L’ECCLÉSIASTE OU LA TYRANNIE DE L’ABSURDE

S’il ne fallait garder qu’un livre dans ma bibliothèque, ce serait « L’ecclésiaste ». Cela tombe bien : il vient de paraître dans une version revue et corrigée par l’ami Frédéric Schiffter aux éditions Louise Bottu. Nous nous demandions avec Frédéric pourquoi nos maîtres en nihilisme, à commencer par Cioran, mais aussi tous ceux qui ont un peu réfléchi sur la tyrannie de l’absurde et la vanité de l’existence, qu’ils n’ont fait en définitive que commenter et ressasser, s’y réfèrent si peu.

Sans doute, le radicalisme de l’ecclésiaste n’y est-t’il pas pour rien : il bâillonne d’emblée toute pensée et jette aux ordures aussi bien la morale que toute idée de progrès, fût-il spirituel ou social. Tout est vain pour lui, y compris le sentiment de vanité. Allons plus loin encore : tout est fumisterie. Il n’y a pas de différence pour lui entre le bonheur et le malheur, entre la sainteté et la crapulerie. Soit dit en passant, on peine à comprendre que ce message figure dans le canon des Écritures saintes du judaïsme et du christianisme. Et pourtant saint Augustin, Pascal, Spinoza et Luther en ont fait leur miel. Risquons l’hypothèse : ce nihilisme absolu serait la seule voie qui mène au Salut.


Oui, pour paraphraser l’ecclésiaste, depuis que le soleil se lève et se couche, depuis que les vents tournoient dans tous les sens, depuis que les fleuves vont à la mer sans jamais la remplir, le seul péché dont les hommes se rendent coupables, génération après génération, est celui de naître et leur châtiment celui de vivre ensemble – en familles, en cités, en nations – tout en s’adonnant sans repos, sous le regard impassible de Dieu, à l’assouvissement de leurs désirs incestueux, égoïstes, belliqueux, destructeurs. « J’ai loué les morts, écrit l’ecclésiaste, parce qu’ils ne sont plus de ce monde et plaint les vivants qui continuent d’y être. Celui qui n’a pas existé, je l’ai jugé plus chanceux que tous. »

Pour Cioran aussi, mieux vaut le néant que l’existence. « N’être pas né, ne cesse-t’il de répéter, rien que d’y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace ! » Certes, rétorque l’ecclésiaste, mais tout ce qui existe est à la fois néant et vanité, tout est passager, rien ne dure, tout s’évapore : l’être n’a pas de raison d’être. À quoi bon rechercher la sagesse, si ce n’est à se rendre un peu plus ridicule qu’on ne l’est déjà ? Il y a du taoïsme chez l’ecclésiaste. Conclusion : « Un même destin attend l’homme détrompé et le candide et, quand tous deux deux disparaîtront, tôt ou tard, il ne restera pas plus de souvenir de l’un que de l’autre. » C’est une pensée consolatrice qui me va comme un gant, d’autant plus que l’ecclésiaste n’a pas manqué de remarquer avec une ironie désabusée qu’il a trouvé dans ce monde quelque chose de plus amer encore que la mort. Quoi donc ? La femme dont le cœur est un piège et un filet, et dont les mains sont des liens. À celui qui veut se débarrasser de tout lien, l’ecclésiaste ouvre une voie, évidemment aussi vaine que toutes les autres.

MON ÉTÉ 81 – Mes tribulations autour du monde

J’arrivais à mes quarante ans et je me sentais bien démuni : je n’avais encore tué personne et je n’avais même pas déambulé sur les quais de Shanghaï, ni même passé des nuits dans les Love Hotels de Tokyo. C’était l’été : la prétention de Matzneff à la piscine Deligny me tapait sur les nerfs et ma seule conquête, la délicieuse Nastasia Kinski, se préparait à tourner « Tess » avec Polanski. J’avais à mon crédit un best-seller : « L’exil intérieur ». Alors pourquoi pas ne pas prendre le premier avion pour l’Asie ? Et une fois à Singapour ne pas errer en Asie dans l’espoir toujours déçu d’y vivre des aventures que je raconterai dans un roman qui me vaudrait une réputation internationale.

Rien ne s’est passé comme prévu. À Singapour, j’ai admiré l’aéroport et me suis réjoui qu’on n’y ait pas aboli la peine de mort pour un simple trafic de drogues. À Harbin, en Mandchourie, j’ai vu les plus jolies filles du monde. Mais j’ai bien peur qu’elles ne m’aient même pas remarqué. À Hong-Kong, un typhon a failli m’emporter. J’ai pu mesurer les bienfaits de la colonisation anglaise. J’y suis souvent retourné : plus le régime communiste s’instaurait, plus l’ambiance devenait sinistre. J’étais alors journaliste au « Monde » : ma modeste carrière se serait arrêtée aussitôt si j’avais rédigé un éloge de la colonisation, voire de la peine de mort. Et pourtant toutes les filles que je rencontrais n’avaient qu’une envie : quitter la Chine pour le Japon.

Elles n’avaient pas lu Cioran, mais elles pressentaient que le Japon était une des plus merveilleuses réussites de la Création. J’en ai été aussitôt convaincu, au point d’épouser une Japonaise, Naomi Yamaguchi. Tout mariage est certes une erreur, j’en avais déjà fait l’expérience, mais outre le fait qu’il convient dans une vie de multiplier les erreurs, c’est une expérience que je ne regrette pas. La Japonaise a des atouts qu’on ne saurait négliger, notamment une soumission à toute épreuve. Que vaut une femme qui ne se soumet pas à vos moindres caprices ? Moins que rien. Encore une chose que je n’aurais pas pu défendre dans «  Le Monde ».

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Après mes tribulations au Japon, je traversais l’Océan Pacifique. Je m’installais au Hilton de San Francisco : je disposais d’une piscine privée et d’un lit que j’aurais pu partager avec dix nymphettes. Je ne l’ai pas fait, l’idée m’ayant souvent semblé préférable à sa réalisation. Et Naomi m’obsédait. J’aurais volontiers rencontré Clint Eastwood, mais tenait-il vraiment à me voir ? Pire encore : je crois qu’il ignorait jusqu’à mon existence. Il ne me restait plus qu’à retourner à la piscine Deligny et à raconter cet improbable voyage qui confirmait ce que je pressentais depuis longtemps : on n’échappe jamais à soi-même. Et surtout : on dépense tout pour ne jouir de rien. J’en ai malgré tout tiré un livre : « L’âme est un vaste pays ». Tout compte fait, j’aurais dû l’intituler « L’âme est une vaste piscine ».

LA DÉFERLANTE ÉCOLOGISTE EST UNE CATASTROPHE POUR LA PLANÈTE

Il n’y a qu’un problème sérieux : la surpopulation. Il est systématiquement esquivé par les écologistes. Au lieu de quoi, ils nous demandent de trier nos déchets, de ne plus rouler en diesel et de circuler à bicyclette. Quelle aimable plaisanterie ! Ils devraient au contraire se réjouir que des virus déciment la planète, supprimer les allocations familiales, se réjouir quand des enfants meurent de faim et renoncer à soigner les vieux. Au lieu de cela, ils entretiennent le mythe d’une planète verte, souriante, pacifique et bienveillante à l’égard de tous. Ils n’ont sans doute jamais lu des livres pour adultes : l’infantilisation est leur horizon ultime. Le plus saugrenu est que tous les partis politiques se prétendent, eux aussi, écologistes dans une sorte de course à la crétinisation générale. L’oncle Bens en rit encore.

La nature dont les écologistes n’ont jamais admis qu’elle est notre principal ennemi, se défend fort bien. Elle produit des catastrophes naturelles, envoie des virus et quand une relaxation démographique s’impose guerres et famines se succèdent. S’il y avait deux mesures à prendre, ce serait de limiter les naissances et de favoriser le suicide des humains qui encombrent la planète sans y tirer le moindre plaisir. Vivre n’est pas une aventure glorieuse, mais vouloir sauver la planète est une aberration.

Chacun sait qu’on ne fait pas une bonne littérature avec de bons sentiments. Peut-être serait-il temps de comprendre que la pire des politiques est celle qui veut instaurer le meilleur des mondes possible. L’humanité est une vieille machine délabrée qui produit des déchets en série. Peut-être le moment est-il venu d’y mettre un terme. Ou tout au moins de comprendre qu’il faut pleurer les hommes à leur naissance et non à leur mort. Et d’en tirer une conclusion moins niaiseuse que celle des écologistes.

 

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LE CRÉPUSCULE DES CINÉMAS

Simon Edelstein, archéologue d’un genre nouveau, est parti à la recherche de ces cinémas aux façades majestueuses qui se fossilisent et se décomposent dans l’indifférence générale.

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Pour qui a découvert le septième art dans les années cinquante, pour qui a fait de la critique de cinéma dans les années soixante, c’est mon cas, pour qui le cinéma était pratiquement une religion ( au même titre que la psychanalyse ), pour qui Éric von Stroheim et Sigmund Freud étaient des dieux, pour qui a dansé avec Ginger Rogers et Fred Astaire, rêvé de Louise Brooks, séduit Nathalie Wood dans la «  Fièvre dans le sang », sans oublier les innombrables et irrésistibles nymphettes en celluloïd qui lui révélaient sa sexualité, le monde du cinéma est devenu d’une austérité et d’une prétention qui lui enlèvent toute envie de se rendre dans ces cathédrales de la volupté qu’étaient alors les salles de cinéma. On s’accommodait fort bien de la mort de Dieu et de la fin de la littérature, mais que les temples du plaisir, de tous les plaisirs, tant sur l’écran magique que dans la salle, puissent un jour disparaître pour être remplacés par des églises évangélistes, des mosquées ou des magasins de fringue, voire laissés à l’abandon, voilà ce que dans nos pires cauchemars nous n’aurions jamais envisager. Et pourtant….

Et pourtant, on a beaucoup glosé sur la mort du cinéma en tant qu’art, comme du déclin de la psychanalyse : ils apparaissent à la fin du dix-neuvième siècle et leur lente agonie date des années quatre-vingt. Inutile d’y revenir. On lit Freud comme on lit Saint-Thomas d’Aquin aujourd’hui et je défie quiconque de me citer dix grands films muets. Un cinéaste suisse, Simon Edelstein, né lui aussi en 1941, avait pressenti la catastrophe à venir. Et il a eu l’idée géniale de photographier, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Afrique, en Inde ou en Europe ces cinémas abandonnés exhibant parfois encore les stigmates de leurs splendeurs passées. Par exemple, le Roxy à New-York, le plus grand cinéma du monde datant des années vingt qui accueillait six mille spectateurs à la fois, un nombre qui justifiait une équipe de 300 personnes. La salle avait été inaugurée en 1927 par un film avec Gloria Swanson. Et c’est elle, la star de « Sunset Boulevard » avec Éric von Stroheim qui dans les années soixante posera en robe de soie noire avec un boa rouge autour du cou pour « Life » au milieu des ruines du Roxy. Cette image qui a fait le tour monde a été un déclic pour Simon Edelstein : il a pris conscience qu’un patrimoine du vingtième siècle était en train de mourir sans que nul ne s’en soucie.

Ces cinémas, souvent d’une audace architecturale et d’une beauté explosive, photographiés par Simon Edelstein, sont devenus les conservatoires de bonheurs évanouis qui ne ressusciteront jamais, pas plus que notre jeunesse d’ailleurs. Signe des temps , de nombreux cinémas – plus de cinq cents aux États-Unis – se transforment en églises de toutes sortes. La Croix remplace alors le nom glorieux de la salle : adieu la Fox, bonjour Jésus. Il arrive que le cinéma, en France notamment, appauvri par sa fréquentation toujours plus faible, résiste en divisant ses salles pour créer des complexes à l’architecture impersonnelle. Oui, comme on le constate en feuilletant l’album d’Edelstein, la laideur architecturale a de beaux jours devant elle. Aurais-je encore du plaisir à y voir les films qu’on y projette ? J’en doute.

Simon Edelstein : « Le crépuscule des cinémas ». Ed. Jonglez.

UNE NUIT AVEC THOMAS BERNHARD

Rêvé cette nuit que j’étais au Café Central, à Vienne, en compagnie de Thomas Bernhard. Il était en verve, se gaussait de la quête de la perfection des artistes. En fin ce compte, me disait-il, et je ne pouvais que l’approuver, tout conduit à l’échec, tout finit au cimetière. Vous pouvez faire ce que vous voulez, la mort nous emporte tous et alors tout est terminé. La plupart se laissent emporter par la mort dés l’âge de dix-sept ou dix-huit ans. Les jeunes d’aujourd’hui se jettent littéralement dans les bras de la mort. À douze ou quatorze ans, ils sont déjà morts.

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À une table voisine, un vieux monsieur d’allure très distinguée et qui suivait notre conversation, l’interrompit pour lui demander ce qu’il pensait de la lecture nihiliste de son œuvre. Visiblement irrité, Thomas Bernhard lui répondit : « Je m’en bats l’œil, ça m’est complètement égal la façon dont les gens lisent mes textes. » Le vieux monsieur insista : « Même s’ils vous appellent ensuite pour vous dire qu’ils ont envie de se suicider avec vous ? » Thomas Bernhard coupa court à la conversation assez sèchement : « Dieu merci, presque personne ne m’appelle plus. » Puis, il se tourna vers moi et me dit : « Qu’est-ce qu’ils peuvent être raseurs ces piliers de café. »

Puis dans un monologue dont je ne saisissais pas tout, il évoqua le mariage idéal : il ne peut exister que si la femme est la servante de l’homme. Évidemment, ce n’est jamais le cas. Alors autant rester célibataire. Oui, ajouta-t’il, j’ai bien aimé : « Les belles endormies » de Kawabata. Et aussi la façon dont il s’est donné la mort. C’est d’ailleurs la meilleure chose qu’un écrivain puisse faire : se donner la mort. Il me regarda fixement et grommela : « Si tu te suicidais maintenant, j’aurais le plus grand respect pour toi. »

Sur ces mots, je me réveillai encore interloqué. Et je me demandai si le respect de qui que ce soit, fût-ce de Thomas Bernhard, m’importait. La réponse fut évidemment : non. Et je ne doutais pas que c’était celle qu’il attendait de ma part.

Woody Allen et l’étudiante de Belfort

Son meilleur film, « Annie Hall » , confession d’une mélancolie poignante – celle des illusions perdues et des amours enfuies – , Woody Allen le clôt sur un mot d’esprit qui m’a beaucoup servi lorsque je me piquais de psychiatrie. C’est l’histoire d’un homme qui consulte un ponte de la médecine et lui dit : «  Docteur, mon frère est fou, il se prend pour une poule ! » « Eh bien, faites-le enfermer », lui suggère le psychiatre. Sur quoi l’homme lui répond : « Je le ferais bien, mais j’ai besoin des œufs ! »

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Commentaire de Woody Allen : c’est à peu près comme ça que j’ai tendance à voir les relations entre les êtres…complètement irrationnelles, folles et absurdes…mais que nous recherchons néanmoins, parce que nous avons besoin d’œufs…

Le plus insensé, c’est cette jeune fille de Belfort qui a vendu ses bijoux de famille pour passer quelques nuits avec moi. J’ignore tout d’elle. Elle me dit être dégoûtée de l’existence, suicidaire et apprécier les Schlager des années soixante, donc correspondre parfaitement à la typologie jaccardienne. Je l’ai vivement dissuadée de me rejoindre rue Oudinot, sans doute en pure perte. Évidemment, il est toujours possible que ce soit une aimable plaisanterie concoctée par mes potes. Sa photo laisse présager le meilleur, ce qui n’est pas un bon signe.

En revanche, j’ai bien reçu ce matin : « Soit dit en passant », l’autobiographie de Woody Allen. J’y reviendrai. Et pour conclure ce mot de Woody : « Je ne crois pas à l’au-delà, mais j’emmène quand même un caleçon de rechange. »

Dans la vie, il n’y a guère que deux choix possibles : une corde pour se pendre ou suivre la voix de la raison. L’étudiante de Belfort a opté pour la raison et remis à plus tard son séjour à Paris. Cela m’a soulagé et donné le temps de me plonger dans l’autobiographie de Woody Allen. Il l’a dédiée à Soon-Yi, « la meilleure d’entre toutes », non sans ajouter malicieusement : elle me mangeait dans la main, jusqu’au jour où j’ai vu qu’il me manquait un bras. C’est sans doute le destin de tout couple qui ne prend pas la décision de se séparer dès lors que la routine s’installe, d’autant qu’en général, l’homme recherche des aventures sans lendemain, alors que la femme veut des lendemains sans aventure.

Dans le cas de Soon-Yi, l’affaire est plus complexe, Woody Allen ayant été accusé d’être un père incestueux et violeur. Difficile dans ces conditions de l’abandonner, d’autant plus que Mia Farrow le poursuivait de sa haine et qu’il était devenu la cible des féministes. Et puis, être un paria offre quelques avantages qu’il énumère avec son humour insubmersible. «  Tout d’abord, écrit-il, on ne vous demande pas sans arrêt de monter sur un podium, d’écrire des phrases élogieuses sur toutes sortes de livres, de sauver des baleines ou de faire des discours pour des remises de diplômes – sans compter qu’un type dont la connaissance de la Constitution américaine se limite à l’amendement qui a aboli la Prohibition n’est pas forcément un bon choix pour inspirer des étudiants. » Il raconte que Hillary Clinton a refusé le don qu’il voulait lui faire pour sa campagne électorale. C’est dire si elle méritait de perdre contre Donald Trump.

C’est d’ailleurs la grande chance de Woody Allen, il y revient souvent, d’avoir eu le sens de l’humour, sinon il aurait fini comme pleureuse professionnelle dans les enterrements ou monstre dans une foire. Son seul regret : n’avoir jamais réalisé un seul grand film. On le lui pardonnera d’autant plus volontiers qu’il a enchanté notre jeunesse ( en tout cas la mienne), la prolongeant jusqu’à lecture de son autobiographie qui vaut bien les quelques nuits que j’aurais passés avec une étudiante de Belfort qui ignore sans doute jusqu’à son existence. Woody Allen dit qu’il aurait volontiers échangé son talent contre celui de Fred Astaire. Je le rassure : il a été notre Fred Astaire.

LE BILLET DU VAURIEN – LES CONFESSIONS D’HENRI GUILLEMIN

Peu de professeurs auront laissé une empreinte aussi forte sur ce qui me tenait lieu d’intelligence qu’Henri Guillemin. Ses cours à l’Abbaye Royale de Saint-Maurice étaient époustouflants : il délayait son cœur dans chacune de ses analyses d’écrivains que tantôt il adulait, comme Victor Hugo, Bernanos ou Claudel dont il était très proche ou qu’il flinguait avec une liberté de ton qui nous ravissait et nous surprenait tout à la fois. Gide ? « Une boursouflure ». Malraux ? « Un cabotin ». Benjamin Constant ? « Un arriviste ». Alfred de Vigny ? « Un indicateur de police ». Il y avait du commissaire Maigret en lui, un goût pour la filature et un refus de croire à l’histoire officielle : autant croire des criminels sur parole, nous enseignait-il.

Par la suite, je l’ai retrouvé à la télévision suisse et, en dépit de son catholicisme de gauche, je succombais à son charme. Sa voix surtout que j’essayais en vain d’imiter et son art de la mise en scène qui parfois nous arrachait des larmes. J’ai vu au Buffet de la Gare de Lausanne, lors d’une réunion du Parti socialiste, des militants en larmes quand il évoquait la mort de Jaurès. C’était un immense érudit et un très grand orateur : il avait, nous confiait – il , beaucoup appris de Maurice Chevalier. Mais c’était surtout un homme d’une générosité exceptionnelle, fidèle à ses convictions et rebelle à toute forme de conformisme. Quand son ami François Mauriac lui avait suggéré de se présenter à l’Académie française, il lui avait répondu : « Il y a des vérités qu’on ne peut plus dire en costume de carnaval. »


Les Archives de la TSR ont eu l’excellente idée de mettre en ligne ses conférences, notamment sur YouTube, où près de
trente ans après sa mort en 1992, elles cartonnent encore. Célèbre en Suisse où il s’était retiré, il était en revanche interdit de télévision en France sous Pompidou et Giscard qui le jugeaient trop iconoclaste. Peu lui importait, il préférait vivre à Neuchâtel, là où sont déposées les archives de la correspondance de Jean-Jacques Rousseau, son auteur de prédilection. Neuchâtel où il s’était réfugié en 1942 après avoir été dénoncé comme gaulliste par « Je suis partout ». Après la guerre, il occupera longtemps le poste de conseiller culturel à l’ambassade de France à Berne. Humaniste dans le meilleur sens du terme, il était évidemment à l’opposé des structuralistes et se réclamer de lui dans les années soixante-dix était pratiquement une forme d’hérésie. Il était vomi par les intellectuels qui tenaient alors le haut du pavé. Je suis resté fidèle à Henri Guillemin et même si je ne partageais pas son catholicisme et si son idéalisme me laissait perplexe, j’avais la même passion que lui ( il me l’a transmise ) : chercher à trouver ce qui se cache sous les mensonges accumulés. Et surtout essayer de ne pas se tromper sur le sens de ce mot : aimer.

Et c’est là que j’en viens à une confession d’Henri Guillemin qui figure dans ses conversations avec Jean Lacouture . En 1927, il est à l’École Normale Supérieure, rue d’Ulm, avec pour condisciples Jean-Paul Sartre et NIzan. C’est là qu’il a été déniaisé par une Bretonne qui se faisait passer pour la fille d’un amiral, ce qui l’avait ébloui. François Mauriac à qui il l’avait présentée lui avait fait pour unique commentaire : « Vous avez bien mal choisi. » La liaison s’est néanmoins longtemps poursuivie jusqu’à ce qu’il apprenne qu’il n’était pas le seul à partager ses faveurs : c’était une cocotte entretenue par de vieux messieurs et qui se divertissait avec de jeunes normaliens. Ça m’a tout de même « dépris », ajoute Guillemin qui épousera par la suite Jacqueline, une jeune et fraîche catholique, par l’entremise de son maître spirituel, Marc Sangnier.

On apprend aussi dans ces confidences à Jean Lacouture que le jeune Sartre ne s’intéressait absolument pas à la politique et qu’il était un « coureur de jupons » goûtant particulièrement les blagues grivoises, cependant que Nizan se passionnait pour le fascisme au point d’adhérer au groupe Valois, un groupuscule dissident de l’Action française, avant de faire volte-face et de devenir communiste. Quiconque s’intéresse à l’histoire littéraire en France au vingtième siècle se doit de lire ces conversations avec Jean Lacouture que j’ai retrouvées récemment dans ma bibliothèque. C’est un document précieux. Il était paru aux éditions Arléa sous le titre un peu niais : « Une certaine espérance. »

LE BILLET DU VAURIEN – OLIVIER MATHIEU MET SON CŒUR À NU…

Par principe, je ne parle jamais des livres dont je suis un des personnages. Mais si je ne le fais pas pour Olivier Mathieu, qui lira : « Mon Coeur sur l’Échiqier » publié chez un éditeur inconnu par un auteur qui ne l’est pas moins ? Pire qu’inconnu d’ailleurs : un réprouvé, un maverick comme on dit aux ÉtatsUnis pour désigner un cheval sauvage qui ne suit jamais le troupeau. «  Seuls sont les indomptables » de David Miller avec Kirk Douglas est d’ailleurs un des films préférés d’Olivier Mathieu. Est-ce à dire qu’il est irréprochable ? Certes non : il a aidé ses ennemis à creuser sa tombe en tenant des propos ignobles sur les Juifs et on ne le lui a jamais pardonné. C’était il y a plus de trente ans. Il y a des provocations qui se paient d’autant plus chèrement que leur auteur n’y adhérait même pas.

Olivier Mathieu a choisi la voie de l’exil et d’une forme de rédemption à travers la littérature. Il s’est passionné également pour un autre réprouvé, le photographe David Hamilton, dont il a tenté d’élucider les circonstances de la mort. Oui, répétons-le, Olivier Mathieu est un infréquentable qui vomit sur l’extrême-droite dans son dernier livre tout en affichant son goût pour les Lolitas et en défendant Gabriel Matzneff, autre exilé en Italie.

Par curiosité, j’avais lu son portrait de l’actrice Dawn Dunlap qui était l’égérie de David Hamilton, tout comme Louise Brooks le fut pour Pabst. Je l’avais trouvé excellent. Plus personnel, « Mon Coeur sur l’Echiquier » ne l’est pas moins. Il faut le lire en écoutant « Melancolia in september » de Peppino Di Capri et en buvant quelques rasades de whisky japonais. Un homme qui se livre nu, tel qu’il est, est toujours émouvant. Et pour avoir passé quelques soirées avec lui chez Yushi, j’ai entendu sa voix dans son écriture. C’est un ensorceleur pris au piège de ses sortilèges. Et parfois un vieil homme dont l’émotion est contagieuse, notamment lorsqu’il parle de Gabriel un petit enfant qu’il considérait comme son fils et que la mort lui a arraché. « Ta mort prématurée, Gabriel, écrit-il, aura été mon dernier chagrin de vieil homme. Et quand nous serons tous les deux morts, Gabriel, nous serons toujours copains. » Il lui avait appris à jouer aux échecs. Ça crée des liens indestructibles. Tout ce livre n’aura finalement été écrit que pour conjurer cette mort et se préparer soi-même au grand saut dans le vide. Chacun, conclut Olivier Mathieu, se souviendra de moi pour le meilleur et pour le pire à sa façon. Ou m’oubliera. Le meilleur se trouve dans ces pages testamentaires autour desquelles virevoltent également de délicieuses nymphettes.

 

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Olivier Mathieu : « Mon Coeur sur l’Echiquier » Ed. Des Petits Bonheurs. 52, rue de Vincennes. 44600 Saint-Nazaire. France.

LE MALADE IMAGINAIRE

Souvent, en fin de soirée, tout en dégustant un sorbet poire à la cannelle, je fais un tour des chaînes d’info en continu. Et je tombe régulièrement sur une femme à l’allure de sorcière, une certaine Françoise D. , qui exhorte tous ses compatriotes à porter un masque. Une amende devrait même punir ceux qui n’obtempéraient pas ! C’est une idée fixe chez elle. Les autres invités finissent par abonder dans son sens comme le font les psychiatres face à des forcenés qu’on ne ramènera jamais à la raison. Elle est vraisemblablement de gauche, car elle applaudit toutes les mesures prises par le gouvernement pour limiter les libertés. Notamment, puisque nous sommes conviés depuis trois mois à un grand voyage en absurdie, le concept de «  plage dynamique ». Je me réjouis que le destin m’ait épargné une mère comme elle, protectrice et étouffante de conformisme.
Le meilleur test pour mesurer le degré de misère intellectuelle de vos interlocuteurs en France aujourd’hui est d’observer leur visage grimaçant, voire haineux, dès qu’on évoque Donald Trump. Voilà qui me le rend presque sympathique : nettoyer ses poumons à l’eau de Javel, il fallait le faire !
Excellente chronique de Frédéric Beigbeder dans «  Le Figaro Magazine » sur Molière et son « Malade imaginaire », article qui s’achève ainsi : « Le monde progresse, la génétique rassure, la biochimie prolonge et la réplique de Béralde – « C’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout; et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies »  – est une citation scandaleuse que nous désapprouvons dans ce magazine lu abondamment dans les salles d’attente de grands professionnels. » Il va de soi que le docteur Knock de Jules Romain avec l’inoubliable Louis Jouvet ne sera pas projeté à la télévision et que nos grands prêtres de la médecine sont tout aujourd’hui sauf des charlatans. Et pourtant Molière est plus que jamais d’actualité, lui qui se gaussait de ces mythomanes prétentieux au jargon fumeux qui s’enrichissent grâce à notre peur de la mort. Ils le savent bien pourtant : l’angoisse tue plus sûrement que n’importe quel virus ! Et pour conclure dans la bonne humeur, cette réplique de Michel Audiard :
  • Avez-vous un médecin de famille ?
  • Non, je suis orphelin.