DANS LES CARNETS DE MON PÈRE

Parmi mes carnets reçus de Paris, l’un d’eux m’a troublé : le temps l’avait jauni et je ne reconnaissais pas mon écriture, mais celle bien plus élégante et moins difficile à déchiffrer que la mienne, celle de mon père.Mais pour être franc, je m’y retrouvais également. Ainsi, lorsqu’il écrivait que la compassion, cette élasticité illimitée dans l’art de souffrir, n’est pas dans l’esprit du stoïcisme – et moins encore du sien devrais-je ajouter. Le philosophe stoïcien garde l’œil sec. Il a sur le malheur un regard froid. Désagréments, peines, deuils le concernent à peine s’il s’agit de lui et absolument pas s’ils touchent autrui. Apprendre à mourir, c’est apprendre, tout au long de sa vie, à donner le minimum de soi en toute circonstance. J’ai bien peur de ne pas avoir été à la hauteur de son enseignement.
Peu avant son suicide, il notait pour s’en réjouir que son stock vital avait été tout entier absorbé par des sensations qui, au fil des ans, s’éteignaient : il goûtait encore Dean Martin le crooner qu’il écoutait en boucle et qui lui rappelait des souvenirs qui remontaient à des années-lumière. Il avait 80 ans, l’âge que j’ai atteint avec le même état d’esprit. J’écoute aussi Dean Martin et tout comme mon père, je suis la Coupe du Monde de football.
En société, quand il m’arrive encore d’être en forme, je me parodie moi-même, évoquant des scènes et des intrigues qui renvoient à un sujet mort. Mes amis semblent y trouver du plaisir, mais l’heure où des jeunes filles frappaient à la porte de la 612, ma chambre du Lausanne-Palace , est passée. Sans doute ne suis-je plus qu’un vieux débris attendrissant à leurs yeux, tout comme devait l’être Patrick Juvet dont j’apprends la mort. Nous ne chanterons plus : « Où sont les femmes … ». Soyons francs : nous avons aimé vivre une fois, mais nous n’aimerions pas recommencer. C’était aussi l’opinion de mon père. Je me demande parfois s’il existe des hommes ou des femmes qui remettraient ça. Certes, ils mettent des enfants au monde, mais j’en connais peu qui ne s’en repentent pas. Alors ils se réveillent aux petites heures, accablés par une tornade de remords. Alors, ils tournent le dos à leurs anciennes erreurs, mais rares sont ceux qui tentent de comprendre ce qui les rendaient fausses. Alors, ils écoutent Dean Martin ou Patrick Juvet…

3 réflexions sur “DANS LES CARNETS DE MON PÈRE

  1. Nietzsche aussi aurait bien aimé remettre le couvert, avec l’Eternel Retour. Une vie réussie est une vie qu’on voudrait revivre. Jaccard, vous êtes davantage du côté de Schopenhauer, sans plus aucune illusion. Un parfait nihiliste ! Bonne fête de Pâques à vous et que Dieu vous bénisse quand même !

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