UNE VISITE CHEZ PAUL NIZON

Rue Campagne-Première, dans le XIV* arrondissement de Paris, cela ne vous rappelle rien ? C’est là que Belmondo, trahi, est abattu à la fin d ‘ « À bout de souffle » de Jean-Luc Godard. C’est là que vit l’écrivain alémanique Paul Nizon, dans l’angoisse de ne jamais se réveiller. J’avais précisé au chauffeur congolais qui m’amenait chez lui : c’est à côté du cimetière de Montparnasse. Il m’avait dit : « Dans ma voiture, on ne parle jamais de la mort. » Et quand Paul Nizon m’avait confié combien l’accablaient les incessantes discussions de sa compagne, Odile, autour du suicide, je m’étais tu également. Nous ne parlâmes donc ni des femmes, sauf à propos d’Ingres, le plus grand peintre de la féminité selon lui, ni du suicide, ni de la mort. À peine de nos ennuis de santé, juste pour nous moquer de nos tempéraments hypocondriaques.
Paul Nizon vit donc dans un modeste deux-pièces au rez-de-chaussée. Je suis toujours surpris par le nombre d’écrivains que j’aime et qui ont choisi d’habiter dans des deux-pièces minuscules, comme pour mieux se protéger du monde extérieur. Cioran, bien sûr, Gabriel Matzneff, Linda Lê ( admiratrice inconditionnelle de Nizon ) et j’en passe. C’est le choix le plus judicieux pour un écrivain – je parle d’expérience -, surtout dans une grande ville où un espace de liberté s’offre continuellement à vous. C’est pourquoi Nizon a choisi de vivre à Paris, en 1977, à la manière d’Henry Miller. « L’invitation à mener une vie d’émigré n’est à mes yeux nulle part aussi belle qu’ici, » écrivait-il. J’en étais convaincu à vingt ans quand j’ai quitté Lausanne pour Paris. Je le suis beaucoup moins aujourd’hui. Nizon également. Tokyo nous attirerait plus : il est hélas trop tard. 
Peu importe d’ailleurs car, comme le répète souvent Nizon, ce n’est pas le sentiment de solitude qui nous pousse à écrire, mais le fait d’avoir perdu très tôt confiance dans le monde. Serait-il un désespéré à la recherche du bonheur ? Oui, mais à condition de préciser que la chasse au bonheur est une quête de langage et que celui de l’ami Paul est inimitable tout comme celui de ses deux complices et rivaux : Peter Handke et Thomas Bernhard. Thomas Bernhard est déjà dans une autre dimension et nous avons peu parlé de lui et beaucoup de Handke vis-à-vis duquel il éprouve un sentiment d’infériorité totalement injustifié. «  Contrairement à Peter Handke, je reste l’incarnation de l’homme borné et retenu dans sa prison intérieure….c’est un goethéen, alors que je suis le pécheur dans l’alcôve. »
Il lui arrive de se demander comment il a pu s’inscrire dans la littérature avec un bagage aussi modeste….Nulle trace de vanité chez lui ( il en décèle en revanche chez moi ). Il se voit comme un vaurien. Je lui demande de prononcer le mot vaurien dans notre langue maternelle à tous les deux : ein Taugenichst. Deux Taugenichst à Paris, cela me va. Cela aurait ravi Cioran, auquel Nizon, l’âge venu, ressemble de plus en plus. Il me fait observer que dans les bistrots, on le confond souvent avec Jean-Pierre Mocky.
Le whisky ne lui fait pas peur, surtout quand il est japonais. Et, au fil des heures, pendant que la nuit tombait sur Montparnasse, les confidences sont devenues de plus en plus intimes. Je vous les épargnerai. À l’exception de son admiration inattendue pour Mishima er son suicide – un élan vers la pureté-, son renoncement à la la sexualité, son exigence par rapport à l’art, exigence presque religieuse dont il n’arrive pas à croire qu’elle me soit totalement étrangère, son mépris pour les écrivains suisses, Peter Bichsel notamment, qui ont une mentalité d’instituteurs. Ou de pasteurs, ce qui est pire encore. Il trouve que Michel Houellebecq incarne parfaitement la déchéance de la France d’aujourd’hui, que Malcolm Lowry est insurpassable et que lui, Nizon, doit tout ou presque à Canetti. La conversation aurait pu se prolonger pendant toute la nuit, mais Fleur m’attendait chez Yushi.
Je lui ai encore demandé ce qu’il pensait de sa chambre à coucher. Il m’a répondu qu’il ne s’y trouvait pas bien : trop petite, trop musée, trop renfermée, trop humide. « Mais c’est comme ça », a-t-il conclu. Puis, il m’a offert sa casquette, m’a regardé, m’a dit qu’elle m’allait mieux qu’à lui, s’est réjoui que je joue encore au tennis de table et aux échecs, m’a envié de séduire des donzelles fêlées, m’a pris dans ses bras et m’a embrassé. Rue Campagne-Première, Jean-Paul Belmondo et Jean-Luc Godard nous attendaient. Nous étions à bout de souffle. Des heures comme celles que nous venions de passer ensemble, on n’en vit pas beaucoup dans une existence. 
En repassant par la rue Oudinot me revenaient en mémoire les metteurs en scène que nous avions tant aimés : Cassavetes, Zurlini, Bolognini. Entre vauriens, on se reconnaît ! Il va de soi que nous vouons un culte au « Fanfaron » de Dino Risi et que nous partageons une nostalgie inconsolable des années soixante – avec Catherine Spaak comme incarnation de nos fantasmes. Je n’ai pas oublié non plus cette soirée littéraire au Centre culturel suisse où, jugeant dérisoires tous les commentaires sur son « œuvre » ( quel terme prétentieux ! ), il avait préféré inviter des strip-teaseuses pour un effeuillage en règle. D’ailleurs ce que nous écrivons, nous en sommes tombés d’accord, n’est guère qu’une autre forme de strip-tease qui ne vaut ni plus, ni moins. 

5 réflexions sur “UNE VISITE CHEZ PAUL NIZON

  1. Je souhaitais simplement vous dire que bien souvent vous m’irritiez, que je ne partage pas vraiment vos idées cependant j’éprouve un réel plaisir à vous lire et vous découvrir, ce qui est paradoxal. Cette parenthèse avec Paul Nizon est splendide. Merci

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  2. La rue Campagne première au nom militaire est plutôt sinistre et sans âme mais assez profonde et lumineuse pour une scène noir et blanc. Ma rue a un meilleur cachet; la jeune blonde du numéro 4 ferait l’affaire pour tourner une nouvelle dernière scène avec Bébel et lui offrir une fin digne, pas « dégueulasse » et en couleur.

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