Silence et mort : Roger Grenier, exhumation d’un pessimiste

Nous sommes en septembre 1961.

Roger Grenier, né en 1919 à Caen, collaborateur de Combat avec Albert Camus à la Libération, vient de publier Le Silence (Gallimard), un recueil de nouvelles au ton neuf. Le style est d’une extrême simplicité. Des phrases courtes, des mots du langage de tous les jours, des dialogues presque banals. Roger Grenier écrit avec facilité mais jamais pour ne rien dire. C’est un drame que nous vivons avec lui à chaque page, le drame de l’absurdité de notre condition, du temps perdu, du silence et de la mort.

Mais chez lui, point de révolte. Il constate et sourit, désabusé. Puis, emboitant le pas à Camus, il cherche une position « humainement acceptable ». Il n’est pas dit qu’il la trouve. Ainsi souscrit-il à cette parole de Scott Fitzgerald, « toute vie est bien entendu un processus de démolition ».

Ce « processus de démolition », Roger Grenier l’analyse avec une lucidité remarquable. Dans la première nouvelle, « La Guêpe », un jeune homme parti rejoindre la Résistance s’égare dans la passion amoureuse et se fait tuer avant même de se battre. Rien n’a de sens, c’est incontestable.

Le récit le plus tragique, nous le devons à cette autre nouvelle qui met en scène un journaliste raté, malheureux en ménage, qui profite un jour de la présence des micros pour soulager son coeur. Mais l’émission, par un coup du sort, ne sera entendue par personne. En voyant geste frappé de nullité, il se suicide. Voici cette fin, sous la plume de Grenier :

danube_biographie_egon_schiele_-728x1094« Puis j’appris que personne, ni là, ni ailleurs, n’avait jamais capté notre émission. Le message de Galabert (le personnage principal) avait été perdu. Combien, comme lui, meurent en criant des appels de détresse, mais l’air est sourd et ces cris inutiles. »

Relevons encore l’histoire de ce juge d’instruction, un peu clochard, surnommé Basoche, qui se tire une balle dans la tête « pour des raisons strictement personnelles » ; ou celle de cette femme mal aimée, étendue sur une table d’opération, soumise au scalpel du chirurgien esthétique ; et enfin, celle de ce soldat confronté à l’absurde quand il apprend, en pleine marche épuisante dans le désert algérien, la mort de celle qu’il aime.

Roger Grenier a exécuté son autoportrait dans la dernière nouvelle, « Le Silence ». Il est un écrivain frappé d’un accès de mutisme, rêvant au livre qu’il écrirait, s’il ne préférait le silence. Comme pour ses personnages, son mal est sans remède. Il n’y a pas de réponse à son angoisse, ni d’issue à sa quête. C’est le récit d’un échec sous toutes ses coutures.

L’homme se montre sous un jour noir, incapable d’assumer son destin, de faire face à l’hostilité naturelle du monde, à l’impossibilité du dialogue. Et parce qu’il refuse ses responsabilités une à une, sa vie est un tissu de lâchetés et de démissions. Le monde d’aujourd’hui broie l’être humain et ne lui laisse pas le loisir de trouver un sens à ses actes. Demeurent, bien sûr, la religion et les idéologies. Mais le mal que Roger Grenier décrit, et dont il souffre, est plus profond, il est d’essence métaphysique.

Alors, pour se rassurer, on écrit. Des mots, toujours les mêmes, inutiles et vains, et se sachant tels. Des phrases, pour aller derrière les sentiers battus des idées déjà faites, deviner que le seul le silence est valable et vrai. Et derrière lui, la mort.

On accusera peut-être Roger Grenier de pessimisme systématique, on ne pourra nier sa lucidité.

 

 

 

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