CRACHATS NIHILISTES À PULLY-PLAGE

Durant l’été, la piscine de Pully est le rendez-vous des forçats du tennis de table. Depuis le temps que je les affronte, j’ai appris à les connaître : ce sont des Vaudois de tous les milieux dont Joseph serait la figure emblématique : taiseux, méprisant la France, célibataire endurci – surtout pas d’emmerdes – il aspire à avoir un cercueil en forme de raquette de ping-pong. Le seul livre qu’il achète année après année, concerne les revêtements des raquettes de tennis de table. Il est un expert en la matière. Quand il ne joue pas, il va à la pêche. Somme toute, c’ est un homme heureux. Son partenaire préféré est un ancien gardien de but de l’Olympic de Lyon qui, contrairement à Joseph, se passionne pour tous les scandales sexuels et se demande chaque été s’il ira se débaucher à Cuba ou au Maroc.

En définitive, il reste à Lausanne qu’il arpente à grands pas, comme s’il était traqué par un démon. Le meilleur joueur est un exilé chilien, adepte des Témoins de Jéhova, ce qui ne l’empêche pas de contester la plupart des points. Quand il est arrivé en Suisse, m’a-t’ il raconté, il a eu l’impression de franchir le seuil d’un vaste cimetière. La répression sous Pinochet ne ressemblait en rien à ce que racontaient les journalistes occidentaux. Il la jugeait tout à fait supportable. Ce que confirme un autre pongiste de Pully-Plage, un ancien rédacteur du service étranger du « Monde » , que je suis fort surpris de retrouver sur les bords du lac Léman. Il manifeste une belle obstination à vouloir m’écraser au tennis de table : ce ne sera pas encore pour cette année.


Près des vestiaires, se trouve une bibliothèque où l’on trouve de tout, y compris Modiano, Sollers ou Roth. Chacun y fait son marché pour l’hiver. Je choisis en général des mangas plus à ma portée. Il y a quelques jours cependant, mon regard a été capté par un livre à la couverture noire portant un titre qui ne pouvait pas ne pas m’interpeller : « Fièvres et crachats d’un nihiliste postmoderne » signé Gabriel Noncris. Je l’ai emporté avec moi et je ne l’ai pas regretté. Il est composé d’aphorismes qui sont autant de pilules de cyanure. L’éditeur précise que l’auteur s’est suicidé jeune, lui laissant le soin de publier ses larmes refoulées et ses anathèmes féroces. Son corps, sans doute emporté par le Rhône, n’a jamais été retrouvé. Cioran n’aurait sans doute pas gobé ce stratagème littéraire, mais il aurait goûté le goût de ces larmes cristallisées, les larmes d’un paria qui quitte incognito le théâtre du monde, sans que personne ne remarque le suicide d’un être déjà mort.
Je précise que l’auteur de ces crachats enfiévrés ne peut en aucun cas être un pongiste de Pully-Plage : ils sont trop absorbés par leur jeu pour songer au suicide. Mais je présume que tous auraient apprécié cet aphorisme : « La vie est un jeu : marque des points pour souffrir le moins possible ou suicide-toi. » Pour ma part, je goûte assez l’idée que la vie est une gare abandonnée dans laquelle nous attendons en vain le train du salut. Cela me rappelle la chanson d’Hervé Vilard : « Faut-il mourir ou vivre ? »

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