LE SECRET DE JULIEN GREEN

C’est mon vieux complice, Jean-Louis Kuffer, qui me rappelle la méthode de Julien Green, méthode que j’ai suivie er qu’on ne saurait assez conseiller à tout apprenti-écrivain. Elle figure dans son Journal de 1956 : « Le secret, c’est d’écrire n’importe quoi, c’est d’oser écrire n’importe quoi, parce que lorsqu’on écrit n’importe quoi, on commence à dire les choses les plus importantes….» et d’ailleurs peu importe que ce soit bon ou mauvais, du moment que c’est toi.
Je me souviens d’une de nos conversations, rue de Varenne, au cours de laquelle il m’avait demandé pourquoi à mon sens les écrivains français, à quelques exceptions près, étaient si médiocres. J’en convenais, mais je ne trouvais pas d’explication qui me satisfasse. Face à mon désarroi, Julien Green me mit sur la piste : « C’est parce qu’ils sont trop intelligents…ou veulent le paraître. » Tout ce que j’ai écrit, a-t’il ajouté, je l’ai écrit dans un état quasi hallucinatoire.
Je lui ai appris – et j’étais fort étonné qu’il l’ignorât que Mélanie Klein dans : « Envie et Gratitude » s’était inspirée de son roman : « Si j’étais vous » pour donner corps au concept d’identification projective qu’elle élaborait. Cela l’a d’autant plus amusé que sa première nouvelle, lorsqu’il était encore étudiant, s’intitulait : « L’apprenti – psychiatre ». Ce qui le passionnait le plus dans la psychanalyse, c’étaient les cas cliniques. C’est par là qu’elle rejoignait la grande littérature. Il m’a avoué qu’il n’avait jamais lu Kafka, trop proche de lui sans doute. Je lui dois mon goût pour le journal intime. Je lui dois beaucoup plus à la vérité, mais je préfère m’arrêter là.
Bizarrement, rares étaient les amis de mon âge, à l’exception de Pierre Katz, qui partageaient mon intérêt pour Julien Green. Ils se divisaient entre sartriens et camusiens. Puis vint le Nouveau Roman. Du coup, la littérature n’apparut comme un monument d’ennui ( « La route des Flandres » de Claude Simon en tête ) et je passai mon temps libre au cinéma. Ce qu’il m’a apporté dans les années soixante tient du miracle. Même les noms des critiques de cette époque – de Louis Marcorelles à Michel Marmin sans oublier Fereydoun Hoveyda et Henri Chapier – flottent encore de mes souvenirs. Et je n’oublierai jamais Jean de Baroncelli grimpant péniblement les six étages de mon studio avec un énorme sac qui contenait toutes ses chroniques publiées dans « Le Monde » et qui espérait que par mon entremise les Presses Universitaires de France les publieraient en un fort volume, à l’image de celui de Jacques Lourcelles. Ce ne fut pas le cas. Je partageais son amertume.
J’ai préféré pour ma part déchirer tous tous les articles que j’avais écrits sur le cinéma, tant je les trouvais indignes des films que je chroniquais. Sans doute devrais-je en faire autant des pages que je viens d’écrire. Le tarissement de mes sources créatives me réduira bientôt au silence. En attendant, je persévère…..ne m’en tenez pas rigueur !

4 réflexions sur “LE SECRET DE JULIEN GREEN

  1. Persévérez, persévérez, vous êtes une mine de savoir. Vous connaissez bien les écrivains viennois du début du siècle, les écrivains français démodés. J’ ai pas le temps et l’envie de les lire alors vos chroniques sont instructives.

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  2. Dans une émission sur Julien Green entendue il y a quelques mois, il était question des « capacités négatives », singulières mais injustement décriées la plupart du temps. Julien Green s’en faisait l’avocat. Extirper le négatif de sa malédiction. L’ennui, le doute, la solitude, le trouble, la fragilité, le renoncement, peut-être même l’échec ?

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  3. Vous tenir rigueur de votre persévérance ? C’est bien plutôt avec le sentiment d’une infinie gratitude que je pense à vous et que je continue de vous lire. Je vous lis depuis plus de trente-cinq ans. J’accueille chacun de vos ouvrages, chacune de vos pages avec des bonds d’enthousiasme. Depuis quelques mois je vous relis presque intégralement, depuis les Pièces détachées, et je prolonge mon bonheur de la lecture par celui de l’écriture. Mon essai fait déjà quelque 240 pages, et je ne me résigne pas à y mettre le point final…

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  4. L’astuce consiste à dissimuler qu’on cherche à montrer son intelligence, tout en faisant en sorte qu’on ne voit qu’elle. A la fin de sa vie, dans son journal de 1997, Julien Green dézingue à plusieurs reprises les psychanalystes sauf Otto Rank et Mélanie Klein (peut-être grâce à R.J. !)…Ils les traitent de « Diafoirus » en reprochant notamment les interprétations de certains sur son cas.

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