MA MÈRE, MUSICIENNE, EST MORTE…

Ma mère aimait Chopin et Gainsbourg. Elle était pianiste, formée à Vienne par Korngold avant de s’exiler en Suisse. Elle est morte le 29 juillet 2001 dans le jardin de l’hôtel Mirabeau, à Lausanne, en buvant son café, pendant que moi je jouais au tennis de table à la piscine de Pully. Elle s’est éclipsée en deux minutes, selon son habitude, sous le soleil précisément qu’elle chérissait par dessus tout. Elle ignorera toujours que le lendemain je gagnais pour la dernière fois de ma vie un tournoi de ping-pong. Il n’est pas exclu qu’elle en eut été fière….
Elle ne m’a hélas pas inspiré un livre aussi poignant que celui de Louis Wolfson, l’écrivain new-yorkais qui fit sensation avec « Le Schizo et les langues », écrit directement en français et préfacé par Gilles Deleuze, où il se présentait comme « l’étudiant en langues schizophréniques « . Sept années plus tard, Rose, sa mère meurt d’un cancer. Il écrit alors un second chef d’œuvre, en français également, qu’il intitule : « Ma mère, musicienne, est morte… », titre qui donne un avant-goût des allitérations proliférantes qui ouvrent le livre : « Ma mère, musicienne, est morte d’un mésothéliome métastasiant et, mettons, de manques médicaux au milieu de mai, à minuit, mardi à mercredi, au mouroir du Mémorial, à Manhattan, mille 977. »
Wolfson ne nous épargne aucun détail du martyre de Rose, ni de ses réactions à lui, le malade mental, le fils unique qu’elle fit si souvent interner. Un exemple : quand elle lui demande de tâter, à travers sa robe de chambre, la funeste grosseur, Wolfson ne peut s’empêcher de penser qu’il « valait bien mieux que cette chose sinistre fût en elle plutôt qu’en lui ».
Par ailleurs, tout en se documentant sur le cancer, toujours dans des langues étrangères bien sûr, et en se protégeant de l’anglo-américain avec un walk-man, il passe son temps dans les hippodromes à parier. Mais, non content de jouer aux courses ou à la Bourse, d’insulter les nègres conducteurs de bus, de lire l’Abrégé de cancérologie du Professeur Amiel, de soutenir que le meilleur remède contre le cancer est soit l’exercice physique, soit la schizophrènie, Wolfson développe ses thèses sur l’euthanasie planétaire.
Pendant que sa mère est livrée aux techniciens de la mort, il trouve un certain réconfort , « quoi que bien trop précaire », précise-t-il, dans la construction toujours croissante de bombes atomiques et thermonucléaires qui, en dépt de la « connerie des pacifistes » ( Wolfson les exècre, ainsi que le Président Carter qu’il surnomme à sa manière allitérative le « bloody baptist bastard » ) permettrait enfin de réussir un suicide collectif complet « avant que ne doive recommencer encore un autre millénaire de tortures. » Il ne parvient pas à comprendre pourquoi les Églises sont tellement contre la bombe, alors que c’est la promesse même d’une prochaine fin du monde qui a attiré les premiers chrétiens vers leur nouvelle religion. Son bréviaire est bien sûr l’Apocalyse.
Curieux de savoir quel avait été le destin de Louis Wolfson, de dix ans mon aîné , j’ai appris qu’il s’est installé à Porto-Rico où il est devenu millionnaire après avoir gagné le gros lot à une loterie électronique. Il n’est pas exclu que la mort de sa mère lui ait porté chance. Si seulement cela avait pu m’arriver….

Une réflexion sur “MA MÈRE, MUSICIENNE, EST MORTE…

  1. Votre allusion au tennis de table m’a remis en mémoire cet extrait d’un roman (« La Chose noire ») que vous connaissez sans doute. Mais l’auteur apparemment ignore votre rejet des blondes, pour la raison à laquelle me renvoie aussi votre publication d’aujourd’hui…

    « Après-midi au bar du Lutétia, où je retrouvais quelques amateurs d’échecs, un exilé suisse champion de ping-pong, un écrivain déguisé en Philippe Marlowe, une jeune philosophe éprise de Casanova. C’est à peine s’ils m’aperçurent, à l’exception du joueur de ping-pong qui compara en jouisseur nos bronzages respectifs. Grâce à lui, j’étais adoubé.
    Dehors, l’orage menaçait. Près du bar, la télévision diffusait en boucle une attaque aérienne sur New York. Des avions suicide se jetaient sur les Twin Towers. D’autres dérivaient avant d’exploser, l’un sur le Pentagone, l’autre dans la nature. « C’est la guerre », cria quelqu’un. Même les joueurs d’échecs abandonnèrent (provisoirement) leur partie. Mon ami, le champion de ping-pong bronzé, semblait s’extraire de son nihilisme viscéral et oublia, l’espace d’une stupeur contrôlée, la Lolita blonde qu’il avait repérée dans le hall. »

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