QUAND MON ÂME S’ENVOLE…

Oui, la vieillesse est bel et bien un voyageur de nuit : la terre lui est cachée; elle ne découvre plus que le ciel. Et c’est souvent alors, écrivait Chateaubriand, que l’âme des hommes de génie s’envole avec un dernier chef-d’œuvre. Ont-ils conscience que leur flux vital a été tout entier absorbé par leur œuvre et que, pressés comme des citrons, l’idée d’un texte définitif ne relève plus plus que de la religion ou de la fatigue ? Et pourtant renoncer leur semblerait indigne. Ils se demandent parfois où va le vide qui les entraîne. Lao-Tseu répondrait : le vide va et et vient comme le vent. Parfois, nous disons au revoir à quelque chose ou à quelqu’un, mais nous ne savons plus à qui. Ces adieux sont notre chef d’œuvre à nous qui ne sommes pas des génies, juste des silhouettes titubant dans le vent, pauvres débris d’humanité mûrs pour l’éternité.
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Kenneth White me rappelait que Nietzsche ne disait jamais Nice, mais toujours Nizza, la forme italienne qu’il entendait autour de lui. « Nietzsche à Nizza » : la sonorité même de la chose suffisait à lui donner la sensation d’avoir enfin trouvé son lieu, le lieu parfait pour le thème principal de tous ces kilos de manuscrits qu’il coltinait toujours avec lui. 
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Quand quelqu’un me demande où il conviendrait de voyager, je lui réponds toujours : en direction de votre peur. Rares sont ceux qui me prennent au sérieux. Plus rares encore ceux qui sont prêts à me suivre. Pourtant, je ne connais pas d’autre destination. Pour les rassurer sur mon état de santé mentale, je leur parle de Lao-Tseu qui partit un jour pour l’Ouest sur le dos d’un buffle aux yeux bleus. On ne l’a jamais revu. Ce fut son ultime chef-d’œuvre. 
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Je ne suis qu’une vieille bête maladroite, disait ce poète zen dont le nom m’échappe. Il ajoutait qu’il ne comprenait pas comment pendant des décennies il ‘était tiré d’affaire. « Et maintenant, pieds nus, je parcours le vide. Quel non-sens ! »
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Que faire quand on a perdu son punch, temporairement ou définitivement ? Je suis d’accord avec Raymond Chandler : quand on ne peut plus lancer de bonnes balles, c’est son cœur qu’il faut lancer. Le champion lance toujours quelque chose. Il ne va quand même pas s’asseoir au vestiaire pour pleurer.
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La vie est comme nous l’avons trouvée, la mort aussi dit Lao-Tseu. Un poème d’adieu ? Pourquoi insister ? Il s’éloigna sur son buffle aux yeux bleus. Comme j’aurais aimé le suivre !

PAUVRE HOUELLEBECQ !

Michel Houellebecq n’hésite pas à écrire dans Le Figaro du 6 avril qu’une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout doit au respect ! On peut avoir du respect pour ses proches, voire pour soi-même, mais pour une civilisation….admettons que Houllebecq ait une forme de génie qui lui permet d’embrasser les civilisations les plus diverses et de leur accorder de bons ou de mauvais ponts. Évidemment, si la civilisation européenne perdait la considération que Michel Houllebecq daigne lui accorder dans ses bons jours, nous en serions terrassés. Déjà que nous n’en menons pas large : l’islam a juré notre perte et même ce cher Tariq Ramadan pousse la chansonnette pour que les damnés de la terre prennent leur revanche sur les innombrables affronts que l’homme blanc leur a infligés.
Je suppose que Houllebecq devait éprouver un sentiment de honte lorsque le droit à l’avortement a été admis. Et voici maintenant le coup fatal : la légalisation de l’euthanasie. Peut-être pourrions-nous rappeler à notre illustre romancier ce mot de Benjamin Constant : « Le suicide est un moyen d’indépendance et, à cet égard, tous les pouvoirs le haïssent. » Et pourquoi seuls les médecins et les chimistes auraient – ils accès en France à la technologie pharmaceutique du suicide ? Pourquoi chacun n’aurait-il pas le même « droit » de se tuer facilement, sans souffrance et sûrement ? Houllebecq serait-il devenu élitiste ? Ou ne parvient-il pas à comprendre que si certains considèrent le désir de vivre comme une aspiration légitime, d’autres tiennent à abréger la nuit qu’ils ont à passer dans une mauvaise auberge, pour citer sainte Thérèse d’Avila.
Est- il bien nécessaire d’interner dans des hôpitaux psychiatriques ceux qui ont une prédilection pour la mort, de leur donner des électrochocs et des sédatifs pour leur enlever cette fâcheuse idée que les menus plaisirs de l’existence méritent qu’on en jouisse ad nauseam, comme le préconise Houllebecq, dérobant par là-même à l’être humain la seule valeur spirituelle dont il a besoin pour vivre une vie pleine de sens ou pour mourir d’une mort pleine de sens, elle aussi : le respect de ses propres décisions ?
Quant à la légalisation de l’euthanasie qui est plutôt à l’honneur d’une civilisation, il est étrange que des pays aussi divers par leur culture ou leur religion que l’Espagne, la Belgique ou la Suisse l’aient adopté sans s’effondrer aussitôt. Certes, ils ont perdu le respect de Houllebecq et c’est terriblement fâcheux. Notre romancier préfère sans doute que des brigades de gendarmes traquent les trafiquants de Nembutal en France et punissent les contrevenants – des retraités en général – d’amendes salées, voire d’une peine de prison. Félicitations à Houllebecq de défendre une conception aussi limitée de la liberté et, en dépit de la noirceur de ses romans, d’avoir un appétit de vivre que rien ne semble devoir entamer.

LA PROFESSION DE FOI DE WITTGENSTEIN

Wittgenstein, c’est à la fois Héraclite ( pour l’Obscurité ) et Rimbaud ( pour le Mythe ).
Pendant la Première Guerre mondiale, Wittgenstein lisait les « Essays » d’Emerson qui faisaient écho à ses préoccupations morales. Notamment ce passage : « Après une victoire politique, une augmentation de revenus, la guérison d’une maladie, le retour d’un ami absent ou tout autre événement heureux, on pense que des temps favorables s’annoncent à nous. Il ne faut pas le croire. Rien ne peut nous apporter la paix, sinon nous-même. Rien d’autre ne peut nous apporter la paix que le triomphe des principes. »
Ce que Wittgenstein appréciait chez Emerson, et qui fait défaut aux écrivains français, c’est « une référence constante à la vérité morale. » À l’instar de Goethe, Wittgenstein était en quête d’une conception élevée du monde, mais dépouillée des atours de la religion. Mc Guiness qui a traduit en anglais le « Tractatus » suggère une filiation entre Emerson et Wittgenstein : « À lire Emerson, on pense irrésistiblement, au fil des pages, au « Tractatus » et aux « Carnets de la guerre. »
Bertrand Russell chercha à dissuader Wittgenstein de vivre seul en Norvège pendant deux ans. « Je lui ai dit, raconte Russell, qu’il ferait sombre et il m’a dit qu’il détestait la lumière. Je lui ai dit qu’il serait seul et il m’a dit qu’il prostituait son esprit en parlant avec des gens intelligents. Je lui ai dit qu’il était fou et il m’a répondu : Dieu me garde de la santé mentale. » Tout Wittgenstein est là.

LE SYSTÈME SOLAIRE DE LA VANITÉ

Seule la mort peut éteindre le « système solaire de la vanité » qui consume l’humain.
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Paul Léautaud disait qu’il ne trouvait rien de si plat que la vanité: elle est presque toujours l’indice d’un petit caractère.
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Il n’y a pas de génie, il n’y a pas d’inventeurs. Il n’y a que des épigones et des plagiaires, selon Goethe. À son propos, Valéry disait de lui qu’il avait un truc pour paraître profond. Sans ce truc, vous êtes voué à l’oubli. Et d’ailleurs même avec lui….
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L’amour de l’échec est un vice pour Sartre. C’est la gloire pour Cioran. D’ailleurs que sommes-nous capables de jouer sur notre orgue de barbarie ? À peine une demi-douzaine de vieilles rengaines. Rien dans la vie ne nous frappe plus que ce simple fait : elle finit. Et tout sera effacé. 
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Et pourtant, notait Proust, tout se passe dans nos vies comme si nous y entrions avec le poids d’obligations contractées dans une vie antérieure..Il n’y a guère qu’une stratégie pour y échapper : adopter une négativité juvénile et dépravée. 
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L’idéal pour moi a toujours été de découvrir des auteurs qui disent hardiment leur dessein sur un ton légèrement dépréciatif, Montaigne par exemple, comme le commandaient la discrétion et le négligé élégant – la « sprezzatura » en italien – par lesquels les hommes du monde se distinguaient des pédants.
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Il importe également de veiller à rester dans un état d’irrésolution permanente. Ayons l’élégance de ne pas toujours être de notre avis, disait Madame de Sévigné.

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Il ne serait peut-être pas mauvais non plus de suivre le conseil de Karl Kraus de rester au lit jusqu’à midi. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a que les dictateurs er les fanatiques qui se lèvent tôt….ce n’est pas d’engagement que nous avons besoin, mais de désengagement.
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Les grands systèmes philosophiques flattent notre vanité. Mais ne sont-ils pas au fond que de brillantes tautologies ? Quel avantage retirons-nous de savoir que la nature de l’être consiste dans la « volonté de vivre », dans « l’Idée », dans la fantaisie de Dieu ou de celle d’un mauvais démiurge ? À quelque conclusion que nous aboutissions, nous nous trouvons tout aussi désemparés. À titre personnel, j’ai abouti à la certitude que les hommes ne sont pas faits pour s’aimer. Rien jusqu’à présent n’a démenti ce qui n’est sans doute qu’un reflet de ma nature et un effet de ma vanité. Je suis décidément incorrigible. Mais comme tout un chacun je vieillis : même la longueur des jours devient source de larmes.

DANS LES CARNETS DE MON PÈRE

Parmi mes carnets reçus de Paris, l’un d’eux m’a troublé : le temps l’avait jauni et je ne reconnaissais pas mon écriture, mais celle bien plus élégante et moins difficile à déchiffrer que la mienne, celle de mon père.Mais pour être franc, je m’y retrouvais également. Ainsi, lorsqu’il écrivait que la compassion, cette élasticité illimitée dans l’art de souffrir, n’est pas dans l’esprit du stoïcisme – et moins encore du sien devrais-je ajouter. Le philosophe stoïcien garde l’œil sec. Il a sur le malheur un regard froid. Désagréments, peines, deuils le concernent à peine s’il s’agit de lui et absolument pas s’ils touchent autrui. Apprendre à mourir, c’est apprendre, tout au long de sa vie, à donner le minimum de soi en toute circonstance. J’ai bien peur de ne pas avoir été à la hauteur de son enseignement.
Peu avant son suicide, il notait pour s’en réjouir que son stock vital avait été tout entier absorbé par des sensations qui, au fil des ans, s’éteignaient : il goûtait encore Dean Martin le crooner qu’il écoutait en boucle et qui lui rappelait des souvenirs qui remontaient à des années-lumière. Il avait 80 ans, l’âge que j’ai atteint avec le même état d’esprit. J’écoute aussi Dean Martin et tout comme mon père, je suis la Coupe du Monde de football.
En société, quand il m’arrive encore d’être en forme, je me parodie moi-même, évoquant des scènes et des intrigues qui renvoient à un sujet mort. Mes amis semblent y trouver du plaisir, mais l’heure où des jeunes filles frappaient à la porte de la 612, ma chambre du Lausanne-Palace , est passée. Sans doute ne suis-je plus qu’un vieux débris attendrissant à leurs yeux, tout comme devait l’être Patrick Juvet dont j’apprends la mort. Nous ne chanterons plus : « Où sont les femmes … ». Soyons francs : nous avons aimé vivre une fois, mais nous n’aimerions pas recommencer. C’était aussi l’opinion de mon père. Je me demande parfois s’il existe des hommes ou des femmes qui remettraient ça. Certes, ils mettent des enfants au monde, mais j’en connais peu qui ne s’en repentent pas. Alors ils se réveillent aux petites heures, accablés par une tornade de remords. Alors, ils tournent le dos à leurs anciennes erreurs, mais rares sont ceux qui tentent de comprendre ce qui les rendaient fausses. Alors, ils écoutent Dean Martin ou Patrick Juvet…

CE QUI REND NOTRE ÉPOQUE PASSIONNANTE…

Il est rare que quatre conflits décisifs pour les prochaines décennies se livrent simultanément : autant dire qu’observé de Sirius, nous assistons à un spectacle que seuls quelques esprits perspicaces avaient pressenti. Comme il semble loin le temps où finalement deux forces en présence, l’impérialisme américain et le communisme mondialisé,s’anathémisaient sans réelle volonté de s’anéantir, provocant par là-même une certaine lassitude chez tous ceux qui jugeaient cet « équilibre de la terreur », cette guerre de plus en plus tiède – glaciale, il est vrai, à l’époque de Staline et de Mao – un peu vaine, voire totalement kitsch.

Et nous voici maintenant à l’heure où quatre conflits qui concernent notre humanité même, se déroulent sous nos yeux, même si la plupart d’entre nous préfèrent ne rien voir, convaincus qu’ils sont que le vivre-ensemble est encore de mise. Nous aimerions leur donner raison et croire que tout est bien qui finit bien. Nous doutons que ce sera le cas car nous sommes en présence de forces incompatibles qui n’aboutiront à aucune paix, aucune guerre n’étant vraiment déclarée. Ce qui se joue est d’autant plus passionnant à observer, presque autant que la coupe du monde de football, et chacun peut parier sur l’issue de ces conflits.
Le premier oppose, bien sûr, l’islamisme à la culture judéo-chrétienne. À titre personnel, je ne donne pas cher de cette dernière. Seuls les musulmans sont encore capables de mourir pour leur foi, ce qui leur donne un avantage considérable.
Le deuxième dont nous observons chaque jour, navrés ou satisfaits, la progression est ce qu’il est convenu d’appeler le néo-féminisme qui aspire à prendre une revanche sur le patriarcat qui aurait soumis pendant des siècles des pauvres petites femmes sans défense. Allons-nous assister à l’agonie du vieux mâle blanc sous la lumière des halogènes? Je n’en serais guère surpris.
Le troisième conflit oppose les mondialistes et les souverainistes. Il fut un temps où il était du dernier chic d’affirmer qu’un homme qui se respecte n’a pas de patrie et de revendiquer le statut d’apatride. Ce temps est révolu. On peut le regretter – c’est mon cas – mais il n’est plus question d’être chic, juste de défendre ou non sa patrie. Les mondialistes ont quelques longueurs d’avance, mais la partie n’est pas jouée. Le mondialisme aurait pour conséquence la victoire du dragon chinois. Et, à tort ou à raison, nombreux sont ceux qui prônent une position de repli. Sans doute est-ce un peu tard…
Avec la pandémie qui occupe les esprits quotidiennement, au-delà des problèmes strictement médicaux, ce sont deux conceptions de nos sociétés qui s’affrontent : l’une que l’on peut qualifier de biocratique, les nazis en rêvaient, et l’autre un peu vieux jeu de démocratique. Michel Foucault avait prévu l’avènement de la biocratie. Les faits semblent lui donner raison. Certains, comme Malraux , avaient annoncé que le vingt et unième siècle serait religieux ou ne serait pas. Le pari est perdu. Je me garderai bien de jouer au prophète, mais même du point de vue de Sirius, l’avenir, à supposer qu’il y en ait un, s’annonce moins réjouissant que certains ne l’espéraient et plus sombre que ce qu’un Président constamment en état d’ébriété narcissique avait nommé « le monde d’après » qui est celui qui avive notre nostalgie. Le spectacle n’en reste pas moins passionnant pour autant.

JE DÉCHIRE MES CARNETS

C’est une habitude que j’ai prise dans mon adolescence : noter dans de petits carnets des citations que je jugeais fulgurantes et dont l’imaginais qu’elles contenaient l’essence de la sagesse. Elles me permettaient en outre d’impressionner les filles en jouant avec des paradoxes qui leur donnaient l’impression que je disposais d’une culture hors de leur portée. Je les apprenais parfois par cœur et en modifiais le sens selon mon humeur. Lassé parfois de ces impostures, je déchirais ces carnets. Je me disais : cesse de t’appuyer sur des béquilles ou de faire les poches à tes écrivains favoris. Je me trouvais alors bien démuni : j’étais certes devenu moi-même, c’est-à-dire pas grand-chose. N’ayant jamais aspiré à plus, je n’en souffrais pas vraiment. Et ces carnets m’ont peut-être donné une armature intellectuelle et un sens de la formule piquante que je n’aurais pas acquise autrement.
Il m’en reste quelques-uns et ici, à Lausanne où une amie parisienne m’en a envoyé une dizaine, je les relis tantôt avec consternation, tantôt avec nostalgie, avant de les mettre à la poubelle. Mais auparavant, pourquoi ne pas en faire un montage, d’autant que certains aphorismes qui y figurent – et dont je serais bien incapable de savoir à qui les attribuer – me rappellent de lointains souvenirs. Ainsi lorsque l’affirmais péremptoirement que Nietzsche est un Joseph de Maistre qui croit au Bourreau sans croire au Pape. Personne ne m’a jamais contredit, faute sans doute de m’avoir compris. Ou alors lorsqu’une conversation devenait oiseuse – et en philosophie, elles le deviennent vite – je prenais un ton péremptoire pour dire que ce misérable bavardage n’avait d’autre intérêt que de nous révéler le côté totalement dérisoire de la langue. J’ajoutais que ce n’est pas le moindre défaut de la philosophie que d’être toujours trop noble. On ne reste philosophe que pour autant qu’on garde le silence.
Je puisais évidemment dans les films noirs américains les répliques les plus misogynes qui n’auraient pas déparé une anthologie des meilleurs moralistes. « Tout héros finit dans la peau d’un raseur. » Et quitte à le devenir moi-même, je me plaisais, et d’ailleurs je me plais toujours, à répéter à ceux qui sont atteints par le virus de la charité et qui rêvent de convertir l’humanité au Bien que les meilleures intentions du monde sont toujours celles qui provoquent le plus de dégâts. J’ai d’ailleurs hâte de revoir quelques films de Joseph Manckiewics ( notamment « Le Reptile », « Guêpier pour trois abeilles » ou « Éve » ) pour me conforter dans mon cynisme. Évidemment, sur ce point, il est difficile de surpasser George Sanders et ses « Mémoires d’une fripouille ». J’ai au moins la consolation de l’avoir édité. Cela justifie une existence, à supposer qu’elle ait besoin de l’être, ce dont je doute. En tout cas, je n’en ai pas trouvé la moindre trace dans mes carnets.

SERGE DOUBROVSKY ET LE JUS D’ÉLÉPHANT

J’ai été très ému par le livre de Cécile Balavoine : « Une fille de passage » qui raconte de manière si juste et si tendre sa relation avec mon vieil ami Serge Doubrovsky. Quiconque s’intéresse à cet immense écrivain se doit de lire ce témoignage qui tranche singulièrement avec les règlements de compte haineux de femmes qui eurent l’insigne privilège de connaître dans leur jeunesse des créateurs sans lesquels leur existence eut sans doute été bien fade. Leur reprocher d’avoir été des « filles de passage » est d’une bêtise crasse : nous sommes tous, pour le meilleur et pour le pire, des êtres de passage. Je m’empresse d’ajouter que Cécile Balavoine en est parfaitement consciente et qu’elle n’éprouve pas le moindre ressentiment à l’égard de Serge. Elle sait tout ce qu’elle lui doit et son style est déjà une preuve de l’affection qu’elle lui porte encore.
Par une étrange coïncidence, alors même que je lisais : « Une fille de passage » j’ai trouvé dans mes carnets une note datant du 12 juillet 1989 qui relate une rencontre impromptue avec Serge chez Grasset où il signait les premiers exemplaires du « Livre brisé ». Il m’a reconnu, m’a-t-il dit, sans lever les yeux, à mon rire tout à la fois satanique et chaleureux. Nous nous sommes embrassés et il m’a tendu son roman, très ému, en me demandant de lire la dédicace : « Roland, sans qui, sans la conversation bouleversante avec lui, la dernière partie du livre n’aurait jamais pu être écrite dans sa vérité au nom d’Ilse et au mien, merci…Avec la plus fidèle amitié de S.D.» Il me semble me souvenir qu’au cours de cette conversation, je l’ai aidé à prendre conscience de ce qu’il y avait d’héroïque dans le sacrifice d’Ilse : elle donnait sa vie, le peu qui lui restait à vivre, pour que le roman de Serge pût être écrit, pour qu’il se métamorphose en tombeau de leur passion. Par son suicide, elle ne serait pas «  une fille de passage ».
Le lendemain, j’envoyais une lettre à Serge pour lui faire état de mes premières réactions à son roman : j’y parlais d’une sédimentation de douleurs et, dans un langage plus argotique, je lui disais que son roman était du jus d’éléphant. Perplexe, Serge m’a téléphoné : il n’arrivait pas à déchiffrer mon écriture. Il ne voyait pas en quoi son livre était du « pus d’éléphant ». Je lui ai expliqué que le jus d’éléphant- comme il était un peu sourd il m’a fallu répéter plusieurs fois : jus d’éléphant- était une substance endogène médicalement nommée « étorphine » qui est tout à la fois un puissant excitant, mais aussi, selon les doses, un produit qui détruit l’organisme. L’expression a plu à Serge et il l’a adoptée.
En revanche, il a moins apprécié que je lui dise : uxoricide, tu fus; uxoricide tu resteras. Il aspire à vivre autre chose, comme si un écrivain, et c’est peut-être une des raisons de la séduction qu’il exerce, n’était pas condamné à revenir constamment sur le lieu de ses crimes imaginaires et à perpétrer de nouveaux forfaits en croyant effacer les anciens.
Serge a été frappé qu’en sortant de la piscine Deligny pour me rendre au bar du Lutétia, j’aie été accosté par un inconnu qui me confia n’avoir de réelle admiration que pour trois écrivains : Doubrovsky, Matzneff et moi. Quelques heures plus tôt, il aurait pu nous voir réunis dans ce lieu magique qui a sombré en même temps que ce qu’il était convenu d’appeler la littérature. Le « hasard objectif, ça existe quand même », conclut Serge.

BRUNO BETTELHEIM OU L’«OLD VIENNESE ARROGANCE»

C’était le 13 mars 1990, jour anniversaire de l’Anschluss, que Bruno Bettelheim prenait congé de l’existence. Un médecin hollandais était prêt à l’assister, mais comble de dérision ce dernier mourra quinze jours avant que Bettelheim ne se rende aux Pays-Bas. Il lui avait néanmoins expliqué que pour décupler ses chances de réussite, il lui conseillait, après avoir absorbé des barbituriques, de s’enfermer la tête dans un sac de plastique, lui précisant que le gaz carbonique exhalé par la respiration était censé avoir un effet euphorisant. Dommage que nous n’ayons pas son témoignage !
Il était né à Vienne le 28 août 1903. Son père était un négociant en bois, atteint d’une maladie encore incurable : la syphilis. À la fin de sa vie, lors d’une conférence qu’il donna à Lausanne, il heurta l’assistance en disant : « J’avais quatre ans quand mon père a découvert qu’il avait la syphilis. Pendant les vingt années qui suivirent, il n’a plus jamais touché ma mère. Les malades du sida n’ont qu’à faire la même chose ! » Quand un étudiant lui demanda ce qu’il pensait de la vieillesse, il lui répondit : « N’y parvenez surtout pas ! » D’ailleurs, plus il avançait en âge, plus il devenait un personnage à la Thomas Berhnard, capricieux, geignard, sarcastique et arrogant. Il montre un goût prononcé pour la provocation, n’hésitant pas à comparer les étudiants contestataires des années soixante aux jeunesses hitlériennes, à fustiger le conformisme des adolescents élevés dans les kibboutzim ce qui lui vaudra de solides inimitiés en Israël, à critiquer
le Journal d’Anne Frank et sa niaise confiance en l’homme, à se gausser de la complaisance des intellectuels français face au communisme – « on en pleurerait si ce n’était pas si ridicule », écrit-il- et à soutenir que ce qui a fait des camps nazis ( il a passé six mois à Buchenwald ) un phénomène unique « c’est que des millions d’hommes aient ainsi marché, tels des lemmings, vers leur propre mort », ce qui lui vaudra d’être taxé par ses ennemis de « juif antisémite ». Comme si, au terme de sa vie, il retrouvait Theodor Lessing et cette « haine de soi », mise en scène avec un brio inquiétant par tant de juifs viennois.
Son vieux camarade Kurt Eissler, directeur des Archives Freud, disait méchamment de lui qu’il avait toutes les caractéristiques du génie, sans en être un. Peu après sa mort, lui l’auteur de « Forteresse vide », lui le fondateur de l’École orthogénique de Chicago, est accusé d’avoir été une brute raciste, un charlatan, un plagiaire ( il a, en effet, pillé la thèse d’un professeur de psychiatrie pour en tirer « La psychanalyse des contes de fées » ), d’avoir trafiqué ses diplômes universitaires, bref d’être un ambitieux sans scrupule, détruisant peu avant son suicide toutes ses archives. Et c’est ainsi que la statue du vieux sage sera déboulonnée par ses admirateurs les plus fervents. Je pense que Bruno Bettelheim avec son « old viennese arrogance » aurait été le premier à en rire : n’estimait-il pas que nous sommes tous des imposteurs et que les psychanalystes dans ce domaine n’avaient rien à envier à personne. Il n’aurait pas été surpris que cette profession soit aujourd’hui phagocytée par des femmes qui eussent été au siècle passé des dames d’œuvre. Pour avoir passé quelques heures en sa compagnie et avoir été sous son charme, je porte à son crédit l’effet de vérité qu’il a mis, sans doute malgré en lui, en évidence. Sans hypocrisie et sans bons sentiments.

ENTRE SCHNITZLER ET AMIEL…

Arthur Schnitzler disait du Viennois qu’il avait un flair particulier pour détecter le grotesque dans le pathétique et le ridicule dans l’excessive affirmation de soi. J’ai trouvé cet héritage viennois dans mon berceau . Est-ce de ma mère que j’ai hérité ce mélange de nostalgie et de snobisme, de mélancolie et de dérision , d’hypocondrie et de sensualité si caractéristiques du génie viennois ?
Mon côté « Amiel », en revanche est plus évident : puritanisme, austérité, goût pour l’introspection et la pédagogie. Certitude surtout que le plaisir est doublement illusoire : non seulement, il se paie au prix fort, mais encore il trahit toujours ses promesses. C’est tout au moins la leçon que j’ai retenue de mon père.
Avec Schnitzler, même si tout est foutu, il faut encore se distraire avec des grisettes et des artistes dans un café. Avec Amiel, les autres vous pèsent et on n’envisage pas d’autre moyen de tuer le temps que de ressasser ses maux avec le désir plus ou moins avoué qu’ils empirent et vous emportent.
Force m’est de l’avouer : sans ce double héritage, j’aurais été bien démuni. Je me garderai bien cependant de le transmettre à quiconque, par égoïsme certes, mais aussi parce que l’époque ne s’y prête plus : Arthur Schnitzler et Henri-Frédéric Amiel ont sombré avec ce qu’il était convenu d’appeler la culture européenne. Et moi avec eux.