LE CRÉPUSCULE DES CINÉMAS

Simon Edelstein, archéologue d’un genre nouveau, est parti à la recherche de ces cinémas aux façades majestueuses qui se fossilisent et se décomposent dans l’indifférence générale.

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Pour qui a découvert le septième art dans les années cinquante, pour qui a fait de la critique de cinéma dans les années soixante, c’est mon cas, pour qui le cinéma était pratiquement une religion ( au même titre que la psychanalyse ), pour qui Éric von Stroheim et Sigmund Freud étaient des dieux, pour qui a dansé avec Ginger Rogers et Fred Astaire, rêvé de Louise Brooks, séduit Nathalie Wood dans la «  Fièvre dans le sang », sans oublier les innombrables et irrésistibles nymphettes en celluloïd qui lui révélaient sa sexualité, le monde du cinéma est devenu d’une austérité et d’une prétention qui lui enlèvent toute envie de se rendre dans ces cathédrales de la volupté qu’étaient alors les salles de cinéma. On s’accommodait fort bien de la mort de Dieu et de la fin de la littérature, mais que les temples du plaisir, de tous les plaisirs, tant sur l’écran magique que dans la salle, puissent un jour disparaître pour être remplacés par des églises évangélistes, des mosquées ou des magasins de fringue, voire laissés à l’abandon, voilà ce que dans nos pires cauchemars nous n’aurions jamais envisager. Et pourtant….

Et pourtant, on a beaucoup glosé sur la mort du cinéma en tant qu’art, comme du déclin de la psychanalyse : ils apparaissent à la fin du dix-neuvième siècle et leur lente agonie date des années quatre-vingt. Inutile d’y revenir. On lit Freud comme on lit Saint-Thomas d’Aquin aujourd’hui et je défie quiconque de me citer dix grands films muets. Un cinéaste suisse, Simon Edelstein, né lui aussi en 1941, avait pressenti la catastrophe à venir. Et il a eu l’idée géniale de photographier, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Afrique, en Inde ou en Europe ces cinémas abandonnés exhibant parfois encore les stigmates de leurs splendeurs passées. Par exemple, le Roxy à New-York, le plus grand cinéma du monde datant des années vingt qui accueillait six mille spectateurs à la fois, un nombre qui justifiait une équipe de 300 personnes. La salle avait été inaugurée en 1927 par un film avec Gloria Swanson. Et c’est elle, la star de « Sunset Boulevard » avec Éric von Stroheim qui dans les années soixante posera en robe de soie noire avec un boa rouge autour du cou pour « Life » au milieu des ruines du Roxy. Cette image qui a fait le tour monde a été un déclic pour Simon Edelstein : il a pris conscience qu’un patrimoine du vingtième siècle était en train de mourir sans que nul ne s’en soucie.

Ces cinémas, souvent d’une audace architecturale et d’une beauté explosive, photographiés par Simon Edelstein, sont devenus les conservatoires de bonheurs évanouis qui ne ressusciteront jamais, pas plus que notre jeunesse d’ailleurs. Signe des temps , de nombreux cinémas – plus de cinq cents aux États-Unis – se transforment en églises de toutes sortes. La Croix remplace alors le nom glorieux de la salle : adieu la Fox, bonjour Jésus. Il arrive que le cinéma, en France notamment, appauvri par sa fréquentation toujours plus faible, résiste en divisant ses salles pour créer des complexes à l’architecture impersonnelle. Oui, comme on le constate en feuilletant l’album d’Edelstein, la laideur architecturale a de beaux jours devant elle. Aurais-je encore du plaisir à y voir les films qu’on y projette ? J’en doute.

Simon Edelstein : « Le crépuscule des cinémas ». Ed. Jonglez.

Une réflexion sur “LE CRÉPUSCULE DES CINÉMAS

  1. Il faut dire qu’à l’époque Hollywoodienne les starlettes noir et blanc avaient le mérite de finir à peu prés toutes suicidées ou dans la pire déchéance; c’est qu’elles y croyaient les connes. Les starlettes d’aujourd’hui, produit de leur époque, gardent la tête froide mais il y a pire pour énerver R.J.; elles s’engagent pour des causes humanitaires, une autre forme de déchéance bien plus grave que celle des précédentes. Aujourd’hui dans les carteries-souvenirs les Marylin Monroe et Audrey Hepburn font toujours un carton (c’est le cas de le dire) auprès des jeunettes qui ont la nostalgie de ce qu’elles n’ont jamais connu et ce n’est pas en croisant R.J. qu’elles risquent de reprendre espoir puisqu’il leur propose direct la case suicide sans faire de cinéma.

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