Archives : Claude François à Beaulieu, une cure de bruit !

Décidément, le rock s’est bien calmé. En 1960, à Paris, lorsqu’arrivaient sur la scène du Palais des Sports Gene Vincent, les Chats Sauvages ou les Chaussettes Noires, près de deux cent policiers étaient prêts à intervenir. Pas un seul des trois mille assistants ne portait une cravate. Blousons noirs et bottes. Cris d’hystérie, hurlements rauques, violence qui atteignait graduellement une espèce de paroxysme toujours dépassé, heurts avec le service d’ordre, vedettes blessées par des bouteilles de bière voltigeantes, ces bacchanales géantes portaient en elles l’électricité d’une révolution avortée.

De tout cela, il ne reste rien aujourd’hui. Le style « yé-yé » est devenu bon enfant. Il s’est laissé apprivoiser. Des adultes le contrôlent et s’en servent pour des opérations commerciales, politiques et morales qui ne les honorent guère. Il y a tromperie. Mystification.

D’où le succès du nouveau style auprès de la classe sociale la plus aliénée : la classe moyenne. Le rock, de prolétaire qu’il était, est devenu petit-bourgeois. Il n’effraie plus ; il divertit gentiment. Il berce d’illusions tragiques les rêveries sentimentales de millions de petites dactylos et de petits employés. Il a perdu toute puissance. Il est à l’image de l’androgyne Claude François : émasculé et cabotin.

 

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Mais où sont les neiges d’antan ?

L’autre soir, des centaines de garçons et de filles, bien pomponnés pour l’occasion et tristement insignifiants battaient sagement des mains et reprenaient en choeur les « la-la-la » désormais classiques du répertoire.

Nous ne dirons rien de Claude François, sinon qu’il nous a déçu. Il vit sur sa réputation. Attention ! La publicité a ses limites ! Quant à Michèle Torr, qui joue péniblement à Sylvie Vartan, une étoile ? Non, un météore !

Il y eut certes beaucoup de bruit. Nous aurions préféré plus de fureur.

 

 

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Archives: La Française et l’Amour, le 3 septembre 1960

 

Atlantic : À propos d’une première mondiale

La Française et l’Amour

 

Au générique de ce film, dont nous avons exposé les thèmes généraux samedi dernier, nous trouvons les noms de sept cinéastes connus pour leur déplorable penchant à réaliser des œuvres habiles et commerciales, mais qui n’apportent rien à l’art cinématographique proprement dit (René Clair excepté).

Que résulte-t-il de leur collaboration à la «Française et l’Amour »? Dans l’ensemble, pas grand-chose de positif.

Decoin montre une fois de plus son incompétence en traitant le thème de l’enfance avec un manque d’originalité qui n’a d’égal que la platitude de sa, mise en scène. L’adultère, tourné par Henri Verneuil, décevra même ceux qui avaient aimé la «Vache et le Prisonnier ». Mis à part les mots d’auteur de Michel Audiard (le cire- bottes de Gabin), il n’y a vraiment rien. Des remarques identiques pourraient convenir aux deux volets ayant pour thème le divorce et la femme seule et réalisés respectivement par Christian-Jaque et Jean-Paul Le Chanois. Mais, ce qu’il y a de bien plus grave, c’est qu’il est pratiquement impossible de reconnaître dans ces quatre sketches la signature, ou si l’on préfère la marque d’un metteur en scène. Leur style est semblable : vide et artificiel, et aussi terrible­ment théâtral.

Nous avons heureusement eu trois agréables surprises. La pre­mière, l’adolescence, nous a révélé un Jean Delannoy fin psycholo­gue et humoriste de talent. La découverte des premiers mystères de l’amour chez Bichette permet à Delannoy de déployer sa mise en scène d’une manière moins glaciale, beaucoup plus humaine que dans ses films précédents. Peut-être cela tient-il en partie aussi à l’excellent scénario de Louise de Vilmorin. Autre surprise : le tact et le bon goût dont a fait preuve Michel Boisrond en traitant le sujet scabreux de la virginité. On ne s’attendait guère à cela de la part de l’auteur de «Faibles Femmes ». Sa direction d’acteurs met par­ faitement en valeur Valérie Lagrange et Pierre Michel.

La dernière bonne surprise, c’est la réussite totale de René Clair avec le mariage. A lui seul, ce volet mériterait le déplace­ment. N’utilisant que des moyens purement cinématographiques, René Clair parvient à nous enchanter, à nous divertir, à nous char­mer pendant quinze minutes dans un compartiment de train où évoluent deux jeunes mariés, rien que par son sens de l’observation et sa gentillesse. Il est en outre très bien secondé par Marie-José Nat, Claude Rich et Yves Robert.

Les scènes sont reliées entre elles par des dessins animés qui créent un semblant d’unité. Comme on le sait, le film a été produit par Robert Woog, d’après des enquêtes (genre Gallup) sur le sujet.

En Conclusion, film divertissant qui ne dépasse guère le théâtre de boulevard ou le style Sacha Guitry, et qui entretiendra auprès de la clientèle bourgeoise le malentendu qui subsiste autour de la « qualité française ».

Le film sur «La Française et l’Amour » reste à faire…

 

 

 

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Image d’illustration, pour l’amour de Marlon Brando

 

Archives … Réflexion sur le mot « peuple »

Lausanne, Le Peuple, décennie 1960

 

Ici, à Vienne, il y a un « Jardin du Peuple »,  un « Théâtre du Peuple » et de multiples « Maisons du Peuple ». Cela n’étonne personne. Au contraire. On achètera volontiers une Volkswagen, la voiture du peuple ; et l’on se servira dans un Volksladen, magasin du peuple.

En Suisse, pour beaucoup de bourgeois, tout ce qui touche au peuple est malvenu. Peuple, cela veut dire « grossier », « vulgaire », « sans éducation »,  « sans culture », souvent tout cela à la fois. « Peuple » et « plèbe » sont interchangeables, dans leur acception courante de populace. Et c’est un grave préjudice, par exemple, pour un journal que de s’intituler Le Peuple. Je connais de nombreux esprits dit avancés qui ne s’aventureraient jamais dans une Maison du Peuple.

Que nous le voulions ou non, nous sommes sous la coupe de ce jugement collectif, et le « peuple » ne trouve grâce à nos yeux qu’accompagné d’un qualificatif. Le « peuple suisse », très bien pour les discours patriotiques du 1er août. Le « peuple français », passe encore.

D’où vient ce solide préjugé ? De la littérature, d’abord. De la politique, ensuite. Pour des esprits latins et/ou bourgeois, s’appuyer sur le peuple, articuler son discours autour du peuple, voire, horreur, le prononcer à son attention, c’est être démagogue. Hitler d’un côté, les communistes de l’autre, ont prouvé combien cela était détestable. Auraient-ils pu chanter la gloire d’un peuple (ou d’une nation) sain et fort sans paraître ridicules ? Dangereux ?

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Pas en Suisse, patrie de l’individualisme bienheureux. Peut-être en France.

Marcel Conche, tel qu’il était à dix-huit ans …

Intransigeant, vindicatif et déjà conscient de la passion philosophique qui l’habite.

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Par définition, les lettres d’amour sont bêtes. Si elles ne l’étaient pas d’ailleurs, ce ne seraient pas des lettres d’amour. J’étais donc curieux en ouvrant le volume des lettres adressées par Marcel Conche, élève au lycée de Tulle, à une jeune agrégée  de lettres classiques,  Marie-Thérèse Tronchon, qui après avoir été son professeur deviendra sa femme. Quinze années les séparent.

Et déjà dans ces lettres inédites  – il faut  » sauver  » celles qui témoignent de l’époque heureuse du courrier postal, dit Marcel Conche – pointe son génie. Il en faut pour asséner à sa fiancée une profession de foi aussi radicale que celle-ci :  » Ma confiance en la raison et en moi est totale. Je serai – sauf accident – ce qu’il me plaira d’être. Je n’ai pas imaginé de Dieu caché derrière les phénomènes pour surveiller mes actes. Je ne rends de comptes à personne. Je suis mon créateur et mon juge.  »

Pas la moindre trace de mièvrerie dans ces lettres, mais parfois des aveux émouvants :  » Je suis capable avec vous d’être heureux et cela me désespère, car adieu à toutes mes volontés baroques et pour toujours à cette philosophie glacée, adieu à moi-même, adieu à tout.  » Force lui est de reconnaître que son orgueil en prend un sacré coup : il est si difficile de s’abandonner à l’amour. Ce n’est pas Marie-Thérèse qui résiste, c’est lui. Il a voulu jouer avec le feu et il s’est brûlé. Il concède finalement :  » Je vous aime et c’est tout.  » Non sans ajouter : Pourtant…

Il en est de même pour la politique : elle le dégoûte. Et pourtant, il adhère au Parti communiste. Il reconnaît que c’est une faiblesse. Mais il pense, lui fils d’ouvrier agricole, donc fils d’esclaves, que faire de la politique  – le moins possible, car il déteste l’action – peut éventuellement briser les chaînes de l’éternelle soumission.

Il est question de mariage, car les fillettes  le dégoûtent autant que la politique, mais un mariage qui ne devrait pas durer plus de cinq ans.  » Au fond, concède-t-il, je crois que j’ai envie de vous épouser pour que vous me disiez quels remèdes il faut prendre et comment trouver sa place au théâtre.  » Difficile de faire moins romantique. Et il faut un sacré caractère pour écrire ( et il le pense vraiment ) à la femme qu’il aime qu’il est un bloc invulnérable, parfaitement insensible et que nul n’ébranlera jamais.  » Quant à la société, ajoute-t-il, c’est un oripeau vil et les autres sont des fantômes.  » Avec cette correspondance, Marcel Conche se livre tel qu’en lui-même et tel qu’il ne cessera de le faire, non seulement dans sa philosophie, mais aussi  dans son  » Journal étrange  » où l’on retrouve le jeune homme de dix-huit ans, décidé à ne pactiser avec rien.

 

 

Marcel Conche, Lettres à Marie-Thérèse 1942-1947 – 265 pages. HD Témoignages. 22 Euros.

L’échiquier invisible

 

Dans Les Confessions, Jean-Jacques Rousseau raconte comment après avoir été initié aux échecs par un Genevois, M. Bagneret, il s’acheta un échiquier, s’enferma dans sa chambre, passa des jours et des nuits à apprendre par coeur toutes les parties et à jouer seul, sans relâche et sans fin. Après trois mois d’efforts inimaginables, il se rend au café Procope, « maigre, jaune et hébété ». Son esprit se brouille ; il ne voit plus qu’un nuage devant lui, et le bon M. Bagneret lui inflige défaites sur défaites : le voici mortifié dans le fondement même de son intelligence.

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Cette « scène primitive » de l’apprenti sorcier qui a approché de trop près ce jeu ensorcelant, chacun l’a vécue ou la vivra. Selon son tempérament, il prendra la fuite ou s’aguerrira. S’il persévère, alors déplacer trente-deux pièces sur huit fois huit cases deviendra une fin en soi, un  monde, note George Steiner, « en regard duquel le monde de la vie biologique, politique ou sociale paraît confus, banal et contingent ». Il sera prêt alors à renoncer à tout – mariage, carrière, Révolution – pour mouvoir jour et nuit de petites figurines sculptées, totalement envoûté par le charme démoniaque de ce jeu qui éclipse toute autre réalité, ce que Nabokov a génialement rendu dans La Défense Loujine : « Les échecs étaient sans pitié ; il était leur prisonnier et aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être… » Quand on sait qu’il existe plus de variantes possibles dans une partie d’échecs que d’atomes dans l’immensité de l’univers, on comprend la fascination que ce jeu a exercée sur les philosophes, les écrivains et les artistes. Arthur Schopenhauer disait que « comparer le jeu d’échecs à tous les autres jeux est comme comparer la montagne à de la poussière » .

Il dressait volontiers des parallèles entre la conduite de nos existences et une partie d’échecs, comparaison que Freud reprendra – les débuts de partie sont aussi déterminants que les premières années – en regrettant qu’il en aille de la vie comme du jeu d’échecs, où un coup mal joué nous contraint à donner la partie pour perdue, « à cette différence près qu’il n’y a pour nous aucune possibilité d’engager une seconde partie, une revanche ». On sait par ailleurs le rôle dévolu aux échecs, d’un point de vue quasi grammatical, en dehors de toute considération métaphysique ou psychologique, dans les recherches de Wittgenstein concernant les règles et l’usage que nous en faisons dans les processus d’apprentissage, règles qui conduisent à une « désubstantialisation de la signification ».

Bref, quiconque souhaite en apprendre un peu plus sur les étranges et multiples liens tissés entre l’art, la philosophie et les échecs se procurera aussitôt ces Echiquiers d’encre publiés sous la direction de Jacques Berchtold, professeur à l’université de Genève, qui a réuni dans ce volume trente-deux études consacrées aussi bien à Descartes qu’à Lewis Carroll, à Mallarmé qu’à Beckett, à Zweig qu’à Hergé, à Poudovkine qu’à Ingmar Bergman.

Si, pour les psychanalystes, le jeu d’échecs permet de reformuler les conflits fondamentaux de la psyché, la motivation inconsciente étant toujours « le meurtre du père », hypothèse qui faisait ricaner Nabokov, si, pour Goethe, il était un banc d’essai privilégié pour tester les capacités cérébrales, il n’en reste pas moins qu’une question n’a cessé de hanter tous les forcenés des échecs : contre qui joue-t-on ? Quelle est l’identité de l’Adversaire essentiel, à la fois familier et inquiétant, à la fois reflet de soi-même et altérité énigmatique, dont on pressent qu’il aura finalement le gain de l’ultime partie décisive ? C’est à cette question que tente de répondre Jacques Berchtold en convoquant la Mort, comme on le fit au Moyen Age, ou le Diable, comme le suggère la tradition romantique.

L’enjeu de toute partie n’est autre que l’âme de celui qui joue. L’âme, mais aussi parfois le corps, le jeu amorçant au Moyen Age l’échange érotique entre le chevalier et la jeune fille qu’il convoite.

Kafka, lui, analyste si perspicace de sa propre impuissance, n’aspirait qu’à être le pion du pion, une figure qui n’est pas, qui ne saurait jouer. Dans une perspective finalement plus kafkaïenne qu’il n’y paraît, Sollers a admirablement parlé dans Drame (1965) de l’oeuvre comme d’un « échiquier invisible » : l’oeuvre s’auto-consume comme un échiquier se vide au fur et à mesure que progresse la partie, du fait même d’une autodestruction paradoxalement féconde, impliquée par l’acte même de la narration ou par le geste d’avancer une pièce.

Jacques Berchtold montre également comment, dans le detective novel anglo-américain, la partie duelle qui oppose, la plupart du temps dans une lutte à mort, le détective et le meurtrier, ces deux figures symétriques de l’artiste, se trouve volontiers représentée par un échiquier, notamment chez Edgar A. Poe et Conan Doyle. Raymond Chandler, dans La Grande Fenêtre, atteint un sommet dans l’art de le mettre en scène : « Il fait nuit. Je rentre chez moi. J’enfile mes vieilles frusques, je sors l’échiquier, puis je me prépare un verre et j’entame une partie de Capablanca. Cinquante- neuf coups. Merveilleux échecs, glacés, insensibles, presque angoissants dans leur implacable mutisme. Après avoir fini, j’écoute un moment les bruits par la fenêtre ouverte en respirant l’air de la nuit. Puis j’emporte mon verre dans la cuisine, je le rince, le remplis d’eau fraîche et, debout devant l’évier, je bois à petits coups en regardant ma tête dans le miroir. – Toi et Capablanca ! je fais. »

Peut-être un jour regretterons-nous de ne plus pouvoir saluer Morphy ou Capablanca dans l’aube blême du petit matin. Nous passerons, glacés d’effroi, devant un ordinateur à l’intelligence artificielle surmultipliée comme celui qui a humilié Kasparov : la machine aura définitivement établi sa suprématie. On pouvait espérer faire reculer la mort, amadouer le diable, mais de la machine, il n’y a plus rien à attendre : elle sonne le glas des échecs. L’entendez-vous, ce glas ? Il sonne pour vous. Echec et mat.

 

Le romantisme de la putain

À l’opposé du timide et puritain Henri-Frédéric Amiel, nous trouvons Cioran qui, adolescent déjà assimilait la femme au Rien – et même au moins que rien. Il est vrai que sa lecture de Weininger (Sexe et Caractère) n’avait pas contribué à tempérer sa misogynie. Si la jeune fille n’est qu’une fiction, un zéro incarné, pourquoi ne pas dériver plutôt vers ce romantisme de la prostitution tellement en vogue dans la Mitteleuropa ?

 

 

Il racontait volontiers que sa vie d’étudiant en Roumanie s’était déroulée sous le charme de la Putain. Otto Weininger, ajoutait-il, en me fournissant les raisons philosophiques d’exécrer les femmes m’avait guéri de l’amour. À Paris, il lui arrivait parfois de regretter le fou qu’il avait été dans sa jeunesse. Je doute qu’il ait fait part à Simone Boué, la femme de sa vie, de ses regrets. 635806075528344828-louise-brooks-2

 
Amiel se lamentant de la misère de sa vie sexuelle, Cioran éprouvant la nostalgie des maisons closes de Sibiu, il m’arrive de me demander ce qui me fascine, moi qui n’ai connu dans les années soixante ni les bordels, ni les frustrations d’Amiel dans le récit de leurs déboires ou de leurs exaltations. Sans doute est-ce, outre leur génie littéraire, cette magie de l’extrême qui seule peut métamorphoser un individu quelconque en un écrivain qui soit plus qu’un littérateur ou, pire encore, un intellectuel. Mon seul regret est d’être demeuré trop raisonnable, trop bien élevé comme disait Cioran quand il me taquinait, pour n’avoir pas connu les cimes du désespoir ou les gouffres de la mélancolie.

 

 

Je tâcherai de faire mieux une prochaine fois.

La découverte de l’anesthésie…

De nombreux historiens se sont penchés sur l’histoire de la douleur, comme sur celle de la peur, de la délicatesse, de l’ennui, du silence ou de l’amour. Ils estiment avec raison que laisser de côté le désir, l’aversion, la honte, la colère, bref l’histoire des émotions, revient à remplacer l’histoire de l’humanité par une reconstruction rationnelle contraire à la réalité. Si Alain Corbin nous a émerveillé avec son Histoire du silence, Javier Moscoso, lui, induit un sentiment de terreur à la lecture de son Histoire de la douleur qui comporte néanmoins quelques passages cocasses. Notamment sur le destin des trois dentistes qui, dans les années 1845, se disputèrent la gloire d’avoir « conquis la douleur » grâce aux effets narcotiques du protoxyde d’azote.

Usant d’une rhétorique guerrière, ces trois scientifiques britanniques se lancèrent dans une polémique violente et confuse, mais facile à résumer : Horace Wells eut l’idée, mais ne sut pas l’appliquer ; son patient hurla de douleur. William Morton obtint quelques succès expérimentaux, notamment avec son chien qui en conserva une peur panique face à son maître, mais ne sut pas les mettre en valeur. Jackson, enfin, qui n’eut ni l’idée, ni la possibilité de la développer, mais qui était plus malin que ses deux amis, parvint à déposer le brevet du produit. Chacun prétendit alors être le véritable et unique découvreur de l’anesthésie, nom qui ne fut inventé par aucun d’eux. La suite n’est guère glorieuse : l’amertume conduisit Horace Wells d’abord à l’alcoolisme, puis en prison et enfin au suicide. William Morton succomba pour sa part à un infarctus et Jackson finit ses jours dans un hôpital psychiatrique. Le philosophe David Hume, eut-il été encore vivant, n’aurait pas manqué de leur faire cyniquement remarqué que « le principal ressort de l’esprit humain est le plaisir dans la peine. »

Grâce à l’utilisation de l’éther, le chirurgien cessa de se comporter en bourreau  – il prit les poses d’un gentleman –  et le patient abandonna le rôle de martyr pour celui momentané de cadavre. Le lien supposé entre la souffrance et le péché fut définitivement rompu. Et la reine Victoria elle-même accoucha sous anesthésie. Les psychologues, bien sûr, ne voulurent pas être en reste : l’anesthésie chimique entraînait une altération de la conscience similaire à celle que l’on pouvait observer dans de nombreux cas de transe, qu’elles soient d’origine religieuse ou naturelle. Jusqu’à William James qui observa que le protoxyde d’azote et l’éther, surtout le premier, suffisamment mélangé d’air, sont d’énergiques stimulants de la conscience mystique.

« À celui qui les respire se manifeste une vérité toujours plus profonde, d’abîme en abîme. » Il n’était plus question de châtiments infligés par Dieu après la Chute et impliquant une purification, mais d’ étudier  les flux de la conscience et d’explorer le cerveau. La psychanalyse et la neuro-chirurgie prenaient le relais et la souffrance d’autres formes. On pourrait s’autoriser à parler de progrès si l’on ne considérait avec Schopenhauer ou Nietzsche que la souffrance seule nous mène à la perfection ou, plus rudement encore, « que le degré de souffrance que nous pouvons endurer détermine notre rang et notre autorité. »

 

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Bref, les philosophes semblent les seuls à même de supporter la douleur : je la leur laisse bien volontiers.