CIORAN EN BALLADE À PARIS

Par une étrange et funeste ironie du destin qui l’eût ravi, on ne lit plus guère Cioran. Il a été rattrapé par la réalité : Paris n’est plus le point le plus proche du Paradis, comme il l’écrivait, mais reste le seul endroit où il fasse bon désespérer. À son ami Louis Nucera qui lui demandait : « Mais ne peut-on vraiment vivre qu’à Paris ? », Cioran répondit : « C’est en tout cas l’endroit idéal pour rater sa vie. » Que dirait-il maintenant que la vie parisienne s’est éteinte, lui qui regrettait que Hitler n’ait pas totalement rasé Paris, ce qui lui aurait permis de vivre n’importe où ailleurs ?

Grâce aux dessins de Patrice Reytier et aux aphorismes qu’il illustre, on peut accompagner notre bon maître de Dieppe – il s’y réfugiait en été – dans ses pérégrinations parisiennes en l’écoutant maugréer sur les vicissitudes de l’existence avec un humour balkanique sans équivalent. On croit même entendre sa voix tant Patrice Reytier s’est imprégné de son nihilisme facétieux. « Qu’est-ce qui m’empêche de me tuer en ce moment », se demande Cioran en traversant la Seine. « Rien, sinon ce rien. » Il songe aussi en contemplant le bassin du Luxembourg au long chemin qu’un spermatozoïde a dû parcourir pour aboutir au Requiem de Mozart…
On n’a rien compris tant qu’ on reste asservi à un but. Dieu merci, Cioran n’en avait pas. Il a compris qu’un soupir vaut mieux que n’importe quelle proclamation et que l’existence ne serait supportable qu’à une seule condition : qu’on puisse rire seul. « Cette forme de bonheur n’a été envisagée par personne, même par les utopistes », ajoute-t-il. Il nous conseille aussi de ne pas échapper à la calomnie : c’est le plus fort des stimulants. Notre ami commun Gabriel Matzneff, bien malgré lui, en a fait l’expérience. Il est vraisemblable qu’aujourd’hui nous soyons tous amenés à en faire l’expérience…. mais sans en tirer le moindre profit. Chacun s’illustre par l’échec et, anticipant l’avenir, Cioran ne serait pas loin de nous conseiller de l’ignorer, lui le vampire des Carpathes.
Tout est perdu dans les jardins de l’Occident. Comment lui donner tort ? Et sans doute faut-il s’en réjouir en songeant qu’on peut enfin vivre ailleurs qu’à Paris. Lui-même à la fin de sa vie, pressentant le pire, me confiait qu’il aimerait mourir dans un palace lausannois….j’ai suivi son conseil, tout en éprouvant une infinie nostalgie pour Paris. Le Paris de Cioran, bien sûr. Celui que ressuscite avec un tel bonheur Patrice Reytier, persuadé que quand tout est perdu, rien ne l’est vraiment. Il me donnerait presque envie de revenir à Paname et de poursuivre mes promenades nocturnes autour du jardin du Luxembourg. Qu’il faisait bon désespérer en sa compagnie !

Cioran : « On ne peut vivre qu’à Paris ». Dessins de Patrice Reytier. Bibliothèque Rivages. 14 Euros.

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