UN PESSIMISTE SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE …

ChallemelUn écrivain qui, après avoir achevé son oeuvre, renonce à la publier, mérite notre sympathie. Ce fut le cas de Paul-Armand Challemel-Lacour dont les Études et réflexions d’un pessimiste furent éditées en 1901, soit cinq ans après sa mort. Sous un titre un peu austère, on découvre une galerie de portraits férocement désabusés : Leopardi, Chamfort, Heine, Schopenhauer, Swift, Pascal se côtoient dans une ambiance tamisée crépusculaire.

Des anathèmes contre le genre humain fusent de toutes parts, et la devise de ce joyeux groupe pourrait bien être celle de Schopenhauer : « Le bonheur est de ne pas naître. »

Cioran m’avait offert ce viatique dès la première visite que je lui rendis, un bréviaire pour âmes ulcérées, un réquisitoire contre le progrès, un éloge de la paresse, de la maladie et de la folie qu’il avait jugé bon de me confier.

Le destin de son auteur avait aussi de quoi intriguer. Challemel-Lacour prouve qu’il est possible d’embrasser le nihilisme sans pour autant être réactionnaire, que la lucidité la plus aigüe ne met pas nécessairement un frein à l’engagement, et même à l’engagement en politique. Brillant normalien, né en 1827 à Avranches dans une famille miséreuse, il avait goûté aux geôles du Second Empire avant d’être condamné à l’exil pendant sept ans pour avoir professé des idées républicaines. Exil fécond. C’est à Zurich, où il enseignait la littérature à l’École Polytechnique, qu’il traduit Leopardi et s’initie à la philosophie de Schopenhauer.

 

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La satisfaction du professeur

« Toute vie est une expiation ; toute forme étouffe son gémissement ». C’est là un extrait de ses écrits de jeunesse. Rien de surprenant dans la séduction qu’exerça sur lui le bossu de Recaneti qui se comparait à une grenouille vêtue de noir.

« Il ne me répugne pas d’interroger ceux qu’on interroge guère, les fous, les malades, les dédaignés, les calomniés ; aussi n’ai-je rien eu de plus pressé que de m’assurer si vraiment Leopardi avait été malade, et j’ai été, je l’avoue, satisfait au-delà de mon attente ; sa vie a été une longue torture, un enchaînement de souffrances sans nom ; j’ai trouvé là où je n’espérais qu’une maladie ordinaire, un malheur prodigieux ; et tant d’infortune m’a fait pressentir aussitôt tout un trésor inconnu de vérité. »

Mais Challemel-Lacour ne se borna pas à faire connaître Leopardi à ses compatriotes. Il les invita à le suivre à l’Hôtel d’Angleterre, à Francfort, pour dîner avec le diable, ou, si l’on préfère, avec Arthur Schopenhauer. Dans un article de la Revue des Deux Mondes, daté du 15 mars 1870, il raconte son pèlerinage à la Mecque du pessimisme et la soirée qu’il passa en compagnie du « vieil Allemand qui, d’ordinaire silencieux, trouva bon ce jour-là d’essayer sur moi l’enchantement satanique de ses raisonnement. »

L’article, intitulé « Un bouddhiste contemporain en Allemagne » eut un tel retentissement que l’on tint Challemel-Lacour pour responsable de l’épidémie pessimiste de la fin du siècle. « Chaque fois que les paroles de Schopenhauer me reviennent à l’esprit, racontait-il, un frisson que je connais bien me parcourt de la tête aux pieds, comme si un souffle glacé sortait de la porte du néant. »

Il n’avait pas seulement rencontré Schopenhauer à l’Hôtel d’Angleterre, mais Diogène et Pyrrhon.

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En 1869, Challemel-Lacour achève ses Études et réflexions d’un pessimiste.

Un an plus tard, après la chute du Second Empire, il participe activement à la reconstruction de la République. Il sera successivement député, ministre des Affaires étrangères et président du Sénat. Dans ses rares moments de liberté, il polit et repolit son livre. Ses amis et proches collaborateurs savaient que cet homme affable, dévoué aux causes les plus généreuses, était profondément désespéré, mais ils ignoraient l’existence de ce manuscrit.

Il y auraient découvert des pages fort drôles sur l’antipathie que suscitaient chez lui les hommes sérieux, les politiciens, mais surtout les philosophes qui écrivent sur la morale avec une plume pleine d’onction et des accents de prédicateurs des beaux quartiers. Toute la littérature pouvait être résumée, selon lui, à une dizaine de grands hommes, qui partagent la même aversion pour le sérieux. « Leur grand souci a été de tuer le temps, de tromper ou d’assoupir l’ennui qui les accablait. Quant à l’immortalité qui leur est échue, ils s’en moquaient. »

 

La haine de l’imprimerie

Pourquoi a-t-il renoncé à la publication de ses études ? Pour ne pas inoculer à la France vaincue le venin du nihilisme ? Parce qu’il jugeait vain de partager des idées dont il savait qu’elles étaient faites pour ne pas être entendues ?

Lui-même y a répondu, à sa manière, dans l’Oraison funèbre de son double, qui ouvre le livre:

« Il a toujours affiché une extrême aversion pour toute espèce de publicité… Je ne lui ai jamais vu le moindre prosélytisme. Était-ce mépris ou respect du public, je ne saurais le dire. Il détestait l’imprimerie et ne croyait pas qu’elle fût le salut de l’humanité. Au lieu de partager le juste enthousiasme que les bienfaits de cette sublime invention doivent inspirer, il la signalait comme l’ère de la décrépitude et comme ouvrant l’ère du plus triste et du dernier des âges, l’âge du papier. Depuis qu’on imprime, disait-il, nous ne faisons plus que nous entregloser ; et ce mot qu’il empruntait à Montaigne résumait tous ses dédains pour notre littérature de seconde main, pour la demi-science et la stérilité du génie que manifeste l’abondance des livres modernes. »

 

 

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ARTHUR CRAVAN, LÉON TROTSKY ET LA RACAILLE POLITIQUE

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Arthur Cravan, fils naturel d’Oscar Wilde (tout au moins le croyait-il), boxeur et poète (il rimait à coups de poings), Lausannois de surcroît (donc dadaïste), avait traversé l’Atlantique en compagnie de Léon Trotsky. Il l’avait même trouvé sincère :

« D’ailleurs, disait-il, dans toute la racaille politique, il n’y a que lui qui soit sincère – le pauvre fou. Il aime sincèrement l’humanité. Il désire sincèrement rendre les autres heureux. Et il pense sincèrement qu’un jour il n’y aura plus de guerre. Il est comique et je le respecte. Mais lui aussi il essaie d’embobiner quelqu’un : lui même. C’est en pure perte que je lui ai dit que le résultat de sa révolution sera la création d’une armée rouge pour protéger la liberté rouge et que lui, parce qu’il est sincère, sera trahi par ses camarades. Le seul droit que les masses accepteront de l’idéaliste, c’est le droit de détruire. Mais il ne m’a pas cru davantage que je ne le crois. »

Arthur Cravan avait dormi sous les ponts qui font le charme de Lausanne. Il avait affronté Jack Johnson, champion du monde poids lourd, sur le ring. Il avait ridiculisé Gide qu’il traitait de cabotin et s’était lié avec Picabia et Duchamp. C’est dire qu’il ne s’en laissait pas conter. Trotsky sera assassiné comme prévu au Mexique. Et Arthur Cravan disparaîtra sans laisser de traces. Lors de ses conférences, il tirait avec son pistolet et annonçait son suicide. Avec lui au moins il n’y avait pas tromperie sur la marchandise.

 

 

UNE PROMENADE DE FERNANDO PESSOA …

Imaginons Fernando Pessoa se promenant dans les rues de Lisbonne, comme il en a l’habitude. Imaginons que nous sommes fin février. L’homme aux multiples hétéronymes  est aisément reconnaissable avec son chapeau sur la tête et ses lunettes fines sur le nez. Mais si les passants qu’il croise, savent qui il est, lui le sait-il ? Certes, il éprouve fatigue et lassitude. Mais ce qu’il peine à comprendre, c’est pourquoi il se sent séparé du monde extérieur. Pourquoi il ne cesse d’éprouver le vide de sa propre existence. Il s’interroge : n’y aurait-il pas une « erreur métaphysique » sur sa personne ? Certes, il a des perceptions, mais elles ne lui donnent accès ni à la réalité du monde extérieur, ni à la réalité de sa propre existence. Il se vit comme une monade en surnombre, pour parler comme Leibniz. Et il se plonge dans la lecture d’Henri-Frédéric Amiel comme dans celle d’un frère en déréliction. Il écrit dans Le Livre de l’Intranquillité : « Entre la vie et moi, une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher.« 

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Comme l’écrit David Lapoujade dans son essai sur Les Existences moindres (Éditions de Minuit), Pessoa est pour ainsi dire privé de la possibilité d’exister, alors même qu’il doit supporter le poids de l’existence. S’il y a une erreur métaphysique ou clinique, diraient les psychiatres, c’est parce que le monde créé par Dieu ou Satan n’a accordé aucune place à cette monade flottante, rêveuse, inactive, sans connexion avec le monde réel. C’est ce que j’ai désigné dans un essai lointain sous le terme d’exil intérieur.

Se pose alors la question de savoir s’il n’y a pas des circonstances où ces « existences moindres » deviennent plus réelles au sens où elles gagnent en force, en extension, en consistance. Par exemple, un amour qui s’intensifie, une douleur qui augmente, un projet qui se réalise, la publication d’un roman, l’exécution d’une partition, la participation à The Voice  ? Dans tous les cas, le problème est le même : comment rendre plus réel ce qui existe ?  Expérience que décrit Pessoa : « Subitement, comme si quelque destin magicien venait de m’opérer d’une cécité ancienne avec des résultats immédiats,  je lève la tête, de mon existence anonyme, vers la claire connaissance de la façon dont j’existe.« 

Mais très vite, il retourne à ses anciennes incertitudes . À nouveau, l’existence lui paraît insignifiante, vide.  Il se considère définitivement comme une erreur métaphysique et poursuit sa promenade dans les rues de Lisbonne. En sommes-nous tous là ou Pessoa est-il seul  à être rejeté à tout jamais dans son exil intérieur ?  Seul comme Kafka, il poursuivra sa promenade…

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DE FREUD À PAVLOV … À PROPOS DE THOMAS BERNHARD

Je me sens proche de Thomas Bernhard : il appartient, lui aussi, à L’Internationale des Désenchantés. Il incarne la figure la plus aboutie du dénigreur et, en même temps, il n’est jamais dupe de ses sarcasmes. En pensant à lui, je me demandais si tout grand écrivain ne finit pas toujours dans la peau d’un humoriste. L’heure arrive inéluctablement où nous ne sommes plus capables de prendre nos balbutiements au sérieux, où nos voluptés, nos élans, nos passions, nos convictions nous semblent grotesques et où le grotesque nous semble plaisant.
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Voyez-vous, dirait Thomas Bernhard, rien ne résiste ã un examen quelque peu attentif : ni la dignité à laquelle nous sacrifions nos plaisirs, ni nos plaisirs auxquels nous sacrifions notre dignité. Seule une bienveillante ironie universelle serait de mise, mais Dieu que nous peinons pour y parvenir !

 

 

Un rien nous agace et l’impassibilité est réservée aux cadavres. Cette rigidité cadavérique, dirait encore Thomas Bernhard, atteint notre vie spirituelle  – expression d’une sottise réjouissante – bien avant notre mort. Nous ne sommes pour faire bref que de pauvres automates irresponsables répétant des âneries et des professions de foi inscrites dans nos neurones durant notre enfance, susceptibles de se métamorphoser pendant notre jeunesse et dépérissant ensuite à une allure folle. Nous commençons notre vie avec Freud et nous l’achevons avec Pavlov. D’ où le caractère stéréotypé de tout ce que nous entreprenons, de tout ce que nous percevons. Celui qui fait éclater ces stéréotypes, nous le nommons génie. Celui qui ne les supporte pas, nous l’enfermons. Celui qui rêve de les transformer, nous l’appelons révolutionnaire. Mais nous savons bien que le génie, le fou, le criminel ou le révolutionnaire sont encore des clichés, légèrement plus originaux et plus indigestes que le commun, mais tout aussi indispensables à la bonne marche de l’humanité.

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Cette course au néant, à quoi rime-t-elle ? Est-il vraiment insensé de vouloir s’en distraire ?

Faut-il vraiment se réjouir d’avoir à endosser le brassard encore maculé de sang arraché à un coureur de fond épuisé ?

 

 

SPINOZA S’EST-IL SUICIDÉ ?

Mon père se réclamait de Spinoza. Il était libre-penseur, ce mot si froid qui dégage tant de chaleur  – pour paraphraser Nietzsche. Il m’incitait à rejeter toute forme de contrainte et m’enseignait que je n’avais aucun devoir à l’égard de ma famille, de ma patrie ou d’une religion – quelle qu’elle soit. C’est une leçon que j’ai retenue et mise en pratique,

Aux yeux de l’adolescent que j’étais, mon père incarnait le spinozisme. Peu avant de mourir, il fit une dernière conférence sur Spinoza. Puis, il s’installa dans une clinique privée où un médecin lui procura les drogues nécessaires à la fin qu’il souhaitait. Il n’était pas malade, mais fatigué de vivre. Il avait quatre-vingts ans, le double de l’âge auquel Spinoza est mort.

 

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Ce qui m’a troublé en lisant les Archives de philosophie ( tome 73, cahier 4 ), ce sont les documents inédits tendant à prouver que Spinoza, tuberculeux, s’était lui aussi isolé trois jours après que son médecin lui ait laissé du suc de Mandragore tout prêt dont il usa, raconte son ami le pasteur Colerus, quand il sentit la mort approcher.

Freud fit de même avec l’aide de son médecin privé, Max Schur. Tous deux étaient athées. Spinoza aurait laissé un dernier mot : « Le monde veut être trompé. Qu’il le soit donc. Amen. »

Tous deux pensaient que la vie éternelle n’est pas une vie future, c’est une vie présente à laquelle se hausse l’homme qui se connaît dans son essence, car son essence est éternelle. J’ajouterai avec mon ami Marcel Conche que la philosophie n’est pas seulement une méditation sur la vie : elle est pour le philosophe la vie même.

 

 

MÉMOIRES D’UN OBSÉDÉ SEXUEL …

En 1888, un vieil Anglais fortuné demanda à un éditeur hollandais spécialisé dans la littérature érotique de publier à ses frais et anonymement un énorme manuscrit dans lequel il avait consigné sa vie sexuelle. Il ne devait pas être tiré à plus de six exemplaires. Il n’est pas certain que l’éditeur ait respecté la requête de son client pour le tirage, mais il préserva son anonymat. Il le préserva si bien qu’aujourd’hui encore, en dépit des investigations des plus fins limiers de la critique britannique, un doute subsiste sur l’identité de l’auteur de Ma Vie Secrète. Nul doute, en revanche, sur le prodigieux intérêt et la valeur littéraire de ce document : nous nous trouvons en présence, tout comme pour le journal d’Amiel, d’un livre à proprement monstrueux, plus de onze volumes qui totalisent plusieurs milliers de pages dans l’édition anglaise (Grove Press, 1966) et qui, sans apprêt, avec un naturel confondant, ressassent un thème unique : la jouissance sexuelle.

Michel Foucault, qui en avait préfacé des extraits, me disait combien il était fasciné par ce récit méticuleux, rédigé dans le seul souci de restituer ce qui s’est passé, comment, selon quelle intensité et avec quelle qualité de sensation. Il situait Ma Vie Secrète à la confluence de trois courants : celui de l’examen de conscience prôné par l’Église, celui de la recherche acharnée d’une certaine vérité du plaisir telle qu’elle s’exprime chez Rétif et Sade, celui enfin de la sexologie naissante : Krafft-Ebing n’est pas loin. Walter, le narrateur de Ma Vie Secrète , tient son journal depuis son plus jeune âge.

« Cette habitude, note-t-il, m’a peut-être incliné plus tard à consigner ma vie intérieure et secrète. » Il insiste sur le fait qu’il écrit sans égards pour ce que le monde appelle la décence : « La décence et la volupté dans leur pleine acception ne peuvent coexister : l’une tuerait l’autre. »
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À l’opposé d’Amiel qui conjugue analyse psychologique et impuissance, Walter ne prétend pas expliquer ses actes. Sa conduite, comme celle de ses partenaires, lui paraît après-coup souvent étrange, folle ou absurde : il se bornera donc à la décrire. Il se situe d’emblée au-delà de toute morale. Nulle trace de puritanisme chez lui, ni de perversité, mais un goût immodéré pour l’autre sexe : « Les femmes ont été le plaisir de ma vie. J’aimais le con, mais aussi qui le portait. J’aimais bien la femme que je foutais et pas seulement le con que je foutais, et c’est là une grande différence. » Observateur de la luxure à laquelle il s’abandonne sans retenue, Walter a compris très jeune déjà que toutes les filles, riches ou pauvres, corsetées ou dépravées, « se languissent en secret de la chose« .

Ce qu’il y a de plus saisissant dans ses confidences – il ne prétend jamais être un Casanova ou un Hercule du sexe -, c’est la manière dont, « par sa ruse concupiscente » et ses « rapides assauts obscènes« , il parvient à ses fins. Il lui arrive quand on lui résiste de bousculer une fille ou de l’acheter, mais dénué de tout scrupule, il s’en accommode fort bien. En revanche, il éprouve une certaine gêne et pas mal de répugnance à associer d’autres hommes à ses expériences érotiques. Il avoue avoir hésité plus d’une fois à détruire le récit qu’il fit de ce type d’expériences, mais convaincu d’après sa philosophie qu’en matière de luxure tous les besoins sont naturels, il ne censura pas son manuscrit.

« Il n’y a pas, commente-t-il, plus de mal à ce qu’un homme caresse la bite d’un autre ou à ce qu’une femme titille le clitoris de sa compagne qu’il n’y en a dans une banale poignée de mains. Cependant l’éducation et les préjugés sont tels que je ne puis évoquer ce caprice sexuel sans déplaisir.« 

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N’éprouve-t-on pas une certaine lassitude, voire un sentiment d’écoeurement, face aux assauts coïtaux mille fois répétés de cet insatiable Anglais ? Paradoxalement, non. Car d’une part, il ne cherche jamais à se mettre en valeur – rien d’un fanfaron du vice chez lui – et, d’autre part, il excelle à décrire  des situations certes convenues, souvent exploitées dans la littérature érotique, mais qui, avec lui, donnent au lecteur l’illusion de la nouveauté et du naturel. Il parvient à nous faire partager ses angoisses, notamment quant à la taille de son pénis, ses craintes concernant les maladies vénériennes, son indifférence haineuse à l’égard de son épouse, ses instants de folie, avec une spontanéité redoutable. Dès lors qu’un homme se livre avec une telle franchise, fût-il, le pire des criminels, on le suivrait au bout du monde. « Mon sens de l’honneur était puissant, ma lubricité plus puissante encore. » Tout  son personnage tient dans cet aveu.

Silence et mort : Roger Grenier, exhumation d’un pessimiste

Nous sommes en septembre 1961.

Roger Grenier, né en 1919 à Caen, collaborateur de Combat avec Albert Camus à la Libération, vient de publier Le Silence (Gallimard), un recueil de nouvelles au ton neuf. Le style est d’une extrême simplicité. Des phrases courtes, des mots du langage de tous les jours, des dialogues presque banals. Roger Grenier écrit avec facilité mais jamais pour ne rien dire. C’est un drame que nous vivons avec lui à chaque page, le drame de l’absurdité de notre condition, du temps perdu, du silence et de la mort.

Mais chez lui, point de révolte. Il constate et sourit, désabusé. Puis, emboitant le pas à Camus, il cherche une position « humainement acceptable ». Il n’est pas dit qu’il la trouve. Ainsi souscrit-il à cette parole de Scott Fitzgerald, « toute vie est bien entendu un processus de démolition ».

Ce « processus de démolition », Roger Grenier l’analyse avec une lucidité remarquable. Dans la première nouvelle, « La Guêpe », un jeune homme parti rejoindre la Résistance s’égare dans la passion amoureuse et se fait tuer avant même de se battre. Rien n’a de sens, c’est incontestable.

Le récit le plus tragique, nous le devons à cette autre nouvelle qui met en scène un journaliste raté, malheureux en ménage, qui profite un jour de la présence des micros pour soulager son coeur. Mais l’émission, par un coup du sort, ne sera entendue par personne. En voyant geste frappé de nullité, il se suicide. Voici cette fin, sous la plume de Grenier :

danube_biographie_egon_schiele_-728x1094« Puis j’appris que personne, ni là, ni ailleurs, n’avait jamais capté notre émission. Le message de Galabert (le personnage principal) avait été perdu. Combien, comme lui, meurent en criant des appels de détresse, mais l’air est sourd et ces cris inutiles. »

Relevons encore l’histoire de ce juge d’instruction, un peu clochard, surnommé Basoche, qui se tire une balle dans la tête « pour des raisons strictement personnelles » ; ou celle de cette femme mal aimée, étendue sur une table d’opération, soumise au scalpel du chirurgien esthétique ; et enfin, celle de ce soldat confronté à l’absurde quand il apprend, en pleine marche épuisante dans le désert algérien, la mort de celle qu’il aime.

Roger Grenier a exécuté son autoportrait dans la dernière nouvelle, « Le Silence ». Il est un écrivain frappé d’un accès de mutisme, rêvant au livre qu’il écrirait, s’il ne préférait le silence. Comme pour ses personnages, son mal est sans remède. Il n’y a pas de réponse à son angoisse, ni d’issue à sa quête. C’est le récit d’un échec sous toutes ses coutures.

L’homme se montre sous un jour noir, incapable d’assumer son destin, de faire face à l’hostilité naturelle du monde, à l’impossibilité du dialogue. Et parce qu’il refuse ses responsabilités une à une, sa vie est un tissu de lâchetés et de démissions. Le monde d’aujourd’hui broie l’être humain et ne lui laisse pas le loisir de trouver un sens à ses actes. Demeurent, bien sûr, la religion et les idéologies. Mais le mal que Roger Grenier décrit, et dont il souffre, est plus profond, il est d’essence métaphysique.

Alors, pour se rassurer, on écrit. Des mots, toujours les mêmes, inutiles et vains, et se sachant tels. Des phrases, pour aller derrière les sentiers battus des idées déjà faites, deviner que le seul le silence est valable et vrai. Et derrière lui, la mort.

On accusera peut-être Roger Grenier de pessimisme systématique, on ne pourra nier sa lucidité.