CLÉMENT ROSSET, CHASSEUR D’ILLUSIONS

Clément Rosset était d’un naturel plutôt timide, solitaire et difficile à apprivoiser, sauf devant une bonne bouteille : il pouvait parler des vins comme un œnologue. Nous nous retrouvions souvent, en compagnie de Michel Polac qui fut sans doute son ami le plus proche, dans un restaurant napolitain, Le Petit Tiberio,  où le patron nous faisait goûter des bouteilles qu’il avait apportées lui-même de vignes proches du Vésuve. J’ai rarement vu Clément aussi euphorique. Il parlait souvent avec nostalgie des vins du Lavaux. Se joignaient parfois  à nous Pierre-Emmanuel Dauzat, Frédéric Pajak et Frédéric Schiffter, sans oublier le cinéaste Jean-Charles Fitoussi. Tous nous nous sentions proches de Cioran et, plus lointaine ment, de Schopenhauer, celui que nous nommions « Le Patron ». Il était peu question de philosophie, sinon pour éclaircir nos affinités avec le non-sens. C’est lors d’une de ces soirées bien arrosées que l’ami Rosset offrit à Schiffter une préface à son premier livre, Sur le blabla et le chichi des philosophes, ce qui me permit de l’éditer aux Presses Universitaires de France avec l’approbation ironique de Michel Prigent qui dirigeait alors d’une main de fer cette prestigieuse maison d’édition.

C’est d’ailleurs aux PUF que, quarante ans plutôt, je m’étais d’emblée lié avec Clément Rosset : il venait de publier son premier livre, La philosophie tragique (1961) d’inspiration schopenhauerienne qui lui avait valu une chronique élogieuse dans les colonnes du Monde par Jean Lacroix qui avait été son professeur en khâgne. L’insolence de Clément Rosset me ravissait : il était ainsi parvenu à obtenir, sous pseudonyme, la possibilité de critiquer dans les colonnes du Nouvel Observateur tous les ouvrages que la gauche bien pensante encensait. Ce fut un véritable jeu de massacre jusqu’à ce que la supercherie soit découverte. C’est peu dire que Clément Rosset n’était pas de gauche : toute forme d’idéalisme lui répugnait. Il n’était pas loin de penser que quand les lycéens entreprennent des études de philosophie, ils en sortent abêtis, prétentieux et ont la tête remplie d’idées absurdes auxquelles ils croient dur comme fer. Il disait de la Sorbonne, première université française du Moyen-Âge, qu’elle a été et et est encore aujourd’hui une université religieuse. « Il faut, confiait-il à un ami mexicain, avoir une religion, qu’elle s’appelle le christianisme ou le marxisme, peu importe, mais si on n’a pas une étiquette et qu’on n’est pas dévot envers une cause, on fait peur, on est déjà sur le chemin du laboratoire des démons ou des terroristes ». Clément Rosset était un franc-tireur autour de la table du Petit Tiberio et plus tard de Yushi, comme nous l’étions tous.

À propos de l’École normale où il avait connu Derrida (aucune estime pour lui), Badiou (« un con ») et Althusser, il disait qu’elle a été une machine à transformer des chrétiens en communistes. On entrait chrétien, on sortait communiste. Il  s’est gaussé des modes et des dogmes qui faisaient alors fureur dans un livre hilarant, Les Matinées structuralistes.

 

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Clément Rosset était souvent flanqué d’un ami avec lequel il entretenait des rapports compliqués : Didier Raymond. Ce dernier prétendait avoir écrit les livres de Clément, alors que l’inverse était plus crédible. Mais Didier qui posait pour Vogue, qui enseignait à la faculté de médecine, qui lui fournissait des drogues, qui dormait dans son cercueil et qui ressemblait à Marlon Brando, fascinait Clément. C’est dire que le conformisme n’était pas son truc. Autrement d’ailleurs comment aurions-nous pu être amis durant un demi-siècle ? Il m’a parfois démoli dans les colonnes du Monde et j’ai raconté dans mes livres deux ou trois épisodes de sa vie qu’il tenait à garder secrets. Il ne m’en a jamais voulu : il est parfois bon d’égratigner ses amis. Et nous étions, l’un et l’autre, au-delà des jugements moraux et des crispations hystériques liés à des blessures narcissiques.

Je m’aperçois que j’ai peu parlé, sans doute par peur de paraître pédant, de sa philosophie. Elle est dans la lignée de Lucrèce, de Montaigne, de Spinoza, de Schopenhauer, de Nietzsche et de Bergson, pour nous limiter à quelques repères. Avec un goût prononcé pour le burlesque. Clément Rosset jugeait que c’était un signe d’honnêteté intellectuelle que d’écrire simplement, sans aucune ambiguïté. Pour lui, il allait de soi que la réalité est une, sans reflet, sans double, sans alternative et que les hommes n’avaient jamais compris, ni admis qu’ils allaient, qu’ils devaient mourir. Lui le savait et ne le redoutait pas. C’est quand même une sacrée forme de supériorité. Peut-être aurait-il encore souhaité vider un flacon de saké avec nous ! Même pas sûr. Mais ce qui est certain, c’est que lui nous manque déjà. Il était le gardien du temple du Réel. Je n’en connais pas d’autres. Et je conclurai avec une  citation tirée de Logique du pire : « Il n’y a pas de délire d’interprétation, toute interprétation est un délire. »

 

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Le grand écrivain, selon Marcel Proust …

À tous ceux, trop nombreux à mon gré et surtout trop prétentieux, qui aspirent à devenir  de grands écrivains, je rappellerai volontiers  les traits de caractère qui, selon Marcel Proust, leur permettront, sinon d’y parvenir, du moins d’y prétendre :

 

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1. Les insomnies. Cioran pensait de même : les nuits blanches à Sibiu lui ont ouvert les yeux et permis de gravir les cimes du désespoir.

2. La paresse. Fuyez les écrivains  qui se mettent à leur bureau à huit heures du matin et ne le quittent pas avant 18 heures. Ils ont raté leur carrière de fonctionnaire.

3. Le gâchage des dons. N’exploitez jamais tout votre potentiel !. Laissez-le en friche ! Un écrivain  n’est pas un entrepreneur, mais un cinglé.

4. L’inexactitude. Laissez la précision, l’exactitude aux scientifiques. D’ailleurs l’inexactitude nous conduit plus sûrement à la vérité que l’objectivité.

5. Les passions. Quelles qu’elles soient, et principalement sexuelles, les passions sont l’unique aliment qui nourrira votre œuvre.

6. Les névralgies. Pas de grand écrivain qui ne soit hypocondriaque ou dépressif.

7. L’égoïsme. Il faut être capable de tuer pour que son projet aboutisse. Freud  pensait de même. Je me garderai de le citer pour éviter un écueil qui gâcherait tout : la pédanterie et même l’érudition dont Proust disait qu’elle n’est jamais qu’une fuite loin de notre propre vie. L’Université  tue la littérature plus sûrement que la censure.

8. La tendresse passionnée. Jamais d’eau tiède !

9. La nervosité excessive. Elle peut vous rendre exécrable, asocial, voire de mauvaise foi. Qu’importe !

10. Un brillant excès de facultés intellectuelles. Il va de soi que c’est la condition sine qua non. Tout en n’oubliant jamais qu’un livre n’est pas un salon de thé où papotent de vieilles filles, mais un bordel dont on sort ivre, repu, comblé.

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Par ailleurs, soignons nos vices ou nos défauts. Ce si gentil petit Marcel profanait l’image de sa mère dans des bordels pour hommes, se montrait cruel vis-vis des animaux – l’épisode des rats raconté par Painter  est hallucinant –  et payait les critiques du Figaro et de la Revue des Débats pour avoir des articles à la une.

Pour être certain, qu’ils lui seraient favorables, il les écrivait lui-même, se comparant à Dickens pour assurer de meilleures ventes.

Conclusion : les grands écrivains sont aussi des voyous de la pire espèce. J’ajoute : ils doivent l’être.

 

AMIEL ÉTAIT-IL JUIF ?..

Un lecteur attentif d’Henri-Frédéric Amiel connaissant l’intérêt que je porte à cet immense écrivain, me dit qu’une chose le tracasse avec Amiel : son nom de famille. Amiel est un nom typiquement juif séfarade, un nom qui  ne permet pas de cacher ses origines.

Or, ajoute-t-il, dans toutes les biographies d’Amiel on lit que ses parents étaient des commerçants aisés, établis dans la ville depuis des générations. Il suggère que cette famille venait de Carpentras ou d’Espagne et aurait fui on ne sait quand, ni pourquoi, pour s’installer à Genève où elle s’était empressée d’oublier ses origines… au point qu’Henri-Frédéric Amiel, zofingien et protestant, aurait été le premier étonné si on lui avait parlé de sa judéité.

« Personnellement, poursuit ce lecteur avisé, je suis certain qu’il la connaissait très bien, mais c’était un secret tellement caché que c’est même une des explications de son génie très particulier qui se caractérise par une inquiétude et une angoisse indéfinissable. »

Cette angoisse du juif honteux, il l’aurait même transmise à tous ses biographes qui se sont soigneusement abstenus de se poser la question, pressentant que cette dernière était enfouie et devait le rester, car telle était la volonté d’Henri-Frédéric Amiel.

Ainsi donc, après un Amiel bouddhiste (c’est ainsi que Cioran le voyait), nous aurions un Amiel juif. Hypothèse intéressante et à creuser. Je doute cependant qu’il en ait été conscient. Et  » l’angoisse indéfinissable  » qui sourd de son œuvre n’est, hélas ou heureusement, pas réservée aux seuls juifs.

Le roman des origines est toujours fascinant, mais les conclusions qu’on peut en tirer sont le plus souvent hasardeuses et en disent plus long sur celui qui enquête que sur son objet. Le véritable écrivain, celui qui touche à l’universel, s’auto-engendre et c’est sans doute parce qu’il n’appartient à aucune famille spirituelle, qu’il les rejette toutes, que son œuvre devenue totalement singulière s’adresse à chacun de nous dans ce qu’il a de plus intime.

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PS : Après enquête, un ami tunisien, grand lecteur d’Amiel lui aussi, me confirme qu’Amiel est bien juif. Il ajoute que Cioran a dit quelque part :  » La lucididé absolue, c’est le néant.  » Et il s’interroge : ne s’agirait-il pas d’une reformulation de cette phrase d’Amiel : «  La désillusion complète serait l’immobilité absolue  » ?

Le Dao de Philippe Sollers – La Promotion du Moi à L’Infini

par Damien Taelman©, juin 2017

 

 

« La fonction d’un écrivain est d’appeler un chat un chat » (Sartre) ou… un fat un fat !
Il y a quelque temps, dans un éloge de 41 pages farci d’inepties, d’interprétations farfelues et de courbettes (奴顏婢膝, « visage [complaisant] d’esclave et genoux [pliés] de servante »), un mystérieux folliculaire à gages nommé Yuning Liu se pavanait et publicisait à gogo son éblouis- sant monarque. Cette feuille de chou chinois intitulée La Chine chez Sollers (Cf. L’Infini n°138, Hiver 2017) m’a convaincu de décor(cri)tiquer l’autolâtrie et l’héliocentrisme de cet écrivain donnant bourdonnant (Cf. Le Dao de Philippe Sollers : Profession de Moi, Tapages et Dérapages). Or voici que le n°139 (Printemps 2017) vient confirmer que La connerie se porte bien et que le titre de mon article était on ne peut mieux choisi — près de la moitié de la revue, dont 7 pages extraites de son roman Beauté, est une fois de plus vouée aux pompes et aux œuvres du cador gallimardesque.

On retrouve dans ce dernier numéro une bonne vieille méthode éprouvée : l’interview. L’on en compte ici quatre, comme les mousquetaires des Saintes Écritures, toutes spontanées il va sans dire, les faire-valoir à la solde de Sollers jouissant des lumières du Saint-Esprit ! La toujours babillante ex-papesse du Monde des Livres, Josyane Savigneau, est bien sûre fidèle au rendez-vous, tête basse et oreilles collées (俯首帖耳) — Vers la Beauté (pp. 10-13) est la resucée d’un entretien paru en mars 2017 sur son site L’Orient littéraire où il était alors coiffé du titre Philippe Sollers, ce qu’il est et ce qu’il aime, P.-S. sa dive personne. Cet entretien aurait eu lieu à Beyrouth, dans un salon de thé d’un chic suranné, autour d’une pipe… ou d’un narguilé ?

Un autre séide assidu, Vincent Roy, ne manque pas à l’appel ; sa Beauté Politique (pp. 14-19) est aussi un texte recyclé, tiré de la revue Transfuge de mars 2017. Dans mon article À France moisie écrivains rancis, j’ai signalé que, dans son roman Complots (pp.147-150), Sollers a copié/collé (il en connaît un rayon !) L’aurore, une causette avec Roy déjà parue en 2012 dans Transfuge… où celui-ci embellit l’équipe de rédaction ; je note que ce valet de cœur a en outre diligenté en marchant à quatre pattes (匍匐) devant son Seigneur une entrevue commerciale baptisée Ducasse et Manet (in L’Infini n°116, 2011, pp. 11-16). Ce dévoué collaborateur du Monde des Livres ayant de plus jadis mis la main à la divine transcription de L’Évangile de Nietzsche (un livre d’entretiens obséquieux avec S. en chair et en lettres, Éd. Le Cherche Midi, 2006), le hasard dans toute sa mansuétude lui a réservé une niche dans l’Élysée sollérien.

Le troisième panégyrique (pp. 20-33) provient du magazine Ligne de Risque et est à juste titre nommé Le Royaume… du roi Sollers. Le quatrième entretien (pp. 34-42), en forme de Réponses à des questions de Vincent Jaury recueillies (sic !) par Marc Pautrel (qui a publié plusieurs livres dans la collection L’Infini chez Gallimard dirigée par Sollers) nous est vendu sous le manteau de Sollers en Mouvement. Se faire caresser dans le sens du poil par quatre fiers-à-plume pratiquant sans vergogne l’asinus asinum fricat — je te gratte le dos, tu me grattes le dos et on se frotte le museau — a dû faire ronronner bien fort ce vieux chat débotté !

L’homme de bien exige de lui-même, l’homme mesquin exige des autres. 君子求諸己小人求諸人 (Confucius, 551-479)

Ce numéro nous présente aussi Le retable d’Issenheim (pp. 43-54) ; il s’agit d’un extrait de Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel, un roman dont la date de parution « pro- visionnelle » est fixée au 17 août 2017 chez Gallimard. Cet auteur est l’un des fondateurs et animateurs-clés, avec François Meyronnis, de la revue Ligne de Risque, publiée dans la collection L’Infini dont le gérant est… l’idole de ces insectes qui font écho (應聲蟲, espèce connue dans la langue de Molière sous le nom de béni-oui-oui). Seul un stupéfiant alignement des planètes Sollers l’a donc poussé, dans le JDD du 19 août 2007, à pondre la niaiserie suivante : « La rumeur vous a sûrement avertis : vous devez lire impérativement Cercle de Yannick Haenel, qui surplombe, de loin, tous les romans de la rentrée, et, dans la foulée, De l’extermination considérée comme un des beaux-arts, de François Meyronnis, étourdissant démontage du nihilisme de notre temps ».

Bref, le système Sollers, comme l’illustre brillamment la dernière mouture de L’Infini — révéré sois-tu, ô tout-puissant Gallimard — est un ascenseur en mouvement perpétuel, réservé au copinage éditorial et au commerce de la brosse à reluire.

« L’idiot s’écoute, on le caresse, il se ravit et salive un rapport exclusif de soi à soi. […] L’idiot s’adore, et s’il aime son prochain ce sera véritablement comme lui-même, et dans lui-même sans supporter qu’on aime hors de lui. […] L’idiot s’emmaillotte dans l’échange des garanties, il se taille un monde à sa taille, il en est à la fois le peseur, le poids et la balance. » (André Glucksmann, La bêtise, Éd. Grasset & Fasquelle, 1985, pp. 197 et 199)

Tout comme dans ces quatre entretiens patentés, pieusement assaisonnés, mal raisonnés et fleurant le parfum bon marché, la plupart des autres articles encensent à tour de bras leur bienfaisant protecteur. La palme de la flagornerie revient à Nadine Cannelle — dans Politique du réel (pp. 72-78), un pensum qui schlingue le suçage de furoncles et le léchage d’hémor- roïdes (吮癰舐痔… ah le pouvoir de l’image !), Sollers est publicité sept fois en autant de (ta)pages ! Et, question d’inspirer le lecteur le plus constipé, cette piquante soubrette cite en sus trois auteurs qui la main sur le cœur (心) psalmodient (誦)du Sollers. Il saute aux yeux que les diverses sécrétions trimestrielles des délectables jujubes (好吃的棗兒, naïfs) de L’Infini n’ont d’autre fin que d’huiler tous les circuits de ce prospectus égocentrique et de lubrifier les rouages de l’entre-soi méthodiquement entretenus par son Narcisse en chef.

Pour conclure, rappelons que 知此之道不可求於人斯得諸己也 : Pour connaître ce Dao il ne faut pas le quémander aux autres mais le trouver en soi. (Huainan zi, 淮南子, œuvre éponyme du prince de Huainan, de son vrai nom Liu An, 劉安, 179-122)

Damien Taelman©, juin 2017

DANS LE CABINET DU DOCTEUR CARSON …

Raoul Carson était médecin à l’hôpital Saint-Antoine. Il est décédé en 1971. Même les médecins meurent. Mais tous ne laissent pas des traces de ce qu’ils ont vu jour après jour dans leur cabinet. Le docteur Carson a vu défiler toute une humanité souffrante, notant en passant qu’il est souvent difficile de distinguer les vieilles douleurs rhumatismales du sentiment d’accablement qu’entraîne l’échec d’une vie. Cette humanité se présentait dans son cabinet comme dans un confessionnal, attendant en premier lieu de recevoir l’absolution : souvent les malades avaient l’impression d’avoir péché par excès d’orgueil en se déclarant malades. C’était il y a un demi-siècle. On mesure à ces détails combien les temps ont changé.

À l’hôpital Saint-Antoine, au cabinet du docteur Carson, ne se rendaient que des êtres qui d’habitude ne prennent pas la parole, persuadés qu’ils n’ont rien à dire d’eux-mêmes et encore moins de leur corps. Ils viennent demander au médecin de les disculper. « Dire au docteur ce que l’on sent puisqu’on a la possibilité de le dire à quelqu’un, ce n’est pas se plaindre. »

Raoul Carson s’est fait le scribe de ces êtres sortis un instant du néant de leur vie pour dire leurs maux avec embarras : « Ils passent sans césure, écrit-il, du mal de leur corps au malheur de leur vie »,  comme si les vieilles douleurs les obligeaient à faire retour sur eux-mêmes et à revisiter leur passé. Souvent, en quelques mots seulement, le patient raconte son histoire et ce qu’il croit être l’origine de sa maladie. Une femme avoue qu’elle a passé sa vie à pleurer parce qu’elle attendait quelque chose de beau et qu’elle est tombée malade à force d’attendre. Un insomniaque se confie. Le médecin lui demande s’il a des contrariétés, des soucis. Non. Il a des insomnies parce qu’il ne supporte pas les grandes joies. « Je ne me remets pas, docteur, des grandes satisfactions. J’y pense sans arrêt. »

 

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Ce qui embarrasse les patients du docteur Carson, c’est que la maladie les contraint à réfléchir sur eux-mêmes. Or il y a de l‘indécence dans l’introspection. À cause de la maladie, ils ne peuvent plus s’oublier. Voici un homme de quarante ans, ouvrier dans le bâtiment, qui a des ennuis digestifs. Depuis qu’il est malade, il s’est mis à réfléchir. Sa femme craint le pire : « Tu ne vas pas te fatiguer à penser comme ça toute la nuit. T’es pas habitué, ça va te faire du mal. » L’ homme dit au médecin : « Elle croit que je fais exprès de réfléchir. Elle sait pas que c’est mon estomac. Sans lui, moi, je ne penserai pas tellement ! »
Ou encore cet autre qui consulte le docteur Carson parce que, depuis quelque temps, il s’est mis à penser : « Ça m’a pris il y a trois ans brusquement. Je ne sais pas pourquoi. Et depuis ça ne m’a pas quitté. Peut-être qu’avec des cachets, je ne penserai plus, docteur. »

Dans les brèves du docteur Carson, qui tiennent à la fois du rapport de police, du cinéma-vérité  de la photo de Doisneau et du huis-clos théâtral, penser fait mal. Une philosophie tragique de la vie, où il n’est question que de sang, de chair et de nerfs, sourd de son expérience quotidienne. Chacun y reconnaîtra la sienne. Sa « vieille douleur« , comme la nomme sans pathos et avec humour le docteur Carson.

DE L’ASSASSINAT CONSIDÉRÉ COMME UN DES BEAUX-ARTS …

Dans La Corde, Alfred Hitchcock s’inspirait de l’histoire authentique de deux étudiants américains qui, subjugués par l’amoralisme tranquille de leur professeur de philosophie et exaltés par la lecture de Nietzsche, étranglaient un de leurs condisciples, cherchant par la gratuité de leur acte et par la perfection de leur mise en scène à prouver qu’ils étaient dignes d’accéder à la qualité de Surhomme.

C’était là le type même du crime cérébral, esthétisant, qui devait beaucoup à l’essai de Thomas De Quincey, De l’assassinat considéré considéré comme un des beaux-arts et à une culture philosophique encore fragile, car dès lors qu’elle s’approfondit, elle permet de mesurer le degré d’imposture de toute pensée et le mauvais goût qu’il y aurait à prendre trop au sérieux, ou pis encore, à vouloir transposer dans la réalité les paradoxes couchés sur le papier.

 

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Le seul principe que je me suis efforcé de suivre est le principe d’indifférence. Et si j’avais dû me choisir un Maître, c’aurait été l’illustre philosophe chinois Ye Men Fu.

 

MAL AU COEUR …

Notre vie sentimentale, disait un humoriste viennois de ma connaissance, se divise en trois misérables chapitres : rêveries dérisoires, tentatives infructueuses et triomphes sans valeur. Et, passé vingt ans, nul n’ignore qu’il n’y a que la rencontre et la rupture qui soient intéressantes. Le reste n’est que remplissage, une morne façon de tuer le temps en s’illusionnant sur l’éclat ou les vertus du prince ou de la princesse charmant(e), que, dans un instant d’aberration ou de profonde dépression, nous avons paré de toutes les qualités.

Dans Petite philosophie de l’amour, Alain de Botton, spécialiste de la question, écrivait par exemple que « Nous n’aimerions pas s’il n’y avait en nous une sensation de manque, mais paradoxalement, nous nous irritons de constater le même manque chez l’autre. »

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Toute histoire d’amour débute par une rencontre, en général fortuite, mais dont nous avons la certitude qu’elle a été décidée par les dieux. L’espérance d’un destin n’est jamais aussi forte que dans notre vie sentimentale. Pour échapper au lugubre cycle de nos mutuelles incompréhensions, il nous faut croire qu’un jour ou l’autre, le miracle se produira.

Le parcours est fléché, les pièges sont nombreux et toute histoire d’amour, avant même d’avoir commencé, est déjà finie : des centaines de films, d’ouvrages de psychologie, de romans, ainsi que notre modeste expérience révèlent que dans l’éternel combat contre la lucidité et la passion, c’est presque toujours la première qui l’emporte. Par définition, la connaissance est du côté du cynisme.

Évidemment, dès que l’amour est payé de retour, la question se pose : « qu’ai-je bien pu faire pour mériter cela ? ». Avec la possession débute l’ère des désenchantements, couronnée par le ricanement de Groucho Marx soufflant à notre oreille que lui, au moins, ne concevait pas d’adhérer à un club qui l’accepterait comme membre. Les divergences en matière de musique, de cinéma, de lectures, et, plus importantes encore, en matière d’habillement, du choix des chaussures et de la présence ou non de vernis à ongles, sont les trompettes de la rupture. Quand celle-ci survient, nous combattons bien vite la tentation romantique du suicide par un nouvel attrait pour un ou une nouvel(le) inconnu(e).