PROUST ET LES PHOTOS

Proust aimait collectionner les photos. Il en demandait à ses proches, il en donnait volontiers de lui-même et bien des séquences fondamentales de la Recherche sont liées à une photo. Brassaï décrit Proust comme une sorte de photographe mental, considérant son propre corps comme une plaque ultra-sensible qui sut capter et emmagasiner dans sa jeunesse des milliers d’impressions et qui, parti à la recherche du temps perdu, consacra tout son temps à les développer et à les fixer, rendant ainsi visible l’image latente de toute sa vie, dans cette photographie gigantesque, dans ce film inouï, que constitue « À la recherche du temps perdu ».

Brassaï, dans « Marcel Proust sous l’emprise de la photographie », raconte comment à vingt-deux ans Marcel s’était épris d’un jeune éphèbe, Edgar Aubert, fils d’un magistrat genevois. Au dos de la photographie que lui donna Aubert, était inscrit en guise de dédicace : Look at my face; my name is Might Have Been. I am also called No More, Too Late, Farewell. Proust ignorait que ces mots étaient extraits d’un sonnet du peintre préraphaélite Dante Gabriel Rossetti. Ce sonnet avait pour titre : Stillborn Love. Il était prémonitoire. Quelques semaines plus tard, Edgar Aubert fut emporté par une appendicite aiguë.

450Cette dédicace accompagna et hanta Proust tout au long de son existence : ce qui aurait pu être et ce qui n’a pas été. Ce qui aurait pu être et ce qui n’a pas été, ce fut aussi le leitmotiv du narrateur pour Albertine. Albertine dont, dès lors qu’elle a disparu et qu’il entreprend de la faire rechercher, il montre une photo à son meilleur ami, Robert de Saint-Loup. Ce dernier reste figé de stupéfaction : « C’est ça la jeune fille que tu aimes ? » finit-il par lancer. Marcel essaie de deviner les pensées de Saint-Loup : « Comment c’est pour ça qu’il a pu se faire tant de bile, tant de chagrin, faire tant de folies ! », incapable de comprendre que ce que nous aimons est d’abord une création de notre imagination, ensuite l’enjeu d’une lutte à mort et enfin un être flou aux contours incertains, parfois interchangeables, qui a pour nom : Might Have Been.

Ce qu’il en demeure, on peut le scruter sur une photo. On peut également le réinventer en lisant Proust, car, après tout, qui sait si nous n’avons pas aimé Albertine plus que les êtres auxquels nous déclarions notre passion, car elle était encore plus irréelle, encore plus insaisissable et qu’elle au moins elle échappait au Temps ?

5 réflexions sur “PROUST ET LES PHOTOS

  1. Votre dernier paragraphe exprime parfaitement que la lucidité se situe au plus près de l’intelligence du rêve et de l’espace fictionnel.
    La littérature (lire et/ou écrire) comme une érotique intemporelle, quand c’est la voix du désir qui nous mène et non celle d’être désirables…

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  2. Magnifique chronique . En y réfléchissant est-ce que mon Albertine à moi n’est pas la Jacqueline BISSET de la couverture de Play-Boy mais je suis indécis il y a aussi la Bernadette de l’affiche de  » La fiancée du pirate » …

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