Une rencontre avec Carl Gustav Jung

Pendant de nombreuses années, je me suis tenu à l’écart de mon compatriote Carl Gustav Jung : son orientalisme de bazar, sa religiosité frelatée, sa rupture avec Freud me laissaient perplexe, voire hostile. J’avais tort. Des amis communs me l’avaient décrit comme un homme solidement ancré dans la réalité, aimant travailler la terre, la pierre et le bois, faisant jusqu’à un âge avancé de la voile sur le lac de Zürich et manifestant en société un sens aigu de l’humour. Tous convenaient qu’il était une force de la nature, capable de danser tard dans la nuit, dormant volontiers à la belle étoile chez ses amis les Indiens Pueblos ou parcourant la brousse en Afrique australe pour mieux connaître des sociétés moins policées que la Suisse. Aussi était-il parfois surprenant de l’entendre parler de l’anima, du soi, de l’ombre, des archétypes et d’autres réalités intangibles sur un ton d’absolue conviction. Il confia un jour à un de ses amis : « Tous les névrosés sont en quête d’une religion. »
Je décidai d’en savoir plus et me rendis dans sa maison de Küssnacht, près de Zürich. Au-dessus de sa porte, il avait fait graver cette devise : « Invoqué ou non, Dieu sera présent. » De quoi faire fuir l’athée que j’étais. Il était trop tard : j’avais devant moi un géant qui m’ observait avec une ironie affectueuse. Il me fit entrer et son charme légendaire opéra. Je me gardai bien de le contredire lorsque la conversation prit un tour plus sérieux et qu’il soutint que le christianisme est un magnifique système de psychothérapie, susceptible d’apaiser les souffrances de l’âme. Une question me taraudait : « Freud disait de vous : au commencement, Jung était un grand savant, mais par la suite il est devenu un prophète… »Jung éclata d’un rire homérique : « Oui, un prophète prêchant dans le désert…alors que les psychanalystes se contentent de coucher leur patient sur leur divan, à s’asseoir derrière lui et à émettre une parole de temps en temps. Ils ne savent rien ou si peu de la vie et se prennent pour des dieux. J’ai toujours admiré Freud : il savait que sa méthode ne guérirait jamais personne. Tel que je vous vois là, face à moi, je devine que vous vous êtes laissé séduire par son nihilisme thérapeutique… »
Plutôt que d’entrer en matière, je choisis de l’interroger sur la pensée orientale si proche de sa philosophie : « Oui, me confirma-t-il, j’ai une compréhension singulière de l’Orient et l’Orient peut mieux apprécier mes idées, car on y est préparé à voir la vérité de la psyché. On pense, en Occident, qu’il n’y rien dans l’esprit d’un nouveau-né. Je dis qu’il y a tout, mais que ce n’est pas encore conscient. C’est là en puissance. Or, en Orient, tout est fondé sur cette potentialité. »
« Vous évoquez souvent l’âme ancestrale de l’homme », poursuivis-je, sentant que c’était là un sujet qui lui tenait vraiment à cœur. « Rares sont ceux qui savent quelque chose de l’âme ancestrale de l’homme et plus rares sont encore ceux qui y croient, me dit-il. Et pourtant ne sommes-nous pas dépositaires de toute l’histoire de l’humanité ? Pourquoi est-il difficile de croire que chacun de nous à deux âmes ? Lorsqu’un homme atteint la cinquantaine une partie de lui seulement n’a vécu qu’un demi-siècle. L’autre partie qui vit aussi dans sa psyché, est vieille de millions d’années. J’ai soigné des gens dont les visions se rapportaient à des évènements vieux de plusieurs siècles. L’homme contemporain n’est que le dernier fruit de l’arbre de la race humaine. Nul ne sait, moi compris, ce que nous savons vraiment… »
Je remarquai sur son bureau une statue de Voltaire. Pour le provoquer, je lui demandai ce qu’il pensait de la fidélité dans le couple, sachant que pour lui – et il n’en faisait pas mystère – l’instinct pousse l’homme à avoir le plus de femmes possible. « Quitte à passer pour cynique, j’ajouterai ceci : la nature pousse la femme à capturer et à garder un seul homme, à réduire le couple au plus petit dénominateur commun. C’est aussi stupide que la pensée collective des masses. Un mariage qui serait entièrement consacré à la compréhension mutuelle conduirait droit au naufrage…» Je me gardai bien de le contredire, fort d’une expérience de quatre mariages. Autant l’âme ancestrale m’était étrangère, autant son cynisme de mâle égoïste me ravissait. Peut-être y avait-il quelque lien obscur qui m’échappait entre les deux, persuadé que j’étais alors que les théories ne sont jamais là que pour justifier nos errements.


En prenant mon manteau dans l’antichambre, je sentis que Jung m’observait. « Est-ce une vieille maison ? » demandai-je pour combler le vide avant de le quitter. « Non, mais construite dans le style ancien. » Il sourit « Vous savez, je suis conservateur. »

2 réflexions sur “Une rencontre avec Carl Gustav Jung

  1. Quelle intéressante visite nous invitant à maints questionnements. Merci du partage.
    D’aucuns vont aussi jusqu’à penser qu’un corps astral survit à notre forme physique. L’être humain peut y revêtir la forme de l’animal ou de la chose à qui leur caractère les apparente étroitement !…
    Etant freudienne et athée, les deux âmes dont parle Jung ne me suffisent pas, et j’opterais volontiers pour cet oiseau rare qu’est le phénix qui en possède mille.
    Quant à l’amour, laissons à l’autre son mystère et sa magie. C’est cette éternelle énigme lue en braille qui nous en donne le goût.

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