UNE SEMAINE AVEC KARINA…

Ce mercredi 12 septembre 2019

Je ne sais pas ce qui m’arrive.

J’avais décidé de mettre un terme à ma vie sentimentale. Après tout, j’approchais des quatre-vingts ans. Je n’avais que trop joué les vieux beaux, rôle que j’avais toujours jugé ridicule. Ma dernière conquête avait cinquante ans de moins que moi. Elle m’avait plaqué. Je m’y attendais. Je l’approuvais. À sa place, j’aurais fait de même.

Un ami m’avait conseillé de m’inscrire sur Tinder et de ne pas négliger les réseaux sociaux. Je me suis donc mis à la page. L’expérience ne fut pas concluante : trop de filles vénales, analphabètes et, à mon goût, trop vieilles ou trop grosses – souvent les deux à la fois. Je m’étais rabattu sur Asia Charm. Je voyageais ainsi à ravers l’Asie, sans les désagréments du tourisme lambda. J’étais pratiquement converti au virtuel.

Et soudain, dans la nuit, je reçus un message d’une fille qui ne savait pas où dormir. J’avais pris mes somnifères. Intrigué, je lui proposai néanmoins de passer chez moi. Je ne m’attendais à rien, ayant pour principe qu’il ne faut jamais rien attendre – sinon le pire. Le pire peut d’ailleurs avoir un certain charme. Je songeais par ailleurs à faire un livre sur Magda Goebbels.

Ce n’est pas l’égérie du Troisième Reich qui frappa à ma porte, mais une très jeune fille tirant derrière elle une grosse valise. Elle frissonnait. Je lui préparai un thé. Elle était exténuée. Ce qu’elle voulait, c’était un lit. Ce que je voulais, c’était son corps enfantin. Je me gardai bien d’insister. Je retournai dans ma chambre. Quelques minutes plus tard, elle s’était endormie. J’avais juste appris que son film préféré était Pierrot le fou. Cela tombait bien : c’était également le mien. Elle avait une frange…que demander de plus ? Je lui donnai le prénom de Karina. J’en saurai plus à son réveil.

Ce jeudi 19 septembre 2019

À l’exception d’un baiser sur la bouche, je n’en sais rien de plus. Elle partait pour son travail…et moi je somnolais encore. Je redoutais d’avoir une sale haleine.

«  Elle est de sa génération », m’a dit avec une lassitude étudiée Philippe Garnier avec qui nous dînions hier soir chez Yushi. Il a ajouté : « Au bout d’un mois tu t’ennuieras avec elle. » Ce que j’apprécie chez Philippe, c’est son désabusement et son goût pour l’échec. Tout court à sa perte pour lui. Nous nous rejoignons sur ce point. Mais je doute qu’il goûte encore avec volupté aux câlins d’une gracieuse gamine. Trop blasé pour ça. Moi, j’aspire avec une désinvolture qui n’est pas feinte à retrouver mon adolescence. Décidément, les vieux sont ridicules. Et il n’y a pas plus fou qu’un vieux fou.

Karina, je précise qu’elle est à moitié turque et à moitié arménienne, laisse sa valise chez moi. Elle parle si vite – et sans articuler – que je ne comprends que la moitié de ce qu’elle me raconte. C’est sans doute ce qui cimente un couple. Nous verrons dans un mois si Philippe Garnier avait raison. Il a écrit un joli roman qui a pour titre : « Mon père s’est pendu au bout du couloir ». Et un essai sur la tiédeur.

Est-ce Vijak que j’espère retrouver avec Karina. Vijak était Iranienne. Ce fut le grand amour de mes vingt ans. Elle en avait seize. Sweet Sixteen. Mais au bout du couloir, on ne rencontre plus que la mort.

Ce vendredi 20 septembre 2019

Son corps est mon opium. Attention : danger ! D’autant qu’elle se donne peu et, du coup, sans rien en laisser paraître, j’ai l’impression d’être un mendiant, un pauvre vieux un peu dégoûtant qui voudrait tant qu’elle m’offre avec générosité ce qu’elle ne me donne qu’avec parcimonie. Quand je le lui fais remarquer, elle me répond qu’il faut du temps. Il m’en reste peu du temps à mon âge. Elle a la vie devant elle….du moins se plaît-elle à le croire. Un seul point d’accord : le suicide à deux est l’apothéose de l’amour. Nous en sommes loin.

Par ailleurs, elle est tendre, discrète, n’élève jamais la voix, ni ne boude. Autre bon point : elle préfère les chiens aux chats. Aurais-je acquis sans le vouloir un chiot ? Ai-je dit qu’elle a le physique gracile d’une Eurasienne qui me fait aussitôt craquer. Elle ignore tout de moi, étant peu portée à la lecture et à la vie intellectuelle. Je n’en sais guère plus sur elle, sinon qu’elle se juge ultrasensible. Mais quelle fille ne pense-t-elle pas l’être ?

Tiens, j’y pense, à son avantage, elle ne fume pas. Pour l’instant, pas la moindre once de perversité. Resterons- nous des inconnus l’un pour l’autre ? Qui se lassera le premier ? Pendant qu’elle voyait une copine, je dînais avec Pierre-Guillaume de Roux et Ivan Rioufol chez Yen ( rue Saint-Benoit, une excellente adresse ). Je leur ai vaguement parlé de Karina. Ils n’en revenaient pas. Pierre-Guillaume m’a soufflé qu’il en dirait deux mots à Gabriel Matzneff. S’il pouvait l’inciter à faire sa chronique du « Point » sur mon John Wayne, ce ne serait pas mal non plus. Notre passion pour le cinéma américain n’était pas moins intense que celle que nous éprouvions pour les moins de seize ans.

À ce propos : le journal non expurgé de Julien Green enfin accessible dans «  Bouquins » après une attente de plusieurs décennies. C’est si beau que j’ai failli pleurer au Flore en tournant les pages : enfin de la vraie littérature !

J’ai trouvé un sous-titre pour mon portait de Magda Goebbels : du sionisme au nazisme. Il n’est pas donné à toutes les femmes d’assassiner ses six enfants. J’aurais tendance à le porter à son crédit.

Ce samedi 21 septembre 2019

Dans un mouvement d’humeur, j’ai traité Karina de sotte et d’inculte. Elle a aussitôt fait sa valise, commandé un taxi et s’est tirée. Dieu que les jeunes filles sont devenues susceptibles. Et moi qui espérais une nuit orgiaque pour mon anniversaire, me voici bien démuni ! Il me reste Julien Green…

Ce dimanche 22 septembre 2019

Aucune nouvelle de Karina.

Un anniversaire très réussi au Golfe de Naples avec quelques fidèles amis. Virginie était présente. Elle m’a raconté ses vacances à Hydra avec Simon Collin : ce n’était pas de la tarte. Il a fui nu dans les rues d’Athènes. Les mails qu’il lui a envoyés sont joliment tournés. Il lui reproche son vagin trop large et elle de ne pas éjaculer : ce sont les joies du couple. L’ennui avec Virginie, c’est qu’elle parle si vite avec un accent suisse-allemand que personne n’arrive à la comprendre. Elle a un physique de rêve, mais elle ne m’attire pas. L’absence de sex-appeal des Suissesses m’a toujours surpris : le protestantisme leur a enlevé le peu qu’elles avaient.

Ce lundi 23 septembre 2019

Au réveil, sur l’écran de mon IPhone, un « Coeur géant » de Karina. Elle passe en fin d’après-midi. J’ai feint de me réjouir. Mais pour être franc, je redoute ses récriminations. Je redoute encore plus de m’emmerder. D’un autre côté, je me dis que soixante ans de différence, ça a quand même de la gueule ! Ma capacité d’indifférence me surprendra toujours.

«  Les femmes qui ont de gros seins ont une petite cervelle » ( ce n’est pas le cas de Karina ), disait Sartre qui ne se trompait pas toujours. Que penserait – Il en voyant à quel point aujourd’hui les protubérances mammaires s’affichent fièrement. Quant aux culs, ils ont le volume d’une Buick des années soixante. Et les lèvres, épaisses et soulignées, suggèrent que les filles ont passé plus de temps dans les toilettes des garçons à leur tailler des pipes que dans les salles de classe à étudier : « Le Rouge et le Noir ». Il est vrai à leur décharge qu’on leur enseigne plus volontiers Virginie Despentes que Marcel Proust. Inutile de préciser que pour moi les écoles mixtes sont une catastrophe.

Un danseur étoile du Bolchoï a été interdit à l’Opéra de Paris pour avoir tenu des propos grossophobes. Et dire qu’à dix-huit ans, à Lausanne, dans le journal de la fac, je publiais un article au titre provocateur : «  Pas de pitié pour les grosses ! » qui était passé comme une lettre à La Poste. « Une femme n’est jamais assez mince, ni assez riche », disait l’impératrice Sissi. J’en parlais avec Jean-Marc Parisis. Nous sommes tombés d’accord : le physique des filles a tellement changé qu’on en vient à se demander si, inconsciemment, elles ne s’apprêtent pas à être au goût des Africains et des Arabes. C’est à ce genre de minuscules changements qu’on peut prendre conscience du grand remplacement qui s’opère. L’apparence physique relève toujours d’une idéologie : celle de l’islamisation n’est pas de mon goût.

Ce mardi 24 septembre 2019

Les filles de seize ans que je draguais à la piscine Montchoisi, lisaient Oscar Wilde ou Proust. Les plus âgées : «  La route des Flandres » de Claude Simon ( quel ennui ). J’avais quelques années de plus qu’elles, mais nous nous comprenions spontanément. Et me voici avec Karina plongée dans une biographie de France Gall …ah les sucettes de Gainsbourg ! Je la caresse doucement. Elle se laisse faire. Mais elle me dit qu’elle est fatiguée. Elle est toujours fatiguée. De temps à autre, elle joue avec mes doigts qu’elle lèche dans sa bouche.

Elle est dans un monde qui n’est pas le mien. Elle est comme un chien abandonné qui aurait trouvé sa niche. Elle m’assure qu’elle partira quand je le lui ordonnerai. Elle m’assure aussi qu’elle est prête à mourir avec moi. Un bon point pour elle. Sa mère est dépressive, son père alcoolique. Elle n’a pas le bac. Toutes ces filles qui font un master en psychologie sans avoir jamais travaillé, la font doucement rigoler. Elle ne doute ni de son intelligence, ni de son charme.

Ce mercredi 25 septembre 2019

La nuit passée, je me suis introduit dans son lit pendant qu’elle dormait. À son réveil, elle a cru que c’était un rêve. Elle me confie n’avoir eu que deux amants jusqu’à présent. Comme elle n’a aucune raison de me mentir, je la crois. Soudainement, elle m’annonce qu’elle veut lire Shakespeare. Elle demeure un mystère pour moi. Un mystère sans tatouage, ni piercing, ce qui n’est déjà pas si mal.

Mon impression après une semaine : celle d’avoir adopté un chiot. Je donnerai cher pour connaître la sienne.

Ce jeudi 26. 9. 2019

La réponse est arrivée plus vite que je ne l’imaginais. Son ex ( un clerc de notaire ) l’avait plaquée fin août. Dès qu’il lui a envoyé un : «  Coucou, ça va ? », son petit cœur d’adolescente a battu la chamade. Elle m’a avoué qu’elle ne parvenait pas à l’oublier. Et qu’elle ne voulait pas m’utiliser comme intérimaire. Ce qu’elle a d’ailleurs déjà fait. Et sans le moindre scrupule, elle qui se prétend si sensible, si morale, musulmane de surcroît. Je l’ai priée de dégager aussitôt. J’ai voulu prendre une vidéo pendant qu’elle se préparait. Elle m’a menacé d’un procès : le fameux droit à l’image – une des inventions juridiques les plus stupides de ces dernières années. Elle m’a piqué un livre de Fabrice Pataud : « Socquettes, tennis et abandon » que j’avais reçu le matin même. M’a promis que dès qu’elle aurait oublié son clerc de notaire, elle reviendrait. Je n’y tiens pas. Adios Karina. Après tout, elle n’a que vingt ans. Elle a droit à l’erreur. Et moi, il me reste Tinder et Asia Charm.

 

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2 réflexions sur “UNE SEMAINE AVEC KARINA…

  1. En ce qui concerne le bouquin de Philippe GARNIER, c’est définitivement « Mon père s’est PERDU au bout du couloir ». Vous ne pouvez décidément pas vous empêcher de dramatiser en « PENDU », ce qui vous incite (excite ?!) une fois encore à écrire, un peu plus loin, que LA MORT est au bout du couloir…

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  2. En attendant le retour de cette KARINA , je vous prescris l’écoute sur YOUTUBE de  » The Barberettes-Tian Mi Mi  » la pop music des tawainaises ç’est acidulé ç’est moins dangereux que les bonbons HARIBO en ce moment et il faut qu’on surveille notre diabète nous les vieux surtout si on devait ouvrir notre porte en urgence à des hordes de nymphettes en panique .
    Seriez-vous prêt à perpétuer l’espèce si vous veniez à rester le seul mâle survivant à la pandémie ? Faire un pied de nez au discours d’une vie cela aurait une sacrée gueule . Un dénouement inattendu !! j’ai évité le qualificatif inespéré je ne veux pas vous soumettre à des qualificatifs douloureux .
    Amicalement , on attend une sonnerie à la porte…

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