tourisme. Se promener à travers les rues d’une ville inconnue, faire confiance au hasard, errer vers ce qui attire le plus, autant de pratiques qui seront devenues obsolètes et auxquelles plus personne ne se laissera aller. Personne  n’aura honte d’être un touriste, puisque le tourisme sera mort et enterré. L’avenir est aux migrants et aux hommes d’affaires. Ils forment le couple idéal.

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Roberto Calasso :  » L’innommable actuel  » . Éd. Gallimard.

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DOMINIQUE NOGUEZ, L’AMI PERDU…

Après la mort de Clément Rosset, celle de Dominique Noguez. Lui aussi venait chez Yushi, ma cantine japonaise. Et nous avions travaillé ensemble pour un autre ami , Frédéric Pajak . Nous nous retrouvions avec une joyeuse équipe (Frédéric Pagés, Denis Grozdanovitch, Arnaud Le Guern, Frédéric Schiffter) au premier étage d’un restaurant chinois pour préparer les numéros de L’Imbécile. Pajak était un tyran dont nous nous accommodions fort bien. Et Noguez pratiquait un humour décalé et macabre  qui me ravissait. J’avais il y a bien longtemps publié un de ses meilleurs livres : Ouverture des veines et autres distractions, qui, passé inaperçu en France, avait connu un beau succès en Russie.
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Son immense culture littéraire et cinématographique rendait Dominique de plus en plus étranger à notre époque barbare. Il était sans doute un des derniers écrivains à envoyer de vraies lettres à ses amis et non des mails avec un like. Ses lettres avaient un parfum d’éternité. Pour donner une vague idée de ce qu’était la littérature au temps de Noguez, je livre ici la dernière lettre qu’il m’a envoyée à la suite de ma fiction sur Amiel.

Cher Roland,

Notre professeur de philosophie (celui qu’eut aussi le camarade Schiffter) nous faisait réserver les pages de gauche du cahier où nous prenions son cours à des citations qu’il nous dictait de temps en temps. La première fut :  » Ce qu’on dit de soi est toujours poésie » ( Amiel ).

Depuis, je n’ai guère progressé dans la connaissance de ce sage sans illusion. Sauf qu’après avoir lu ton beau livre prosélyte, j’inscris aussitôt Amiel dans la liste des œuvres immenses qu’il me reste à lire de toute urgence, en plus de celles du duc de Saint-Simon, d’Hermann Broch ou du bon vieux Tolstoï ( pourvu qu’on ne m’empêche pas de continuer à picorer chez les légers et les cinglants, chez Renard, Rigaut, Radiguet, Nimier, Cioran, Frédérique, Ylipe, etc. ).

Le fait de n’être pas encore familier d’Henri-Frédéric me donne un handicap et un plaisir. Handicap de ne pouvoir déterminer la justesse de ton raccourci ou l’importance de ta dette – bref, de ne pouvoir déterminer si ton Amiel est plus jaccardien que Jaccard n’est amiélien  ( ou l’inverse ). Et le plaisir, c’est de pouvoir supposer que ton court opus est aux dix-sept mille pages du journal d’Amiel ce qu’une fiole de grand armagnac est aux hectares de vigne gersoise ou landaise dont il est la subtile émanation.

Tel quel, en tout cas, cet hommage a l’élégance marmoréenne d’une stèle, mais l’on devine sur les joues de l’impassible sculpteur le rosissement et le frémissement d’un début d’émotion.

Amiéliennes pur sucre ou non, bien des formules de ce livre donnent à penser , depuis l’idéal de Marie prête à vivre  » pour celui qu’elle aime, même sans lui « , jusqu’à cette idée si séduisante d’  » un écrivain qui ne s’aime pas et qui répugne à prendre ses lecteurs dans les filets de son œuvre « .

Merci, merci, merci pour   » Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel « .

Je t’embrasse,

Dominique.

P.-S. Autre beauté du livre  » …et le jour se retira de moi comme la lumière des vallées après le soleil couchant. « 

Ce post-scriptum m’a d’autant plus ému que je savais que Dominique perdait la vue. Et moi, aujourd’hui, un ami. Oui, avec cette perte et celle de Clément Rosset ( ils étaient ensemble à Normale Sup ) la joie se retire. Et un pan de la culture française, réduite à si peu de chose aujourd’hui ) disparaît, ce qui est beaucoup plus inquiétant que les changements climatiques, cet attrape-nigaud pour les bobos.  Je conclurai en disant que Dominique et moi partagions la même fascination pour le Japon et sa culture que nous placions au-dessus de tout. S’il me fallait lire un texte à son enterrement, il serait extrait des Cent vues du Mont Fuji d’Osamu Dazai. Sans doute est-ce là que nous nous retrouverons.

LES CONFESSIONS DE YU DAFOU

Je dois au réalisateur chinois Lou Yé d’intenses émotions cinématographiques et cela dès Souchou River, hommage vertigineux à Vertigo d’Alfred Hitchcock dont il s’inspire et qu’il cite abondamment dans ses audacieuses Nuits d’Ivresse Printanière.

C’est à Yu Dafou que les  Chinois doivent, eux, la traduction des Rêveries d’un promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Dafou est sans doute le seul intellectuel à avoir dévoré dans sa jeunesse plus d’un millier de livres dans des langues aussi diverses que le français, l’anglais, l’allemand et le japonais. Incidemment, il fut aussi professeur à l’Université de Canton, journaliste et aventurier. On lui a reproché son impudeur. C’est elle qui lui vaut d’être considéré comme un des fondateurs de la littérature chinoise moderne dans ce qu’elle a de plus risqué : le culte et l’anéantissement du Moi. En lecteur avisé des Confessions de Rousseau, il écrira : « Pour me débarrasser de l’hypocrisie criminelle, il faut me mettre à nu. »

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Sa vie tumultueuse pourrait faire l’objet d’un film tant elle comporte d’éléments romanesques jusqu’à sa mort à Sumatra, en Indonésie. La légende veut qu’il ait été dénoncé comme espion par un Chinois et exécuté le 17 septembre 1945 par la police militaire japonaise un mois après la reddition du Japon. Son corps ne sera jamais retrouvé.

Dans sa jeunesse Dafou souscrivait au mot d’ordre des écrivains les plus révolutionnaires, Lu Xun notamment, qui proclamaient : « À bas la boutique Confucius ! »  Le vieux moralisme étriqué de la tradition chinoise était comme une camisole de flammes dont ils devaient se libérer pour ne pas mourir asphyxiés.

Dafou quitta la Chine pour le Japon où il traina ses guêtres pendant une dizaine d’années. Il en revint avec un récit en forme de manifeste, Naufrage qui lui vaudra une notoriété immédiate. Naufrage est avec Le journal d’un fou de Lu Xun une de ces œuvres qui marquera en profondeur l’inconscient chinois.

Ce naufrage est celui, prémonitoire, de la Chine face au Japon. Il est raconté par un jeune étudiant chinois frustré sexuellement, trahi par ses compatriotes comme le sera Dafou à la fin de sa vie, et humilié par une société débordante de modernité, alors que son pays est marqué au fer rouge de la honte et de la haine de soi. Cette haine, Dafou l’intériorise et la vomit dans Naufrage.

 

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Proche du parti communiste pendant une brève période, il s’en écarte par nihilisme : toute cause lui paraît vaine, toute communication vaine et inutile – quand ce n’est pas les deux à la fois. Voluptés masochistes qu’il transcrit littérairement comme Rousseau. Influencé par le christianisme des écoles missionnaires américaines autant que par le romantisme allemand, il ne trouve refuge que dans la seule patrie qui ait jamais compté pour lui : la littérature. La Deuxième Guerre Mondiale l’achèvera au propre comme au figuré : il n’est plus qu’un homme traqué fuyant la Chine pour Singapour, puis pour la Malaisie. Une jeune fille s’est éprise de lui : elle le suivra jusqu’en enfer. Les écrivains sont des damnés chanceux : il y a toujours une sylphide pour veiller sur eux.

 

 

Le Naufrage, Éd. de l’ Herne.

L’EUTHANASIE POUR TOUS

Le Grand Arnaqueur sévit encore…

Une fois de plus, le  » grand  » débat national escamotera une question qui aurait l’accord d’une majorité de citoyens : la légalisation de l’euthanasie telle qu’elle se pratique dans des pays civilisés. On ne parlera pas non plus de la possibilité pour chaque Français de consommer les drogues qui correspondent le mieux à sa constitution et à ses désirs. Le mariage homosexuel ne devrait pas être remis en question : tant mieux pour ceux qui en bénéficient, mais c’est une infime minorité. On se focalise sur des sujets à fort potentiel symbolique, telle la peine de mort ou l’ISF – intouchables, bien sûr -mais ce qui concerne la vie quotidienne, la vie de chacun,  n’est pas vraiment pris en compte, l’immigration par exemple ou la déculturation d’un pays qui fut grand quand il était à l’avant-garde dans la création et qui devient soit un dépotoir, soit pour les touristes les plus riches une vitrine d’un luxe qui frise le mauvais goût, sacs Vuitton et foulards Chanel par exemple. Laissons cela aux rombières chinoises !

Oui, pourquoi empêcher  les Français de s’exprimer sur la peine de mort, le mariage pour tous, l’immigration, la libre consommation des drogues et la limitation de la vitesse, sans oublier quelques réformes institutionnelles telles l’instauration de la proportionnelle lors des élections ou  le référendum d’initiative populaire ? Les Français seraient-il tellement abrutis qu’il faut limiter le nombre de sujets sur lesquels ils peuvent se prononcer avec le vague espoir que leur opinion sera prise en considération ? D’ailleurs à quoi bon les consulter si ce n’est pas pour mettre en œuvre les grandes lignes qui se dégageront de ce débat : c’est ce qu’on appelle la démocratie. Dans le cas contraire, une fois de plus, on les aura roulés dans la farine. Il est vraisemblable qu’alors nous assistions à ce qui se passe actuellement en Italie, voire en Autriche ou en Hongrie. Ce n’est pas ce que ceux qui se présentent comme nos élites désirent, mais ce qui mécaniquement se produira si ce débat national n’est qu’un défouloir. Ou une manière de gagner du temps jusqu’aux élections européennes. Il serait d’ailleurs passionnant de savoir qui veut encore de l’Union Européenne telle qu’elle pourrit nos vies actuellement ?

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La force de Trump a été de jouer à la fois sur la finance et les classes populaires. Celle de Poutine d’avoir réconcilié la vieille Russie orthodoxe et la révolution communiste. Emmanuel Macron porté par un narcissisme sans limite et le soutien de l’Union Européenne a cru incarner un monde nouveau, alors que ce n’étaient que les débris du monde d’hier. Il lui faudra en rabattre : le Frexit n’est peut-être pas si loin que cela. Et l’ère des technocrates imbus d’un savoir contestable, tout au moins sur le plan politique, révolue. Si le débat national, ainsi que le mouvement des gilets jaunes, a au moins un mérite c’est celui de nous rappeler que le peuple a toujours le dernier mot. Faute de quoi…

YOUTUBE ET MOI

Certains s’étonneront de ne plus voir mes vidéos : elles ont toutes été supprimées par YouTube. Depuis dix ans environ,  je prenais plaisir quotidiennement à tenir mon journal intime avec cette caméra-stylo dont rêvait Alexandre Astruc. Elle était enfin à ma disposition. J’en ai usé et abusé me moquant de l’esprit du temps, prenant la défense d’ Éric Zemmour et de David Hamilton, improvisant des aphorismes cyniques, laissant la parole à deux de mes poètes favoris – Ishikawa Takuboku et Richard Brautigan – et filmant souvent mon ami Steven Sampson, le double de Philipp Roth, entouré de délicieuses créatures. J’y ai relaté mes périples en Asie et mes après-midis à la piscine de Pully où le tennis de table tenait une large place, autant que les adolescentes qui nous observaient ébahies.

 

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Ces vidéos avaient également un aspect documentaire. Je pense avoir été le seul à filmer Paul Nizon, le grand écrivain suisse, dans sa chambre à coucher, le philosophe Clément Rosset louant Vladimir Poutine, le psychanalyste François Roustang racontant les sermons qu’il tenait du haut d’une chaire à la cathédrale de Francfort ou encore Marie Céhère devisant avec Frédéric Beigbeder. La séquence la plus réussie était celle de Frédéric Schiffter parlant du blabla et du chichi  de la philosophie dans un Lavomatic. Je m’arrête là pour ne pas vous accabler. Car maintenant il n’en reste rien. C’est un délinquant du Net qui vous parle, condamné sans sursis et à une peine perpétuelle. J’oubliais  de dire que comme Houllebecq avec lequel je suis le plus souvent en accord je faisais l’éloge de Trump et me faisais un point d’honneur de ne rien lâcher aux furies féministes qui nous pourrissent la vie, ni aux adeptes de cette nouvelle religion – aussi idiote que les précédentes  – qui veut qu’on s’emploie à « sauver  la planète ». Dans ma dernière vidéo, je citais le mot du philosophe Wittgenstein :  » La bombe atomique est certes un remède amer, mais salutaire.  »

Il ne vous reste plus qu’à témoigner votre gratitude à YouTube de vous épargner de tels immondices et à moi de vous remercier d’avoir supporté des propos aussi abjects, même tempérés par des Schlager de Christian Anders et illustrés le plus souvent par de jeunes Japonaises kawaï.

Une expérience prend fin.

Je ne m’en lamente pas. J’en prends acte simplement, conscient que tout est condamné à disparaître. r37

CLÉMENT ROSSET, CHASSEUR D’ILLUSIONS

Clément Rosset était d’un naturel plutôt timide, solitaire et difficile à apprivoiser, sauf devant une bonne bouteille : il pouvait parler des vins comme un œnologue. Nous nous retrouvions souvent, en compagnie de Michel Polac qui fut sans doute son ami le plus proche, dans un restaurant napolitain, Le Petit Tiberio,  où le patron nous faisait goûter des bouteilles qu’il avait apportées lui-même de vignes proches du Vésuve. J’ai rarement vu Clément aussi euphorique. Il parlait souvent avec nostalgie des vins du Lavaux. Se joignaient parfois  à nous Pierre-Emmanuel Dauzat, Frédéric Pajak et Frédéric Schiffter, sans oublier le cinéaste Jean-Charles Fitoussi. Tous nous nous sentions proches de Cioran et, plus lointaine ment, de Schopenhauer, celui que nous nommions « Le Patron ». Il était peu question de philosophie, sinon pour éclaircir nos affinités avec le non-sens. C’est lors d’une de ces soirées bien arrosées que l’ami Rosset offrit à Schiffter une préface à son premier livre, Sur le blabla et le chichi des philosophes, ce qui me permit de l’éditer aux Presses Universitaires de France avec l’approbation ironique de Michel Prigent qui dirigeait alors d’une main de fer cette prestigieuse maison d’édition.

C’est d’ailleurs aux PUF que, quarante ans plutôt, je m’étais d’emblée lié avec Clément Rosset : il venait de publier son premier livre, La philosophie tragique (1961) d’inspiration schopenhauerienne qui lui avait valu une chronique élogieuse dans les colonnes du Monde par Jean Lacroix qui avait été son professeur en khâgne. L’insolence de Clément Rosset me ravissait : il était ainsi parvenu à obtenir, sous pseudonyme, la possibilité de critiquer dans les colonnes du Nouvel Observateur tous les ouvrages que la gauche bien pensante encensait. Ce fut un véritable jeu de massacre jusqu’à ce que la supercherie soit découverte. C’est peu dire que Clément Rosset n’était pas de gauche : toute forme d’idéalisme lui répugnait. Il n’était pas loin de penser que quand les lycéens entreprennent des études de philosophie, ils en sortent abêtis, prétentieux et ont la tête remplie d’idées absurdes auxquelles ils croient dur comme fer. Il disait de la Sorbonne, première université française du Moyen-Âge, qu’elle a été et et est encore aujourd’hui une université religieuse. « Il faut, confiait-il à un ami mexicain, avoir une religion, qu’elle s’appelle le christianisme ou le marxisme, peu importe, mais si on n’a pas une étiquette et qu’on n’est pas dévot envers une cause, on fait peur, on est déjà sur le chemin du laboratoire des démons ou des terroristes ». Clément Rosset était un franc-tireur autour de la table du Petit Tiberio et plus tard de Yushi, comme nous l’étions tous.

À propos de l’École normale où il avait connu Derrida (aucune estime pour lui), Badiou (« un con ») et Althusser, il disait qu’elle a été une machine à transformer des chrétiens en communistes. On entrait chrétien, on sortait communiste. Il  s’est gaussé des modes et des dogmes qui faisaient alors fureur dans un livre hilarant, Les Matinées structuralistes.

 

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Clément Rosset était souvent flanqué d’un ami avec lequel il entretenait des rapports compliqués : Didier Raymond. Ce dernier prétendait avoir écrit les livres de Clément, alors que l’inverse était plus crédible. Mais Didier qui posait pour Vogue, qui enseignait à la faculté de médecine, qui lui fournissait des drogues, qui dormait dans son cercueil et qui ressemblait à Marlon Brando, fascinait Clément. C’est dire que le conformisme n’était pas son truc. Autrement d’ailleurs comment aurions-nous pu être amis durant un demi-siècle ? Il m’a parfois démoli dans les colonnes du Monde et j’ai raconté dans mes livres deux ou trois épisodes de sa vie qu’il tenait à garder secrets. Il ne m’en a jamais voulu : il est parfois bon d’égratigner ses amis. Et nous étions, l’un et l’autre, au-delà des jugements moraux et des crispations hystériques liés à des blessures narcissiques.

Je m’aperçois que j’ai peu parlé, sans doute par peur de paraître pédant, de sa philosophie. Elle est dans la lignée de Lucrèce, de Montaigne, de Spinoza, de Schopenhauer, de Nietzsche et de Bergson, pour nous limiter à quelques repères. Avec un goût prononcé pour le burlesque. Clément Rosset jugeait que c’était un signe d’honnêteté intellectuelle que d’écrire simplement, sans aucune ambiguïté. Pour lui, il allait de soi que la réalité est une, sans reflet, sans double, sans alternative et que les hommes n’avaient jamais compris, ni admis qu’ils allaient, qu’ils devaient mourir. Lui le savait et ne le redoutait pas. C’est quand même une sacrée forme de supériorité. Peut-être aurait-il encore souhaité vider un flacon de saké avec nous ! Même pas sûr. Mais ce qui est certain, c’est que lui nous manque déjà. Il était le gardien du temple du Réel. Je n’en connais pas d’autres. Et je conclurai avec une  citation tirée de Logique du pire : « Il n’y a pas de délire d’interprétation, toute interprétation est un délire. »

 

COMMENT LES HOMMES OSENT- ILS ?

Récriminations féminines 

 

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La parole des femmes s’est-elle suffisamment libérée ? L’arsenal juridique mis en place pour les défendre contre le harcèlement  est-il  adapté à des situations beaucoup plus retorses qu’il n’y paraît et qui profitent encore largement aux hommes ? Il faut y remédier au plus vite dans un souci de justice et d’égalité dont nous sommes encore à des années-lumières.  Trop d’exemples me viennent à l’esprit pour que je les énumère tous. Je me bornerai à en citer trois.

Le premier concerne l’homme qui incite, souvent insidieusement, sa compagne à consulter un psychiatre ou un psychanalyste, l’amenant ainsi à douter  de son intégrité psychique. Une stratégie  habile pour asseoir son pouvoir sur elle, voire pour s’en débarrasser, car chacun sait que les psys ne lâchent pas souvent leur proie, certains prétendant même que toute forme de sexualité est harcelante et ne se gênant pas pour mettre des théories fumeuses au profit de leur libido. L’époux ou l’amant qui use de moyens aussi perfides pour assujettir un être d’une sensibilité si délicate ne mériterait-il  pas d’être lui aussi poursuivi par la justice ?

Deuxième exemple. Toutes les femmes savent d’expérience qu’elles ont été soumises à un chantage odieux du genre :  si tu ne veux pas te donner à moi c’est parce que je suis noir, arabe, juif, infirme ou déclassé socialement, leur a laissé entendre le vil séducteur. Jouant sur une corde sensible, celle de la culpabilité, elles se sont parfois laissées  entraîner dans des relations tortueuses où la prétendue victime devenait leur bourreau. Avec l’afflux de migrants, il serait temps d’aborder ce sujet tabou et d’envisager un délit de mendicité sexuelle.

Troisième exemple. Les adolescentes par manque d’expérience, malice ou curiosité malsaine, sont des proies faciles pour des prédateurs qui ont l’âge de leur père. Certes, les pédophiles sont à juste titre punis, mais qu’en est- il des vieux beaux qui attendent, tels des vampires assoiffés de sang, que leurs  futures victimes aient atteint la majorité sexuelle ? Certes, il peut y avoir une attirance réciproque, mais le rapport de force est toujours du côté de l’homme. Et c’est bien cela qui est intolérable. Là aussi la justice devrait pouvoir intervenir. Que dis-je  ? Elle le doit. J’ai vu trop de destins brisés de jouvencelles naïves et passionnées pour ne pas m’indigner. D’autant que sur le thème Blanches colombes et vilains messieurs, le cinéma n’a cessé de faire une propagande éhontée pour des rapports entre de pures jeunes filles et de vieux baroudeurs. Peut-on laisser les choses en l’état quand, comme le Président Macron, on met la cause des femmes au centre de nos préoccupations ? Qu’un vieux porc comme Donald Trump dirige les États-Unis en dit long  sur les combats que nous avons à mener.

Ne tardons pas  !

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