ASAKO 1 et 2

Le premier amour est toujours le dernier.

Je fais toujours confiance à Éric Neuhoff. Parce qu’il est un excellent écrivain et que les écrivains parlent souvent mieux du cinéma que les professionnels de la critique. Ils ont déjà un énorme avantage sur ces derniers : ils savent écrire. Aussi, pour ne pas remonter trop loin dans le temps, quand Éric Neuhoff m’a incité à voir Cold War du Polonais Pawel Pawlikowski  – avec Johanna Kulig, admirable – ou Leto du russe Kiril Serebrennikov, je n’ai pas hésité et je n’ai pas été déçu : ils resteront dans ma mémoire comme deux des très grands films de l’an passé.

Et voici en ce début de l’an 2019 Asako 1 et 2 du japonais Ryüsuke Hamaguchi avec la sublime Erika Karata, film dont Éric Neuhoff  observe qu’il y a quelque chose de quasiment proustien dans ce Vertigo à l’envers. Le premier amour ne s’efface pas. Tout ce qui suit n’en est que l’écho. Chacun feint de l’ignorer, mais personne n’est dupe. La première fille que j’avais aimée à Lausanne s’appelait Maya (en sanskrit : l’illusion). La deuxième, je l’avais surnommée Maya 2. Ensuite les numéros ont succédé aux numéros : nous n’aimons jamais que la même personne, même et surtout si nous voulons échapper à cette malédiction. Proust parlait de notre « poupée intérieure ». En est-il de même pour les femmes ? C’est toute l’histoire d’Asako 1 et 2. Je me garderai bien de la déflorer. Mais s’il vous reste ne serait-ce qu’un vague résidu de sentimentalité, alors ne ratez pas ce rendez-vous avec Asako : vous en sortirez bouleversé. Et comme le dit Éric Neuhoff : ce n’est pas la pire manière de commencer l’année. Le Japon est aussi surprenant que le cœur des jeunes filles.

 

Publicités

OLIVIER MATHIEU DIT MERCI À TOUTES LES FILLES…

On n’est jamais mieux servi que par soi-même …

 

Olivier Mathieu a été l’amant – imaginaire ? – de Dawn Dunlap, l’actrice américaine découverte dans Laura, les ombres de l’été (1979), le film de David Hamilton. Ce fut son seul film et pour Olivier Mathieu, sans doute, son seul amour. Après le tournage, elle a disparu. Il ne l’a jamais retrouvée, cette ravissante nymphette en celluloïd. Alors, il lui a consacré un livre : Le  portrait de  Dawn Dunlap. La même histoire, je l’avais vécue avec Louise Brooks et il en subsiste des traces dans l’ouvrage Louise Brooks, portrait d’une anti-star. Cela crée des liens.

 

media.jpg
Olivier Mathieu s’est également interrogé dans quelques livres récents sur la mort de David Hamilton : suicide ou assassinat. L’enquête se poursuit. Olivier Mathieu est un teigneux qui ne lâche jamais le morceau. Par ailleurs, il écrit des romans en italien – l’Italie est son pays d’élection – et nous livre son autobiographie : Je crie à toutes filles mercis, allusion à la « Ballade de merci » de François Villon qui s’achève par : « Je crie à toutes gens mercis ». Il ne faudrait quand même pas qu’on pense qu’Olivier Mathieu estropie le français : il le maîtrise au contraire à la perfection et en joue sur tous les registres : rabelaisien parfois, nabokovien souvent, mais toujours surprenant, comme peut l’être Henry Miller auquel il m’a fait souvent penser. Par ailleurs, il confirme  – et je ne peux que l’approuver – que notre maître en mélancolie est ce cher Henri -Frédéric Amiel.

Ayant passé beaucoup de temps à tenter d’élucider l’énigme David Hamilton, il n’est guère surprenant que l’ombre de ce dernier soit omniprésente dans cette autobiographie. « David Hamilton et moi, nous aurons été des conservateurs-révolutionnaires du Sexe et de la Sensualité », écrit-il. Et, à propos du cinéma, il évoque les filles – elles sont nombreuses à avoir traversé la vie d’Olivier Mathieu : c’est son côté matznévien – qui, comme lui, se reconnaissent dans les triangles amoureux, depuis l’admirable Adieu Philippine de Jacques Rozier jusqu’à Jules et Jim de François Truffaut, Sérénade à trois d’Ernst Lubitsch et, bien sûr, La Maman et la Putain de Jean Eustache. Par tempérament, il apparaît dans son autobiographie plus proche de Jean Eustache que de David Hamilton.

Par ailleurs, il consacre quelques pages à tordre le coup à la rumeur qui voudrait qu’il ait fréquenté dans sa jeunesse des néo-nazis. Il les vomit au contraire comme il vomit les négationnistes. Dadaïste, oui. Situationniste, oui. Mais aussi, il l’admet,  une capacité hors du commun à se fourrer, en plein centre de l’agora médiatique, dans les situations les plus déplaisantes et les plus déplacées. Il en a payé le prix fort, son exécrable réputation le précédant partout.

Bref, la politique, le cinéma, le sexe constituent la toile de fond  de ce livre qui est proprement inclassable – et c’est tout à son honneur. Ce qu’il en reste, ce sont les premiers slows, le 8 mars 1978, avec Véronique et Corinne. « Les instants essentiels de ma vie sentimentale ont duré cinq minutes. Ce sont ces cinq minutes-là que j’appelle ma vie », écrit encore Olivier Mathieu. Belle conclusion pour une suite de rendez-vous manqués. Mais ne le sont-ils pas tous ?

13766779lpw-13770068-article-jpg_5057046.jpg

P.S. Les livres d’Olivier Mathieu peuvent être commandés sur son blog.

HARVEY WEINSTEIN, PIG OU PARIA ?

Dans les années soixante, j’avais sympathisé avec Claude Chabrol  – je faisais alors de la critique de cinéma et j’avais été subjugué par deux de ses films : Les bonnes femmes et À double tour. Il m’avait invité à déjeuner chez lui, un appartement cossu du seizième. Il vivait encore avec Stéphane Audran. L’ambiance était joyeuse et, avant que je m’éclipse, Chabrol m’avait entraîné dans son bureau.

En rigolant, il m’avait dit : « Le cinéma les rend folles : regardez ! »

Il avait ouvert un tiroir rempli de photos de créatures plus ou moins dénudées , avec leur nom et leur numéro de téléphone. « Servez-vous !« , avait-il ajouté en me donnant une tape dans le dos. Je lui avais alors raconté que Louise Brooks, l’idole de mes vingt ans, avait écrit dans Lulu in Hollywood que toutes les filles qui veulent faire du cinéma sont soit des folles, soit des putes. Et le plus souvent les deux ensemble. Je n’en avais jamais douté.

Plus récemment, j’étais en consultation chez mon cardiologue – un demi-siècle s’était écoulé – lorsque le téléphone a sonné. Le docteur B. a répondu et entamé une conversation qui m’a paru bien longue. Un peu gêné, après avoir raccroché, il m’a confié :  » C’est un ami qui hésite à se faire opérer de la prostate. » « Pourquoi ? « , ai-je demandé. Il m’a répondu en ricanant : « Parce qu’il est producteur de cinéma et qu’il est persuadé que s’il ne peut plus baiser ses actrices, il ne sera plus rien dans le monde du cinéma. »

Et maintenant après David Hamilton, voici le pig Weinstein, le magnat d’Hollywood, désigné à la vindicte populaire. Pas une actrice ou presque qui ne prétende avoir été harcelée ou violée par lui. Bientôt, ce sera un déshonneur de n’avoir pas été une victime de Harvey Weinstein. Chacun connaissait pourtant ses manières un peu rustres, son penchant pour les partouzes, la cocaïne et les filles faciles. Les soirées qu’il donnait sur son yacht amarré à Cannes pendant le Festival n’étaient boudées par personne. Sa réputation le précédait : il était le seigneur des pigs, celui qui affolait les nymphettes en celluloïd et qui s’octroyait un droit de cuissage depuis plus de vingt ans. Le voici devenu en quelques jours, comme D.S.K., le paria, l’homme qu’il faut haïr, l’homme qui, outre leur virginité, a dépouillé les femmes de leur dignité. Seul Oliver Stone l’a défendu. Il est vrai qu’ il s’est montré affable avec Poutine. Méfions-nous !

 

les-bonnes-femmes

 

Quant à Barack Obama et à Madame Clinton, ils n’ont jamais refusé les dons colossaux du pig Weinstein pour leurs campagnes électorales. Harvey Weinstein a été reçu treize fois à la Maison Blanche par Obama, sa femme, Michelle le considérait comme un ami et le plus délicieux des hommes, au point d’envoyer sa fille faire un stage à la Weinstein Company. Obama a écrit quelque part : « Tout homme qui se comporte de manière dégradante avec les femmes  doit être condamné et rendu responsable de ses actes, quels que soient sa richesse ou son statut ». Hypocrisie ou déni de la réalité ?

 

DE L’ASSASSINAT CONSIDÉRÉ COMME UN DES BEAUX-ARTS …

Dans La Corde, Alfred Hitchcock s’inspirait de l’histoire authentique de deux étudiants américains qui, subjugués par l’amoralisme tranquille de leur professeur de philosophie et exaltés par la lecture de Nietzsche, étranglaient un de leurs condisciples, cherchant par la gratuité de leur acte et par la perfection de leur mise en scène à prouver qu’ils étaient dignes d’accéder à la qualité de Surhomme.

C’était là le type même du crime cérébral, esthétisant, qui devait beaucoup à l’essai de Thomas De Quincey, De l’assassinat considéré considéré comme un des beaux-arts et à une culture philosophique encore fragile, car dès lors qu’elle s’approfondit, elle permet de mesurer le degré d’imposture de toute pensée et le mauvais goût qu’il y aurait à prendre trop au sérieux, ou pis encore, à vouloir transposer dans la réalité les paradoxes couchés sur le papier.

 

cover.jpg.rendition.242.374

 

 

Le seul principe que je me suis efforcé de suivre est le principe d’indifférence. Et si j’avais dû me choisir un Maître, c’aurait été l’illustre philosophe chinois Ye Men Fu.

 

BRIGITTE BARDOT, UNE FILLE SANS VOILES …

 

photo

 

1. Elle se baigne nue ?

En 1961, j’avais vingt ans. Rédacteur dans le quotidien socialiste Le Peuple, je tenais chaque semaine une chronique cinématographique. Bien sûr, j’avais vu Manina, la fille sans voiles (un titre prémonitoire) de Willy Rozier et été troublé par ce corps de rêve. Bien sûr, j’avais lu l’essai de François Nourissier qui traquait le mystère que cachait cette adolescente aux lèvres boudeuses. Bien sûr, quand Et Dieu … créa la femme sortit sur les écrans lausannois, j’avais compris que plus rien ne serait plus jamais comme avant. Brigitte Bardot ne bouleversait pas seulement les codes cinématographiques : elle révolutionnait l’amour.

Dans Le Peuple, le lundi 20 février 1960, j’écrivais à son propos que les gens qu’une certaine intensité de jeunesse et de volupté révulsent, me dégoûtent comme des peaux pas saines.  » Nue ? Elle se baigne nue ? «  Oui. Et comme tous les amis du soleil et de l’eau, elle rend encore plus ridicules les éternels endimanchés de l’Ordre.

Bizarrement, avant Brigitte, il n’y avait personne. Personne, c’est-à-dire Martine Carol et Cécile Aubry, en oubliant Michèle Morgan qui avait de trop beaux yeux pour sa silhouette si bourgeoise. Aucune d’entre elles n’était capable de fixer nos rêves. Du côté de l’importation, rien de mieux….à moins de remonter à Louise Brooks. Greta Garbo était oubliée. Marlène Dietrich faisait peur. Rita Hayworth et Marilyn Monroe, on les aimait bien, un peu comme on admirait les Buick et les Packard géantes. Et on disait « non merci » aux énormes maternités érotiques qu’incarnaient les Lollobrigida et autres Sophia Loren.

C’est alors que Vadim créa Brigitte Bardot. L’air perdu, la perversité, les folies au bord de l’oeil et des lèvres, mais avec naturel et innocence. Brigitte devint à la fois la petite sœur joyeuse, enfantine, boudeuse, sensuelle, animale et le visage de l’éternel féminin à la dérive, l’idole des désordres du soir. Cela faisait trop longtemps que nous l’attendions.

 

 
2. Elle sacrifiait allègrement son corps au désir de l’homme

Avec son air d’enfant au bord de la faute, elle créait un équilibre instable entre le caprice et la damnation. Spontanée jusqu’au scandale, alors même que les magazines du monde entier se l’arrachaient, elle ne jouait pas un rôle. Elle vivait sa vie, tout en sachant instinctivement que la vie n’est pas juste : si l’on ne surmonte pas ses frayeurs ou ses faiblesses, mieux vaut se tuer. Elle tenta à plusieurs reprises d’échapper à la panique qui s’emparait parfois d’elle, mais la mort ne voulait pas d’un aussi gracieux cadeau.

Quant aux hommes, elle ne leur demandait pas l’impossible. Elle symbolisait la femme libérée – son corps l’exprime admirablement – mais qui, sa liberté une fois acquise, sacrifié ce corps allègrement au désir de l’homme. Dans tous ses films, B.B. est une femme qui finit par se soumettre. Une femme vouée à l’homme, mais par choix. Cette femme-enfant illustrait à merveille les nouveaux rapports de l’homme et de la femme.

 

 
3. Puis vint le temps de la haine…

Pendant que je voyais les films de Brigitte Bardot, ma mère lisait les articles d’Orania Fallaci dans la presse italienne. Elle avait été une résistante. Elle était connue dans le monde entier pour la qualité de ses entretiens avec les grands de ce monde. Mais elle ne mâchait pas ses mots. Et, comme Brigitte Bardot, elle voyait poindre une nouvelle forme de soumission imposée à la femme. Toutes deux vomissaient l’Islam. Toutes deux furent accusées de racisme. Toutes deux furent condamnées pour avoir eu raison trop tôt. Soudain, un cauchemar prenait corps : celui des femmes voilées. Celui d’un patriarcat triomphant. Celui d’une religion imposant une guerre dont personne ne voulait, mais qui mettrait fin à des années d’insouciance. Oriana Fallaci mourut d’un cancer. Brigitte Bardot préféra les animaux aux hommes.

Une page se tournait. Oriana Fallaci avait prophétisé l’auto-destruction de l’Occident face au monde arabe. Elle avait comparé l’Islam au nazisme. Personne ne voulait y croire. Quant à Brigitte Bardot, elle n’était plus qu’une vieille folle tenant des propos irresponsables et soutenant un parti  que les Français exécraient. Elle leur avait permis d’entrevoir ce qu’était la liberté. Ils avaient préféré la servitude. Comme toujours.

Fritz Lang, Le secret derrière la porte

Dans le film de Fritz Lang, Le Secret derrière la porte, Celia une jeune new-yorkaise, riche et mondaine, s’éprend lors d’un séjour à Mexico d’un architecte, Mark Lempers, qu’elle décide aussitôt d’épouser.

Lorsqu’elle le rejoint dans sa vaste demeure de Lavender Falls, elle est troublée par son comportement agressif et, plus encore, par ce qu’elle découvre : chacune des chambres de Lavender Falls, reproduit la scène d’un meurtre célèbre. Mark développe sous les yeux médusés de Celia une théorie selon laquelle c’est l’ambiance d’une pièce plus que la psychologie des personnages qui détermine ce qui va s’y passer. Il raconte avec un plaisir macabre les crimes qu’il a mis en scène, mais refuse à son épouse l’entrée de la chambre 7 : elle lui sera toujours inaccessible.

Celia réussit néanmoins à s’y glisser furtivement et découvre à sa grande stupéfaction que c’est la réplique exacte de sa propre chambre. C’en est trop. Elle décide de fuir. Mais, au dernier moment, elle se ressaisit et s’installe dans la pièce interdite, celle qui doit servir de décor à son propre meurtre. Elle pénètre ainsi au cœur même du fantasme qu’ a élaboré Mark et, selon une logique psychanalytique d’une naïveté déconcertante, révèle à son mari ce qui le hantait, le libérant ainsi du joug de son passé. C’est la partie la moins convaincante du film, car le problème crucial y est esquivé : que va-t-il se passer maintenant que l’homme a clarifié son rapport au fantasme ? Dans un sens, Celia n’a accompli qu’une tâche préparatoire : reste à savoir si quelqu’un peut être tiré de son fantasme et à quel prix. Certes, Celia a libéré Mark de sa pulsion homicide, mais sous quel  mode l’aimera-t’il à présent puisqu’à l’origine, c’est le cadre meurtrier de son fantasme qui lui conférait une telle valeur à ses yeux ? N’oublions pas non plus qu’avant même l’histoire des chambres, lorsqu’il la voit pour la première fois à Mexico, c’est dans un contexte identique : elle a échappé de justesse à un couteau lancé au cours d’une querelle d’amoureux. Un amour qui ne se soutient pas d’un fantasme pervers n’est-il pas condamné à s’évanouir ?

 

secret_03

Sous quelque angle qu’on le prenne,  Adam et Ève sont bannis du Paradis : il n’y a pas d’autre amour que meurtri ou meurtrier, ni d’autres secrets derrière la porte que ceux qu’on s’invente pour tromper son ennui. Être amoureux, c’est compter jusqu’à un, surtout quand on croit être deux.