MON ÉTÉ 81 – Mes tribulations autour du monde

J’arrivais à mes quarante ans et je me sentais bien démuni : je n’avais encore tué personne et je n’avais même pas déambulé sur les quais de Shanghaï, ni même passé des nuits dans les Love Hotels de Tokyo. C’était l’été : la prétention de Matzneff à la piscine Deligny me tapait sur les nerfs et ma seule conquête, la délicieuse Nastasia Kinski, se préparait à tourner « Tess » avec Polanski. J’avais à mon crédit un best-seller : « L’exil intérieur ». Alors pourquoi pas ne pas prendre le premier avion pour l’Asie ? Et une fois à Singapour ne pas errer en Asie dans l’espoir toujours déçu d’y vivre des aventures que je raconterai dans un roman qui me vaudrait une réputation internationale.

Rien ne s’est passé comme prévu. À Singapour, j’ai admiré l’aéroport et me suis réjoui qu’on n’y ait pas aboli la peine de mort pour un simple trafic de drogues. À Harbin, en Mandchourie, j’ai vu les plus jolies filles du monde. Mais j’ai bien peur qu’elles ne m’aient même pas remarqué. À Hong-Kong, un typhon a failli m’emporter. J’ai pu mesurer les bienfaits de la colonisation anglaise. J’y suis souvent retourné : plus le régime communiste s’instaurait, plus l’ambiance devenait sinistre. J’étais alors journaliste au « Monde » : ma modeste carrière se serait arrêtée aussitôt si j’avais rédigé un éloge de la colonisation, voire de la peine de mort. Et pourtant toutes les filles que je rencontrais n’avaient qu’une envie : quitter la Chine pour le Japon.

Elles n’avaient pas lu Cioran, mais elles pressentaient que le Japon était une des plus merveilleuses réussites de la Création. J’en ai été aussitôt convaincu, au point d’épouser une Japonaise, Naomi Yamaguchi. Tout mariage est certes une erreur, j’en avais déjà fait l’expérience, mais outre le fait qu’il convient dans une vie de multiplier les erreurs, c’est une expérience que je ne regrette pas. La Japonaise a des atouts qu’on ne saurait négliger, notamment une soumission à toute épreuve. Que vaut une femme qui ne se soumet pas à vos moindres caprices ? Moins que rien. Encore une chose que je n’aurais pas pu défendre dans «  Le Monde ».

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Après mes tribulations au Japon, je traversais l’Océan Pacifique. Je m’installais au Hilton de San Francisco : je disposais d’une piscine privée et d’un lit que j’aurais pu partager avec dix nymphettes. Je ne l’ai pas fait, l’idée m’ayant souvent semblé préférable à sa réalisation. Et Naomi m’obsédait. J’aurais volontiers rencontré Clint Eastwood, mais tenait-il vraiment à me voir ? Pire encore : je crois qu’il ignorait jusqu’à mon existence. Il ne me restait plus qu’à retourner à la piscine Deligny et à raconter cet improbable voyage qui confirmait ce que je pressentais depuis longtemps : on n’échappe jamais à soi-même. Et surtout : on dépense tout pour ne jouir de rien. J’en ai malgré tout tiré un livre : « L’âme est un vaste pays ». Tout compte fait, j’aurais dû l’intituler « L’âme est une vaste piscine ».

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