WOODY ALLEN, NORMAN O. BROWN ET MOI…

Pour briller en société et pour emballer les filles, il convenait durant ma lointaine jeunesse de faire preuve d’une culture littéraire et philosophique qui agissait comme un aimant. Woody Allen dans son autobiographie raconte comment il s’acharnait à comprendre Faulkner et Kafka, délaissant parfois les classiques pour lire des romans que personne n’aurait eu l’idée de parcourir comme le récit des amours de jeunesse de Joseph Goebbels, intitulé « Michael » dont le protagoniste connaît toutes les angoisses du soupirant transi qui rêve de l’amour de toutes les filles. Je n’ai jamais poussé la curiosité aussi loin, d’autant que Goebbels lui-même le considérait comme un ratage absolu. Mieux valait connaître par cœur « Le Portrait de Dorian Gray » et aborder les filles à la piscine Montchoisi , celle de mon adolescence lausannoise, en leur demandant négligemment ce qu’elles pensaient de Lord Henry. Et leur apprendre que George Sanders, peu avant son suicide dans un palace de Barcelone, avait écrit son autobiographie d’un cynisme absolu : « Mémoires d’une fripouille ». Il m’arrivait parfois de le croiser dans les rues de Lausanne en compagnie de Jack Palance. Et de rêver qu’un jour peut-être moi aussi j’aurai ma place dans la mythologie hollywoodienne. Le destin en décida autrement. Mais avant de vous révéler pourquoi, je ne résiste pas au plaisir de citer le mot laissé par George Sanders avant d’absorber un flacon de Nembutal, mélangé avec du whisky ( je suivrai son exemple, bien sûr ) : « Je m’en vais parce que je m’ennuie. Je sens que j’ai vécu suffisamment longtemps. Je vous abandonne à vos soucis dans cette charmante fosse d’aisance. Bon courage !»


Ce qui m’a conduit à Paris et surtout à devenir chroniqueur au « Monde », c’est un livre d’un auteur alors inconnu, Norman O. Brown, dont le titre « Eros et Thanatos » avait attiré ma curiosité. Il était édité par Maurice Nadeau ce qui était un gage de qualité. Woody Allen raconte dans ses Mémoires qu’il avait eu le même réflexe et qu’il avait tout appris de la perversité polymorphe en découvrant Norman O. Brown. Non sans présomption, j’envoyai depuis Lausanne un article sur cet abécédaire de la perversion au responsable du « Monde des Livres » qui l’apprécia et m’incita à collaborer à ce qui était alors un prestigieux quotidien du soir. Je parvins même quelques années plus tard, grâce à Jacques Fauvet, à faire entrer le loup dans la bergerie, le loup n’étant autre que Gabriel Matzneff. J’avais quitté Lausanne sans regrets et oublié mes rêves hollywoodiens. Et me voici, un demi-siècle plus tard, dans la chambre 612 du Lausanne-Palace avec du Nembutal et du whisky japonais. Rassurez-vous : je ne m’ennuie pas encore ! 

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