Archive : Le caporal aveuglé

Avant de se suicider en 1940, Ernst Weiss écrivit le Témoin oculaire : une fable noire sur la cécité hystérique du caporal Hitler en 1918. 

« Oublie ou crève !  » C’est l’automne au jardin du Luxembourg. Un homme, assis sur une chaise face au bassin où des enfants font voguer leurs petits navires, grommelle son désespoir. En cette année 1935, il se rappelle son arrivée à Paris, voilà quelques mois ; il parle français avec un fort accent germanique. Il n’élève pas la voix, ne regarde personne, il se concentre sur son malheur. Les passants ne le voient pas, tant il s’est recroquevillé sur sa chaise. Personne ne se doute qu’il porte sur tout le corps des traces de coups de fouet au nerf de boeuf, qu’il s’est échappé deux ans auparavant d’un camp de concentration. Naguère il était médecin, maintenant il est plongeur dans un restaurant pour immigrés où on l’emploie en échange de deux repas quotidiens.  » Oublie ou crève !  » se dit-il, et il a la tentation d’aller se jeter dans la Seine. Mais ce jour-là, il surmonte une nouvelle fois sa répugnance, il choisit de continuer à vivre, à se souvenir et à désespérer.

Le scalpel et la littérature

C’est en 1939, alors que les troupes allemandes se déployaient dans toute l’Europe, qu’Ernst Weiss mit en scène ce personnage du médecin déchu, errant dans les rues parisiennes à la recherche d’une raison de croire encore en l’humanité. Weiss espérait que ce roman, achevé en cinq semaines, le Témoin oculaire, l’emporterait dans un concours organisé en faveur des écrivains allemands réfugiés et lui procurerait un visa pour les Etats-Unis. Le prix fut attribué à quelqu’un d’autre. Weiss était condamné à végéter à Paris, avec la crainte d’être arrêté et la certitude que son manuscrit constituait une sorte de testament. Il avait élu domicile dans un hôtel de la rue de Vaugirard, son personnage dans une pension de Montmartre. Le médecin exilé, s’administrant l’action comme remède, partit en 1936 combattre aux côtés des troupes gouvernementales espagnoles. Weiss n’eut pas l’optimisme de son double, il se suicida le 15 juin 1940. Il avala des somnifères avant de s’ouvrir les veines. A Anna Seghers, la tenancière de l’hôtel raconta quel’écrivain avait absorbé une dose de barbituriques qui aurait suffi  » à faire crever tous les chats du quartier  » (1).

Nul n’avait plus que Weiss conscience d’être l’un des  » endprodukte « , l’un de ces  » produits de la fin « , l’un de ces derniers rejetons d’une Europe de l’Est vouée à la destruction. Son destin est à l’image de ce déclin. Né en 1882 en Moravie, il vécut à Berlin, après des années d’internat de médecine dans la capitale autrichienne où il travailla sous la direction de Julius Schnitzler, frère de l’écrivain viennois. Désargenté, tuberculeux, il se fit engager sur un rafiot en partance pour les Indes et le Japon ; à son retour, il abandonna le scalpel pour la littérature.

Avec une vingtaine de romans, d’essais et de recueils de poèmes, il s’imposa comme l’égal de Stefan Zweig et de Joseph Roth ; mais, au lendemain de 1940, le suicidé sombra dans l’oubli jusqu’à ce que son manuscrit-testament, disparu depuis sa mort, fût découvert et publié en 1963. La France, qui s’est réconciliée l’année dernière avec les dissections expiatoires de Gottfried Benn, n’attendra pas longtemps avant de se laisser subjuguer par la figure d’Ernst Weiss, cet autre médecin qui eut la révélation de sa vocation littéraire en écrivant pour un tribunal le compte rendu de l’autopsie d’une prostituée praguoise. Et comment résister à ce témoin oculaire, à cet apprenti guérisseur qui, à la fin de la première guerre mondiale, sauva le caporal Adolf Hitler d’une cécité hystérique ? Comment résister au style d’Ernst Weiss qui, dans sa sécheresse et son caractère implacable _ parfaitement rendus par Jean Guégan dans sa traduction, _ donne au roman l’allure d’une nécropsie du monde d’hier ?

Un proche ami de Kafka, et Ernst Weiss l’était à plus d’un titre, pouvait-il d’ailleurs voir ce théâtre de marionnettes où évolue une humanité claudicante et guignolesque autrement que comme une colonie pénitentiaire ?

Le rêve de l’innocence de la raison

Kafka avait fait la connaissance d’Ernst Weiss quand celui-ci publia en 1913 son premier roman, Die Galeere (la Galère). En décembre de la même année, Kafka nota dans son journal la perplexité qu’il éprouvait face à la philosophie de Weiss qu’il résuma en quelques mots :  » Le monde est vaincu et nous avons assisté à sa défaite en témoins les yeux ouverts. Donc, nous pouvons nous retourner tranquillement et continuer à vivre.  » C’est aussi un observateur impassible, scrutant le monde à travers les lunettes de l’objectivité, qui apparait avec le personnage du médecin dans le Témoin oculaire. Il apprendra à ses dépens que les sycophantes et les fanatiques pullulent, et que le rêve de l’innocence de la raison est une plaisanterie de troglodyte.

Tout commence comme dans un roman d’Erich Maria Remarque : une pluie d’obus, un orage d’acier, des mares de sang, une baionnette qu’on enfonce entre les côtes d’un soldat ennemi, le bonheur barbare, l’ivresse de tuer, des officiers aux membres déchiquetés, des médecins qui amputent à la chaine. Puis, on pénètre brusquement dans l’univers d’Ernst Weiss : dans un hôpital d’Allemagne du Nord, un caporal, A. H., qui a reçu des gaz vésicants, se dit aveugle ; les internes l’accusent d’être un simulateur. Depuis des semaines, il ne dort plus ; les yeux rougis, il se promène en tâtonnant dans les couloirs de l’hôpital. Les autres malades le craignent ; certains se déclarent admiratifs, ils se rassemblent autour de son lit pour écouter les accusations qu’il profère contre la France, le bolchevisme et les juifs auxquels, dit-il, il faudrait imposer le port de revers jaunes sur leur veste :  » Lui, l’aveugle, avait en permanence la carte du monde devant les yeux et bâtissait ou détruisait des empires d’un seul mot.  » Le médecin, le témoin oculaire de ces délires antisémites, n’a qu’une idée en tête : guérir le caporal de sa cécité, quitte à en faire un jour le Dieu aveugle de l’Allemagne.

5 réflexions sur “Archive : Le caporal aveuglé

  1. Merci de me faire découvrir et l’auteur et le livre. Je vais le demander à ma libraire (Florence Kammermann à Cannes).
    P.S. La seule à être restée ouverte pendant le confinement, notre maire étant allé lui acheter un bouquin pour la soutenir (la police était venue 2 fois + menace d’une mise en demeure du préfet des Alpes-Maritimes !)

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  2. De nos jours, les écrivains se suicident guère, encore une tradition qui se perd, et un indice supplémentaire de notre servage, à un moment où bien entendu les femmes écrivent de plus en plus. A l’heure de la livraison en ligne, se rendre en librairie faire ses petites emplettes littéraires reste le dernier acte de résistance des plus chic qu’elles ont trouvé, il faut dire qu’on y croise pas les gueux, ça aide.

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