Ce 3.1.2021

Aucun peintre ne m’a autant bouleversé durant mon adolescence viennoise qu’Egon Schiele. Il a laissé des traces profondes en moi, autant esthétiques qu’érotiques. Nul n’ignore qu’il est mort à l’âge de vingt-huit ans fauché au faîte de sa gloire par la grippe espagnole. On sait moins – ou on ne veut pas savoir – qu’il passa vingt-quatre jours dans la prison de Neulengbach – dénoncé par de zélés mouchards pour outrage aux bonnes mœurs, ce qu’on qualifierait aujourd’hui de pédophilie. De sa cellule, il écrit à Arthur Roessler, un critique d’art qui le soutiendra mordicus : « Je suis obligé d’habiter avec mes propres excréments, de respirer un air suffocant, délétère. Je ne suis pas rasé – je ne peux même pas me laver correctement. » Il doit récurer le plancher de sa cellule : ses doigts sont meurtris, ses ongles cassés. Humilié sans même avoir été condamné. « La castration érigée en institution ! » écrit-il encore à l’adresse de ceux qui courent les musées en quête de beauté, des ordures qui désavouent le sexe.
Il est soumis à des interrogatoires. D’autant plus troublants, que la procédure concernant le « détournement de mineure avec viol » ne tient pas, même si Tatjana von Mossig, fille d’un haut fonctionnaire, n’a que quatorze ans. Les juges s’acharnent alors sur ses dessins pornographiques. Le marchand d’art Grünewald est lui aussi impliqué, accusé d’avoir propagé des reproductions des dessins de Schiele. À l’opposé des éditeurs français, Gallimard notamment qui n’est pas à une lâcheté près et qui laissera tomber Gabriel Matzneff, Grünewald défendra becs et ongles le grand peintre Egon Schiele. Le procès a lieu à Vienne en septembre 1923. Le procureur demande et obtient le huis clos. Grünewald sortira libre du tribunal, mais deux cents lithos reproduisant des œuvres de Schiele seront brûlées. On sait par des témoignages qu’à sa sortie de prison, Egon Schiele s’enferma dans un silence obstiné et qu’il eut le plus grand mal à reprendre son travail. Les bonnes mœurs et l’art ne font jamais bon ménage.
Même si Herbert Vesely ne compte pas parmi les grands metteurs en scène viennois, le film qu’il a consacré en 1980 au destin tourmenté d’Egon Schiele et que la critique française a jugé malsain ( il a pour titre : « Enfer et Passion » et il est, bien évidemment, introuvable ) mérite le détour, ne serait-ce que pour le charme vénéneux qu’il dégage et la nostalgie de la Vienne impériale qu’il inspire. Jane Birkin y est en outre délicieusement perverse. Que peut-on espérer de plus ?

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