SEXE, FÉMINISME ET PHILOSOPHIE

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Quand le sexe devient mou, la morale devient rigide.

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En s’extirpant avec peine de son fauteuil, cet ami me confia : « Me voici arrivé à l’âge où les raideurs se déplacent ».

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Beaucoup d’hommes le pensent, mais rares sont ceux qui l’avouent à la femme de leur vie : « Aime-moi éternellement, mais ne sois pas triste si je te trompe trois fois par jour. »

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Un dessin humoristique composé de deux vignettes juxtaposées montre un homme et une femme devant un grand miroir en pied. Tous deux sont d’apparence physique très banale. Dans un phylactère, le caricaturiste a représenté la manière dont ils se voient : la femme grosse, vieille et moche. L’homme comme un intermédiaire entre James Stewart et George Clooney. C’est une image assez réaliste, tragiquement réaliste, de la vision étonnamment irréaliste que les hommes et les femmes se font souvent, respectivement, d’elles-mêmes et d’eux-mêmes. Le shopping a encore de beaux jours devant lui. On comprend que ce soit l’activité préférée des femmes, après les soins accordés à leur corps et bien avant le sexe.

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Camille Paglia m’assure qu’il n’y a pas de Mozart féminin, car il n’y a pas de Jack l’Éventreur féminin. En revanche, il y a trop d’empoisonneuses au propre et au figuré. Elles se désignent comme féministes. D’éternelles victimes qui n’auront de cesse de prendre une revanche qui leur semblera toujours bien pâle par rapport aux préjudices qu’elles ont subi.

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Peut-on encore écrire que le sexe des jeunes filles, c’est leur petite monnaie ?

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Cioran disait volontiers que sans la fausseté absolue du sexe faible, il ne se serait pas humilié à chanter le ciel. Comprenne qui pourra !

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L’éternel quiproquo entre les femmes et les hommes : les unes veulent des lendemains sans aventure, les autres des aventures sans lendemain

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« L’erreur est humaine » se dit en japonais : les singes eux-mêmes tombent parfois des arbres.

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Quand la philosophie acquière une quelconque autorité, elle meurt.

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« Ne lire que du latin et du grec pendant quelque temps est la seule façon de désinfecter son âme », me dit cet ami. Bien vu, mais hélas trop tard pour moi : il ne me reste que des Schlager des années soixante pour remédier à l’écœurement du présent et quelques films. Le préféré de Kirk Douglas était : « Seuls sont les indomptés ». C’est aussi le mien.

ISHIKAWA TAKABOKU ET MON COLT SMITH AND WESSON

Hier soir, une jeune Japonaise – quand j’écris « jeune », ce n’est pas quinze ans, mais vingt – est passée chez moi. Je lui ai proposé de partager mon modeste dîner : des patates douces et du rosbif. Ravie, elle a accepté. Et, divine surprise, sans que je le lui demande, elle a aussitôt fait la vaisselle qui traînait et préparé la table. Quelle Française aurait eu cette délicatesse ? Elle m’avait également apporté des gâteaux japonais. Quand elle a remarqué que j’étais fatigué et on l’est vite à soixante-dix-neuf ans, elle s’est éclipsée et, à peine de retour chez elle, m’a envoyé un mail dont je retranscris la dernière phrase : «  I can’t wait to see you next Time. » Ce n’est sans doute pas vrai, mais cela réchauffe le cœur. Elle se nomme Yuzuki Fujimoto – Dieu que j’aime la sonorité de ces noms japonais. Elle est inscrite à Sciences Po. Je l’avais draguée à un arrêt de bus.
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En me réveillant ce matin – une très bonne nuit pour une fois – je songeais que je m’étais trompé de pays : c’est au Japon que j’aurais dû vivre. Yuzuki a été très surprise de trouver côte à côte sur mon bureau ( et ce n’était pas une mise en scène préparée ) les poèmes d’Ishikawa Takuboku « Ceux que l’on oublie difficilement » en version bilingue et mon colt Smith and Wesson. Je l’ai rassurée en lui disant que chaque Suisse devait avoir une arme chez lui. Elle l’a pris précautionneusement entre ses doigts et mes pensées se sont envolées ailleurs….où j’ai retrouvé ce poème d’Ishikawa :

 

 

 

Trop tôt les douceurs de l’amour
Les tristesses je les ai connues
J’ai vieilli trop tôt

 

Dans un autre registre, ce mail de mon ami et traducteur mexicain, Guillermo de la Mora. Il me fait remarquer que je suis né au milieu de la Deuxième Guerre mondiale, un fait d’importance capitale pour lui. Il ajoute : « Les jeunes n’ont pas connu la guerre et cela les rend facilement stupides. En temps de paix, il faut trouver une bataille en soi pour se connaître, sinon on ne fait que déambuler sur terre comme du bétail. » Je comprends qu’il prenne plaisir à me traduire…

L’AUTORITÉ DU DÉTAIL MESQUIN

Cioran rappelait cette promenade avec une amie qui affirmait doctement que le « divin » était présent en chaque créature. L’écrivain désigne alors du doigt une mégère insupportablement vulgaire : « Dans celle-là aussi ? » Elle ne sait que répondre, tant il est vrai que la théologie et la métaphysique abdiquent devant l’autorité du détail mesquin.
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J’approuve totalement Caraco lorsqu’il écrit que la plupart des hommes feraient mieux de se couper la gorge plutôt que de languir à la surface d’eux-mêmes.
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Ce que j’ai de commun avec Albert Caraco, outre mon athéisme et ma misogynie, c’est le plaisir que je je prends à froidement scandaliser mes lecteurs, non pour qu’ils se hérissent, mais pour qu’ils se réveillent.
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Quand s’arrête une psychanalyse ? La réponse la plus cynique qui a cours chez les psys : « Quand le patient est ruiné »
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Trois vacheries justifiées :
  1. Henry de Montherlant disant de Paul Claudel que c’est du music-hall pour archevêques…
  2. Paul Morand à propos de Jean d’Ormesson : comment peut-on être aussi niais et avoir dix agrégations et deux licences ? Cet esprit fin et distingué tombe dans le Guy des Cars et le Peyrefitte.
  3. Marguerite Yourcenar disait de Marguerite Duras qu’une chose qu’elle ne lui pardonnera jamais, c’est son titre : « Hiroshima, mon amour ». Elle ajoutait : « Hiroshima, j’y suis allée. Effrayant. Comme si après avoir été à Auschwitz, on écrivait : «  Auschwitz, mon petit chou… »
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Un ami écrivain ( de ma génération ) me raconte qu’il a voulu écrire un article sur un livre dont il estimait qu’il n’était pas reconnu à sa juste valeur. Une fois achevé, il le donne à lire à sa femme qui s’exclame : « Mais tu l’as déjà écrit il y a deux ans. » Il vérifie. Au mot près, c’est exactement le même. Ce qui confirme le mot de Proust : «  Dans la première partie de sa vie, l ‘écrivain plagie. Dans la seconde, il s’auto-plagie. » Nous en sommes tous là.
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J’évite d’écrire mon autobiographie : elle révélerait que tout va bien, sauf ma mémoire.

AU CAFÉ SCHOPENHAUER : LE LIVRE…

D’une nuit de Noël solitaire aux souvenirs de Vienne avant l’Anschluss, ce Café Schopenhauer est une conversation aussi forte et entêtante qu’un double ristretto comme les aime son auteur. On y apprendra en quoi C. Jérôme est l’incarnation la plus parfaite de l’âme japonaise, ce qu’ont en commun les patates douces et les pompes funèbres. On bavarde avec Cioran, avec Gabriel Matzneff le Maudit, avec Peter Handke, avec des fantômes croisés dans les rayons du Bon Marché ou entre les tombes de cimetières oubliés. Il y a Atma, le chien du célèbre Arthur. Il y a des femmes endormies et vénéneuses. Une dernière dose de pessimisme élégant prescrite par Roland Jaccard, docteur en désespoir moqueur.

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Disponible en version numérique et papier, édition indépendante, en suivant ce lien

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BELA LUGOSI, LE MAÎTRE DES TÉNÈBRES

J’avais joué aux échecs toute l’après-midi. De retour chez moi, j’ouvre un livre déposé devant ma porte. Il s’intitule sobrement : « Bela Lugosi ». Je l’ouvre au hasard et j’apprends que Boris Karloff, alias Frankenstein, et Bela Lugosi, alias Dracula, s’affronteront aux échecs pour la première fois en 1933. Une souche de bois brûle dans la cheminée. Bela et Boris jouent entre eux le droit de disséquer le corps d’une femme qui se trouve dans la pièce d’à côté, hypnotisée et étendue nue sur une table d’opération. « Échec et mat » , siffle Lugosi. On savait vivre en ce temps-là à Hollywood.

Plus surprenant encore, quand Bela Lugosi meurt le 16 juin 1956, il prononce ses mots qui scellent son existence tout entière : « Je suis le comte Dracula, je suis le roi des vampires, je suis immortel. » On raconte que l’acteur Peter Lorre s’était présenté devant la dépouille de Lugosi avec l’intention ( pieuse dans le fond ) de lui planter un pieu de bois dans la poitrine. Boris Karloff, qui l’accompagnait, l’en a dissuadé. Pendant que les deux hommes s’éloignaient collés l’un contre l’autre, un événement surprenant se produisit : une gigantesque chauve-souris noire les suivait de son vol silencieux et feutré. Quand ils ouvrirent la porte qui donnait sur la rue, ils virent l’animal s’empresser de fuir vers le ciel où le soleil était sur le point de se coucher.

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Se souviendrait-on de Bela Lugosi si Tod Browning, arrivé relativement tard à Hollywood, ne lui avait pas confié le rôle de Dracula ? Un drôle de type ce Tod Browning qui avait exercé la profession de clown avant de réaliser un chef-d’œuvre absolu : «  Freaks » en 1932 dans lequel il réunit ses monstrueux collègues d’antan. Le soir, après le travail, il prenait son automobile et disparaissait. Personne ne savait où il habitait. Personne ne lui connaissait de famille. Il tournera avec Lon Chaney, l’homme aux mille visages, qui était pour lui la référence suprême. Avec Bela Lugosi, il trouvera un digne successeur à Chaney : « Dracula » ( 1931 ) et « La marque du vampire » ( 1935 ) demeurent gravés dans la mémoire de tout cinéphile conséquent. En août 1944, les journaux annoncent la mort de Tod Browning. Mais en mars 1953, sa présence est signalée à Malibu. Où est Browning aujourd’hui ? Où est Bela Lugosi , l’immortel Dracula ? Nul n’est en mesure de le dire : les vampires ne meurent jamais. Peut-être joue-t’il aux échecs avec Max Schreck qui fut l’inoubliable Nosferatu dans le film de Murnau.

Un écrivain italien, Edgardo Franzosini, mène l’enquête avec un flair infaillible : il sait tout sur les vampires et cite même l’historien romain, Pline l’Ancien, qui raconte que les malades atteints d’épilepsie accouraient boire le sang des gladiateurs qui venaient d’être tués dans l’arène. Il précise également que Bela se maria quatre fois, certains de ses mariages ne durant guère plus de trois jours : il est dur de vivre avec un vampire. Je n’ai pas précisé que Bela Lugosi était hongrois, mais le lecteur l’aura deviné. Peut-être est-ce là qu’avec un peu de chance une gracieuse personne à l’imagination macabre aura quelque chance de le retrouver….

« Bela Lugosi » d’Edgardo Franzosini. Traduction de l’italien par Thierry Gillyboeuf. Éd. la Baconnière.

MATZNEFF, MISHIMA ET MONTHERLANT

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La France n’aura pas son Mishima. Matzneff aurait pu jouer ce rôle. Son allure l’y prédisposait. Sa morgue également. Avec un peu plus cran, il nous aurait offert avec son ami Giudicelli le spectacle d’une mort glorieuse, indifférente aux calomnies et bassesses de toutes sortes. Un seppuku qui lui aurait assuré une gloire durable, celle-là même à laquelle il a toujours aspiré.

Faute de panache, il geint dans un palace de la Riviera italienne, souffre d’être lâché par les mondains qu’il fréquentait et humilié par la « prunelle de ses yeux », Vanessa Springora, qui lui a donné le coup de grâce en étalant sur la place publique ses caprices sexuels qui, il y a bien longtemps le rendaient enviables et qui aujourd’hui le déshonorent. « O tempora ! O mores »…

Mais c’est lui qui s’accroche à la vie, comme un agonisant à la queue d’un serpent, lui l’ auteur du Suicide chez les Romains, un de ses meilleurs textes repris dans Le Défi. Lui qui fut si proche d’Henri de Montherlant, son maître, qui fit preuve d’héroïsme quand il estima l’heure venue de tirer sa révérence. Il se tira une balle dans la tête et pour être certain de ne pas se rater se mit une une corde autour du cou. Matzneff dispersa ses cendres à Rome.

Évidemment, me rétorquera-t’on, nous comprenons votre déception. Mais n’est-ce pas à vous qui formulez des reproches aussi injustifiés – vous n’êtes pas dans sa peau – de donner l’exemple ? Vous n’avez plus rien à prouver, plus rien à perdre. N’attendez pas des autres une force d’âme qui vous fait défaut.

Je le reconnais volontiers : je suis minable – et sans doute plus que lui – de n’avoir pas suivi l’exemple de mon père. Une voix me souffle : il est encore temps. Mais je me bouche les oreilles. Reprocher à autrui ce que l’on est soi-même incapable de faire, je n’en suis pas fier. Mais je ne désespère pas d’y parvenir. Gabriel Matzneff sans doute aussi. Il faut bien se fixer des buts dans l’existence : la quitter avec panache est mon ultime ambition.

À QUOI BON ÉCRIRE ?

Un suicide vaut tous les livres. Qu’est-ce que j’attends ?

Je me demande souvent pourquoi j’écris : pour y voir plus clair en moi ? Par vanité ? C’est une activité d’un si maigre rapport qu’elle sera bientôt délaissée par à peu près tout le monde, à l’exception de quelques tarés et ratés qui se contempleront voluptueusement dans un miroir en éprouvant l’étrange sensation d’être les seuls à posséder le pouvoir d’exprimer ce que plus personne ne veut entendre. Parfois, ils imaginent être les prophètes de l’auto-anéantissement de l’espèce, tout au moins sur le plan spirituel, et ce n’est pas moi qui les contredirai. Au mieux, même s’ils ont tout échoué, ils ont la certitude d’être demeurés fidèles à leurs idéaux, ce qui est déjà un sacré exploit dans cet univers de zombies.

Adolescent, je voulais écrire une histoire du pessimisme qui déboucherait sur une proposition de suicide universel. J’étais imprégné de Schopenhauer. Je le suis encore : je n’ai pas avancé d’un pouce. Ce qui m’a détourné de ce projet excessif, ce furent les nymphettes. Et je me souviens encore de la publicité pour le film de Henry Zaphiratos, Les nymphettes  (il date de 1960) : elles agacent, elles séduisent , elles ensorcellent…« Fleurs du Mal, diable au corps », me rappelle un ami qui a conservé le numéro de Cinémonde qui le portait au pinacle. Je m’essayais alors bien maladroitement à la critique de cinéma pour le quotidien du Parti socialiste lausannois Le Peuple.

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« A girl and a gun » : c’était quand même plus excitant que les films tournés aujourd’hui par des femmes pour larmoyer sur leur condition victimaire. Je suis affligé quand je lis dans Madame Le Figaro un article en forme de manifeste soutenant que face à un regard masculin hégémonique s’impose petit à petit un regard féminin qui bouscule les normes et les fantasmes. Ce cinéma sera bien sûr au service de l’égalité et de la diversité. Je crois qu’il est temps que je me remette à mon histoire du pessimisme, histoire de saboter l’empire du bien (la seule mission qui vaille pour un écrivain) et que je revoie les films de Joël Séria (Mais ne nous délivrez pas du mal ou Les galettes de Pont-Aven) dont Ludovic Maubreuil dit que selon le néo-féminisme punitif actuel ils ont largement contribué à la culture du viol. Même le sublime film de François Truffaut L’homme qui aimait les femmes sera bientôt suspect. Conclusion de Ludovic Maubreuil : pour notre époque de normalisation autoritaire, c’est à tous les sens du terme un cinéma inacceptable. J’ose espérer que mes chroniques sont, elles aussi, inacceptables. C’est sans doute leur seul mérite.