LES FEMMES SE SENTENT-ELLES VRAIMENT OPPRIMÉES ?

Je me garderai bien de répondre à leur place, sinon pour avouer que je considère les femmes comme des animaux dangereux dont on ne se méfiera jamais assez. Je suis d’ailleurs toujours surpris de voir comment avec des techniques assez raffinées, elles parviennent à mettre en laisse « l’homme de leur vie » et à voir comment ce dernier se soumet volontiers à leurs caprices et, pour le dire simplement, ont peur d’elles. En jouant le rôle de la victime, elle tissent des pièges dont l’homme est incapable de se dépêtrer et finit, par lâcheté, à s’accommoder, persuadé qu’il est un incorrigible égoïste dont la rédemption passe par la libération du petit être fragile et sans défense dont il abuse.
J’en parlais avec une amie colombienne qui, pour une fois, abonda dans mon sens : « Si les femmes se sentaient opprimées par les hommes, elles éprouveraient envers eux le sentiment de haine ou de peur qu’inspire tout oppresseur. » Or, ajouta-t’elle, la femme n’a pas du tout l’impression d’être sous tutelle. L’une des nombreuses vérités déprimantes concernant les rapports entre les deux sexes est que, dans l’univers de la femme, l’homme n’existe pratiquement pas. Il n’y occupe pas la place nécessaire pour qu’elle se révolte contre lui. En revanche, elle entreprendra tout pour que les hommes dont elle dépend complaisamment, notamment sur le plan matériel, luttent avec encore plus d’acharnement pour lui assurer des conditions de vie qui leur donneront une supériorité sur les autres femmes. Le cinéma hollywoodien du siècle passé en a fait le thème d’innombrables films qui valent bien les revendications larmoyantes ou aigries qui défilent aujourd’hui sur les écrans.
Mon amie colombienne revint sur un point avec lequel je ne pouvais qu’être d’accord , à savoir que quoi que fassent les hommes pour en imposer aux femmes, ils ne comptent pas. Dans le monde des femmes, seules comptent les autres femmes.
Et souvenons-nous de ce que chante Marlène Dietrich dans « L’ange bleu » :« Les hommes tournoient autour de moiComme des mites autour de la flamme Et s’ils se brûlent, Eh bien, qu’y puis-je? Rien. »
Et quand les hommes rient du misérable personnage qu’est Unrath, le professeur de lycée, ils répugnent à se voir dans ce miroir. Alors qu’ils écoutent le « tube » de Nancy Sinatra : « Ces bottes sont faites pour marcher – et c’est ce qu’elles vont faire. Mais un de ces jours ces bottes marcheront sur vous…» Ce « tube » satisfait aussi bien la nostalgie qu’a l’homme d’adorer une déesse impitoyable que la revendication de la femme à la toute-puissance.
Et l’amour dans tout cela ? ai-je demandé à mon amie colombienne. Elle m’a répondu en riant : « Avec l’amour l’homme se trompe lui-même et dissimule sa lâcheté. » Il parvient même à se persuader que son esclavage vis-à-vis de la femme a une haute valeur morale. Il n’a pas conscience que la femme est froide et sans pitié. Et que plus il lui prodiguera des avantages, plus elle accroîtra ses exigences.
« Tu voulais savoir ce que je pensais de leur camelote féministe…je pourrais t’en révéler tellement plus… », conclut-elle. Je me gardai bien de la contredire.

L’HISTOIRE DES AMOURS QUE JE N’AI PAS VÉCUES…

Ne vous attendez pas à ce que je vous les énumère, même si ce sont sans doute celles qui ont le plus compté pour moi et que, même arrivé au terme de ma vie, je n’arrive pas à les oublier. Notamment celle de Maya Oesch, quinze ans, que j’avais invitée au cinéma Palace à Lausanne pour voir : « Manina, fille sans voiles » un des premiers films de Brigitte Bardot. Bien des années plus tard, je recevais à Paris une lettre de Maya qui regrettait que je ne l’eusse pas embrassée. J’étais alors trop orgueilleux pour prendre ce risque et c’est un autre homme qui la serrera de près dans un autre cinéma venant ajouter un chapitre glaçant à l’histoire des amours que je n’ai pas vécues. J’aurais au moins appris que Maya, en sanskrit, signifie illusion… et les illusions m’auront, elles, enseigné que la possibilité d’une réalisation improbable est déjà une forme de plaisir.
Arrivé au terme de ce paragraphe, le lecteur un peu futé aura perçu un pastiche de Marcel Proust. Je lui dois tout – ou presque tout. Mais de nouveaux manuscrits inédits sont encore là pour m’enchanter. Notamment celui où il observe que chaque fois où il lui était impossible de suivre une femme, notamment parce qu’il était en compagnie de sa grand-mère, il en passait presque immédiatement une autre encore plus jolie et qu’il regardait s’éloigner, impuissant et enchaîné à quelque nécessité maudite, avec l’anxiété où nous laisse la fuite à tout jamais d’un bonheur inconnu. Jamais, nous confie le jeune Marcel, je n’ai reconduit une vieille dame chez elle sans croiser une laitière de dix-sept ans qui s’en allait , élancée et rieuse, remarquant mon regard, ralentissant sa marche ou même tournant imperceptiblement la tête.

Mais l’expérience lui a appris – et nous a appris à nous tous fidèles lecteurs de Proust- que dans quelque direction qu’il se lance après avoir abrégé les adieux à la vieille dame, il ne retrouvera jamais la jolie laitière de dix-sept ans. Ainsi en va-t-il de nos amours qui, pour une raison que nous ne comprendrons jamais, nous laissent épuisés et hagards, ce qui est sans doute encore préférable à ce qui serait advenu à supposer qu’elle nous ait suivi dans notre studio. Il m’est arrivé aussi dans ma jeunesse de parvenir à mes fins – ce n’était pas une laitière, mais une coiffeuse- et de l’avoir abandonnée par un stupide préjugé de classe : un étudiant à Sciences Po ne se commet pas avec une shampouineuse. J’étais encore plus con que je ne l’imaginais. Je ne l’ai jamais retrouvée et c’est ainsi que la vie nous punit. Elle s’appelait Marianne Schoch. Mon seul espoir est qu’elle n’ait pas échappé à Marcel Proust et que, comme la jeune laitière, elle figure dans les soixante-quinze feuillets inédits conservés par Bernard de Fallois et publiés par Gallimard.

L’ÉTERNEL ET LE TÉLÉPHONE

À quoi s’adosser quand l’Éternel ne répond plus au téléphone ? Ou pour reprendre la question plus explicite de Jean Wahl : « Quelle forme doit prendre la philosophie après le passage de Nietzsche et de Kierkegaard ?» La même question se pose après le passage de Proust et révèle combien nous sommes devenus fragiles : ne nous reste-t-il plus qu’à nous installer dans le provisoire et l’instable dans lequel le monde va devoir vivre ?


Ces questions, je les ai retrouvées admirablement formulées dans la : « Nouvelle Revue Française » ( juillet 2021 ) dans deux articles qui se répondent : l’un porte sur la correspondance de Jean Wahl et de Karl Jaspers à propos de Descartes et de Kierkegaard, l’autre sur Proust et Schlumberger. J’ai bien peur que Dieu ne répondant plus au téléphone, elles heurteront notre analphabétisme avancé. Est-ce une raison suffisante pour renoncer à s’y coltiner ?
La réalité n’existe pas pour nous tant qu’elle n’a pas été recréée par notre pensée, nous souffle le narrateur des « Intermittences du cœur » du fait de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments. D’où l’impérieuse nécessité de se couper du monde extérieur afin d’échapper au présent et de se perdre dans les souvenirs de son passé.
Est-ce encore possible ? Vivant quatre-vingt-onze ans, Schlumberger fut un des témoins du basculement anthropologique de la modernité et vit s’écorner le durable en faveur de l’éphémère : Dieu ne répondait plus au téléphone. Il avait cédé sa place aux psychanalystes et observait de loin, de très loin, une humanité qui pensait l’avoir remplacé avec le Net : décidément son expérience avait raté. Il s’en consolait en songeant qu’elle n’en avait plus pour longtemps. D’ailleurs la panique et un vent de folie avaient saisi les humains quand pour se divertir il leur avait envoyé quelques inoffensifs virus. Il se demandait pourquoi ils avaient si peur de mourir, alors que leur vie oscillait entre des divertissements oiseux et des récriminations vaines.

Certes, il restait : « La Nouvelle Revue Française »…mais pour combien de temps encore ?

SCHOPENHAUER, L’ICONOCLASTE !

C’est la prestigieuse revue : « Westminster Review » qui lança Schopenhauer avec une étude intitulée : « L’iconoclasme dans la philosophie allemande ». Le premier conseil que j’ ai retenu de lui et que j’ai suivi, est qu’il importe est de n’avoir en aucune manière besoin d’autrui et de le faire savoir : c’est l’unique manière de maintenir sa supériorité dans les relations humaines.
Xxxxxxxxxx
Autre leçon à ne jamais oublier : « Ni aimer, ni haïr », voilà la moitié de la sagesse. « Ne rien dire et ne rien croire », voilà l’autre moitié. Cela requiert une discipline intellectuelle dont même Schopenhauer n’était pas capable. Personne n’a autant haï sa mère que lui, ce qui est plutôt un bon signe.
Xxxxxxxxxx
Pendant trente ans, Schopenhauer a tenu son journal intime qu’ il avait intitulé : « Pour moi-même » et qui a été détruit à sa mort. Il en reste quarante-sept pages à la fin de ses manuscrits inédits. J’en ai retenu que quand il a avait appris la mort de Caroline Marquet qu’il avait frappée dans l’escalier, la jugeant trop bruyante, il griffonna : « Quand une vieille femme meurt, le fardeau disparaît ». Il est vrai qu’il avait une rente à lui verser….
Xxxxxxxxxx
Quand Schopenhauer répondit à une question de l’un de ses interlocuteurs « Je ne sais pas », ce dernier dit en ricanant : « Eh bien, je pensais qu’un grand sage comme vous avait réponse à tout », Schopenhauer répliqua : « Non, le savoir est limité ; seule la bêtise est sans limites. ».
Xxxxxxx
La conception schopenhauerienne de la tragédie : le héros n’expie pas ses péchés individuels, mais le péché originel, c’est-à -dire le crime de l’existence elle-même. Comme le répète Cioran après
Schopenhauer, nous avons tous le sentiment d’être tout et la certitude de n’être rien. Cette certitude, qu’elle soit fondée ou non, est malgré tout une sacrée consolation. D’ ailleurs, on ne vit même pas une fois.
Xxxxxxxxxx
Une conclusion qui n’en est pas une, mais qui mérite d’être méditée : : « La bonté absolue est à peine moins dangereuse que le mal absolu »

MAGDA GOEBBELS ETLA CARTOMANCIENNE RUSSE

Une femme qui tue ses six enfants, mérite à défaut de notre admiration, au moins notre attention. D’autant plus que c’est dans le bunker de l’oncle Adolf – c’est ainsi que l’appelaient ses filles – et contre l’ordre de ce dernier, qu’elle a délibérément assassiné : Helga née en 1932, Hilde, née en 1934, Helmuth né en 1935, Holde, née en 1937, Heda née en 1938 et Heide née en 1940. Leurs prénoms débutent tous par un H ce qui en dit long sur la vénération qu’elle portait à Hitler.
Si l’on ajoute à cela qu’elle fut l’épouse de Joseph Goebbel, épouse malheureuse et souvent humiliée par le numéro deux du parti nazi, mais protégée par Hitler qui la jugeait fascinante, l’envie nous prend d’en savoir un peu plus sur cette jeune mère, suicidée à l’âge de quarante-quatre ans, que rien ne prédisposait à devenir l’icône du Troisième Reich. Encore que….
Encore que, à l’âge de treize ans, une cartomancienne russe, Frau Kowalski, lui proposa de lire son avenir grâce aux cartes. Bien que Magda se vante d’être rationaliste, elle accepte. Sa mère a raconté la scène : « La voyante demanda à Magda de couper les cartes de la main gauche, puis elle les disposa méthodiquement en quatre rangs. Subitement, elle les battit à nouveau. « Je ne veux pas voir une chose pareille ! », dit-elle textuellement. « Nul ne peut avoir autant de chance ! » Elle prit ensuite la main de Magda et en étudia attentivement les lignes, longuement. Enfin, elle déclara : « Un jour, tu seras une reine de la vie, mais la fin sera terrible…»
La fin chacun la connaît : le lendemain de la mort de Hitler et d’Eva Braun, elle habille ses enfants de vêtements blancs, leur donne des somnifères et une fois endormis leur met des ampoules de cyanure dans la bouche. Goebbels n’était pas présent, écrivant frénétiquement son journal. Quelques heures plus tard, il lui confia une ampoule de cyanure qu’elle avala avant que lui-même ne se suicide d’un coup de feu. Conformément à ses ordres, les deux corps seront brûlés par des officiers de la SS.
Dans une lettre qu’ elle écrivit peu avant à son fils Harald, né d’ un premier mariage avec l’industriel Günther Quandt de vingt ans son ainé, elle précisa que certes tout le monde doit mourir un jour, mais qu’ il est plus beau de vivre brièvement avec honneur et courage, que d’avoir une vie longue dans des conditions honteuses. Plus cynique, et comme s’il s’en félicitait, Goebbels acheva simplement son journal par ces mots : « Si nous succombons, pendant des siècles nos noms seront maudits. »
La cartomancienne russe aurait-elle vu juste ?

ET YALOM A PLEURÉ…

Les Français ont Lacan. Les Américains ont Irvin Yalom. Quand j’ai vu le film de Sabine Gisiger :  » Irvin Yalom, la thérapie du bonheur « , j’ai compris pourquoi il n’y avait dans la grande salle de l’Arlequin que trois spectateurs : une très vieille dame, le romancier américain Steven Sampson et moi- même. Sur l’écran Yalom, visiblement affaibli par l’âge, citait Kant et Schopenhauer. Il donnait l’impression d’un homme apaisé qui ne verra plus le soleil, mais qui contemple une dernière fois le ciel étoilé face à la mer. Ce qu’il avait retenu de ses années de psychiatrie tenait en quelques phrases plutôt banales du genre : les hommes sont toujours plus malheureux qu’ils ne l’imaginent et par ailleurs ils n’accèdent qu’exceptionnellement à l’âge adulte dont personne ne sait précisément en quoi il consiste.
La seule différence entre les enfants et les adultes est le prix de leurs jouets.

Ce qui est émouvant chez Yalom, c’est qu’il ne cherche jamais à paraître plus grand qu’il n’est. Le film que lui a consacré Sabine Gisiger est une leçon d’humilité. Qualité peu répandue en France et encore moins chez les lacaniens. Yalom est demeuré ce petit garçon juif dont les parents avaient fui les pogroms dans les années 1920. Il n’a jamais très bien su d’où il venait – Russie ou Pologne sans doute -, ni pratiqué une religion. Ses parents tenaient une petite épicerie à Washington, les seuls juifs blancs dans un quartier noir. Irvin ne parlait pas à sa mère et avait peu de contact avec son père qu’il jugeait trop soumis. Bien des années plus tard quand il donnait des conférences sur la psychiatrie, sa mère quittait l’auditoire au moment des questions : elle avait peur qu’il ne trouve pas la bonne réponse. Tout ce qu’il dit avec une simplicité émouvante dans ce film pourrait s’adresser à sa mère.  » Tu vois, maman, nous sommes tous embraqués sur le même bateau, nous sommes tous confrontés à notre disparition et nous nous demandons quel sens ce voyage incertain a bien pu avoir.  » Irvin n’était pas un enfant heureux et cela se perçoit tout au long du film. Il n’était jamais à sa place ni comme psychanalyste, ni comme professeur de psychiatrie, ni comme mari, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’ écrire de bons romans est la meilleure chose qu’un homme puisse faire dans sa vie. Et il l’a fait. Il avait rêvé d’être Dostoïevski ou Tolstoî. Les rêves d’enfant lorsqu’ils se réalisent apportent une paix intérieure qui se lit sur le visage. C’est peut-être cela la thérapie du bonheur. Être parvenu, grâce à Spinoza, Nietzsche ou Schopenhauter, à renouer un dialogue intime avec ses parents, même s’ils ne savaient pas lire. Sa mère, elle, bien qu’aveugle à la fin de sa vie tenait toujours un livre de son fils entre ses bras. Quand il l’a découvert, il a pleuré. Tout ce que je viens de raconter là fera sans doute ricaner des psychanalystes français. Il y a une forme d’humanité qui vaut toutes les acrobaties intellectuelles. Irvin Yalom l’incarne dans ce documentaire par ailleurs trop lisse et trop convenu. Et si l’on pouvait définitivement arrêter de filmer les bas-fonds marins pour évoquer les forces obscures de l’inconscient, quel soulagement ce serait !

LE VIRUS DU DÉLABREMENT

Que dire de cet été qui s’achève avec quelques mesures sanitaires de plus, sinon que je l’ai traversé comme un mauvais rêve ? J’en garderai l’image de ce moineau égaré dans la cage de mon escalier, tentant frénétiquement de s’en échapper, frappant les vitres closes avec son bec et mourant d’épuisement ou de panique sur mon paillasson. Quand j’ai entrepris de le délivrer, il était trop tard. Il est toujours trop tard d’ailleurs quand j’entreprends quelque chose. La lâcheté, la paresse, le sentiment profond de l’inutilité de tout acte me conduisent à cette abstention qu’ensuite je me reproche. Ce n’est que que quand le drame s’achève que je comprends qu’il s’agissait d’un drame.
J’aurais certes pu me dire : qu’importe qu’il y ait à Paris un moineau de plus ou de moins ? Mais son cadavre encore chaud là devant ma porte, m’interdisait toute esquive.
Ma compagne, qui ne manquait pas de mordant, me dit que l’histoire de ce moineau résumait à elle seule l’histoire de toutes les femmes qui m’avaient aimée. Je n’eus même pas le courage de prendre ce petit cadavre encore doux et palpitant dans mes mains et de le descendre dans la cour. Ce fut mon amie qui s’en chargea. Ce qui lui traversa l’esprit pendant qu’elle descendait les six étages, je l’imagine sans peine : je vis avec un irresponsable doublé d’un couard. Mais comme les femmes savent d’instinct que l’irresponsabilité et l’égoïsme sont les deux vertus majeures des hommes, l’affaire en resta là.
Confortablement installé sur mon lit à écouter des slows, j’en arrivai à cette conclusion : tous ceux qui me laissent tomber ont raison; tous ceux qui me démolissent ont raison; tous ceux qui me dépouillent ont raison. Pourquoi ? Parce que j’ai gâché mes chances. Parce que mes ambitions étaient risibles – et que je ne les ai même pas réalisées. Parce que…..mais tous ces « parce que » sont également dérisoires et inutiles face à cette évidence : le manque de générosité est ce qui se paie le plus cher dans la vie – et c’est précisément ce dont j’ai manqué le plus. Maintenant que je suis atteint par le virus du délabrement, je choisis comme épitaphe : « Bon débarras ! »

LES DIEUX ET LES VITAMINES

Jon Ferguson est un mormon et une gloire du basket américain. Peut-être se souviendra-t-on de lui pour ces deux raisons, alors qu’ il a abandonné la foi de son enfance à vingt ans et renoncé au basket depuis des décennies. Il s’est installé à Morges au bord du lac Léman où il écrit des romans et des ouvrages de philosophie dans la ligne de Nietzsche.
Lors de la soirée que nous avons passée ensemble au Lausanne-Palace, il a posé la question suivante : de quoi auraient eu l’air les écrits de Nietzsche si Lou Salomé et lui avaient été fous amoureux l’un de de l’autre ? Est-ce que la naissance de l’amour aurait remplacé la mort de Dieu ? Probablement. Et cela n’aurait plus eu aucune importance que Dieu eût été mort ou vif.
Comme nous dînions dans la brasserie du Lausanne – Palace, il nous a fait remarquer que les Grecs ne savaient pas ce qu’étaient les vitamines, mais qu’ils adoraient les dieux. Aujourd’hui, nous ne savons pas ce sont les dieux, mais nous adorons les vitamines. Quelle sera la situation dans deux mille ans ? L’homme aura-t-‘il dépassé les dieux et les vitamines ?
Nous nous sommes également demandés si le nombre d’orgasmes que nous pouvons atteindre dans un hôtel est inversement proportionnel au nombre d’étoiles attribuées à l’établissement ? Serait-ce vrai pour tout dans la vie ?
Ces questions paradoxales émaillent le livre de John Ferguson : « Ouvrir la fenêtre » dans lequel je furète, surpris qu’il n’ait pas encore trouvé des lecteurs qui apprécient sa forme d’humour. Parfois, il se sent seul. Alors il remercie Dieu pour chaque appel téléphonique indésirable. Il note également que ces dernières années ont été une lutte afin d’éviter de devenir fou. Y a-t’il plus noble cause pour partir en guerre ?
Et, pour conclure, nous sommes revenus à Cioran qui est bien l’un des premiers penseurs occidentaux à avoir érigé un simple choix diététique en un véritable dilemme philosophique. Son « To be or not to be » se résumait pour lui en « Des légumes à l’eau ou la mort. »

SUBTILITÉS JAPONAISES

Il faut avoir vécu au Japon pour saisir que la langue japonaise, à l’opposé de toutes les autres, est faite pour couper court à la communication verbale. Il importe de laisser parler le néant et, surtout, de parvenir à transmettre ses pensées sans les dire. Comme dans les haïkus. Plus c’est bref, plus c’est profond.
À cet égard, Kierkegaard est très japonais quand il suggère qu’il convient de s’introduire comme un rêve dans l’esprit d’une jeune fille. Le grand art consiste à en sortir sans même l’éveiller. Avouerai-je que ne n’y suis jamais parvenu ?


Xxxxxxxxxx
Ce poème Zen de Sekishitsu que j’apprécie particulièrement, permettez-moi de le partager avec vous :
« Pendant soixante trois ansCette vieille bête maladroite S’est tirée d’affaire.Et maintenant, pieds nus, parcourt le vide…Quel non-sens ! »

Poème auquel dans un dernier chuchotement, il serait loisible de répondre : 
« La vie est comme nous l’avons trouvée La mort aussi.Un poème d’adieu ? Pourquoi insister ? »
Xxxxxxxxxx 

Longtemps, quand une femme mourait, on offrait ses vêtements au monastère bouddhiste qui en faisait des bannières : les kimonos flottaient au vent de l’impermanence, concentrant dans leurs plis gracieusement macabres toute la poésie des métamorphoses et des métempsycoses par lesquelles une amante, même morte, peut rester éternellement belle et désirable. Une femme disparaît, elle se réincarnera ailleurs, mais son vêtement vide symbolise ce qu’il y a de plus précieux en elle : son absence. Car c’est absente que l’homme l’aime pour mieux la rêver.

PÈRE, OÙ ES-TU ?

Il m’arrive, le plus souvent la nuit, d’appeler mon père – jamais ma mère. Il ne me répond pas. Le voudrait-il qu’ il ne le pourrait pas. Et puis, il estimait que chacun devait affronter ses heures de désarroi et qu’il n’ y avait pas de remèdes à la maladie humaine. Nul ne vous tendrait la main et lui moins que quiconque : n’y a-t-il jamais eu d’autre horizon que la souffrance et la solitude ?
J’y songeais en lisant les poèmes admirablement traduits de l’italien par Renato Weber de Pietro De Marchi : « le papier d’orange ». Je devais ce livre à Ivan Farron qui l’avait préfacé et me l’avait remis en songeant que la victoire miraculeuse de la Suisse sur la France, victoire qui lui avait arraché des larmes ( à moi aussi, je l’avoue ) me ferait d’autant plus apprécier les poèmes de Pietro De Marchi sur le football.
Je me souviens de mon père prenant des trains de nuit pour assister aux matches du Lausanne – Sports contre les Young – Boys. La vieillesse est un voyageur de nuit. J’imagine le bonheur qu’il aurait ressenti en voyant la modeste équipe suisse affronter l’arrogance des Français et l’emporter. On peut mourir pour moins que ça ! Mais mon père était déjà incinéré au cimetière de Montoie depuis près d’un demi-siècle. La dernière victoire qui lui avait arraché des larmes était celle de la Suisse contre l’Allemagne en 1938 au Parc des Princes. Il est vrai que l’enjeu dépassait alors tout ce qui était imaginable : la guerre l’emportait sur le jeu.
Pas d’apitoiement : chaque vieillard que je vois quand le temps se teinte d’octobre, semble me dire : « J’ai été ton père autrefois ». Et pour conclure avec Pietro de Marchi ce poème :
« Aimant les paradoxes, il avait écrit qu’au fond tout le monde mourait au bon moment.
Il eut une longue vie et finalement, épuisé, comme la Sybille, il voulait simplement pouvoir mourir
de mort naturelle sans prolongations Inutiles. »
Mais il aurait raté le tir au but de M’ Bappé et l’exploit du gardien suisse Yann Sommer. Peut-être eût-il alors concédé que la vie ne comporte pas que des désagréments.