Archives …24 décembre 1965, le bloc-notes du Cinémane

My Fair Lady, George Cukor

 

Les maux de tête que m’ont valu près de trois heures de projection cukorienne me font un devoir de ne pas engager les malheureux qui me lisent à se précipiter dans la salle de cinéma lausannoise qui, à l’aide d’une publicité géante, cherche à imposer au public béat ce « spectacle de fête ».

91bekadweml-_sl1500_Non, d’ailleurs, que tout soit mauvais dans My Fair Lady. Loin de là, même. George Cukor est un metteur en scène suffisamment habile pour avoir su tirer le meilleur parti du musical qu’il avait charge d’habiller en images. Si, de la pièce de Bernard Shaw, il ne reste que des miettes, il faut pourtant reconnaître à ce monument de la Warner Bros un goût certain, un raffinement dans la composition picturale et une virtuosité qui ne sont pas pour nous déplaire. Les courses d’Ascot, pour ne prendre qu’un exemple, sont traitées de main de maître.

Ceci dit, j’en viens à ce qui m’a fait souffrir. Et tout d’abord à Audrey Hepburn qui semble s’être trompée de plateau et qui ne parvient pas plus à imposer son personnage de titi londonienne que celui de milady. Et puis, que tout cela est long, long, long… et sirupeux. Un véritable sirop d’orgeat. Les âmes sensibles et les coeurs tendres s’y laisseront engluer. Quant à moi, je préfère la direction et le charme un peu désuet d’ « Amélie ou le Temps d’aimer », toujours à l’affiche.

 

 

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Archives … Tribunal correctionnel de Lausanne : Un gendarme devenu escroc

30 septembre 1964

 

L’accusé ressemble à Clark Gable : trapu, bronzé, moustachu, solide et en bonne santé, des cheveux lisses tirés en arrière.

En fait, Ernest S., ancien gendarme, nous vient d’Autriche. Il s’est égale­ment occupé d’un commerce de pho­tographie à Vienne. Ce n’est qu’en 1956 qu’il gagne la Suisse avec sa femme. Il s’installe à Lausanne et en­treprend de travailler dans un garage. Il est capable et travailleur. Il sera bientôt nommé chef réceptionniste, avec un salaire de 950 fr. par mois.

Ernest S. a toujours donné satisfac­tion dans son travail ; mais on le dit étourdi et insouciant, dépensier aussi.

 

Voitures d’occasion

 

Comment se fait-il que cet ancien gendarme, apparemment honnête, m rié et père de deux enfants, se trouve aujourd’hui inculpé d’escroquerie par le Tribunal correctionnel de Lausanne ?

La réponse dans le cas précis n’est pas trop compliquée : Ernest S. n’avait aucun sens des affaires et, pourtant, il voulait gagner de l’argent. Gagner plus que sa paie mensuelle qui lui suffisait à peine. Employé dans un garage, il n’igno­rait pas les «mirobolants bénéfices» que l’on peut réaliser sur la vente de voitures d’occasion. D’autres y réussissaient sans peine. Pourquoi pas lui ?

Il entreprit alors de demander des avances à des habitants de son quar­tier ou à des clients de son garage en leur faisant miroiter de jolies som­ mes gagnées sans difficultés. Il jouait le rôle d’intermédiaire. Alléchés par l’appât d’un gain facile, les connais­ sances d’Ernest S. lui prêtèrent ce dont il avait besoin. Parfois elles fu­rent remboursées. Le plus souvent, l’argent disparaissait sans laisser de traces : 52 100 fr. ont été ainsi escro­qués.

 

27 apéritifs par jour

 

Ernest S. a spontanément tout avoué. Sa situation financière allait en empirant. Sa femme était souf­frante. Il avait lui-même pris goût à une vie plus luxueuse. Ne raconte-t-il pas qu’il dépensait près de 1000 francs d’argent de poche par mois ?… Il s’était, en outre, mis à boire : 27 apéritifs par jour, paraît-il. Mainte­nant, Ernest S. n’a plus un centime, plus rien. Si l’on ajoute qu’il a été lui-même victime d’un filou dans l’une de ces « fameuses affaires», on aura dit l’essentiel.

 

Le moins qu’on puisse dire

 

Le tribunal est présidé par Pierre Gilliéron, assisté des juges Ethenoz et Genton. Les plaignants — nombreux — n’étant pas présents (à l’exception d’un seul) l’audience sera brève. Le prési­dent interroge :

— C’est exact que vous aviez com­mencé à boire ?

— Oui, mais pas 27 apéritifs par jour.

— Chaque fois que vous aviez fait une affaire à perte, vous étiez obligé de recommencer : c’était un cercle vi­cieux…

— Oui, j’étais perdu… j’étais dans une situation financière abominable… alors je me suis lancé dans cette « c… »

— C’est bien le moins que l’on puisse dire…

 

 

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Un mauvais souvenir

 

Ernest S. assure lui même sa dé­ fense. L’avocat d’office ne lui conve­nait pas. Quant à celui qu’il s’était choisi, il demandait des honoraires exorbitants. Le président lui demande:

— Qu’avez-vous à ajouter pour votre défense ?

— Je regrette tout cela. Je ferai mon possible pour tout rembourser… Il dit vrai. Chaque fois qu’il l’a pu, il s’est efforcé de rendre une partie de l’argent emprunté, mais emporté dans un tourbillon de dettes, mal con­seillé, il a suivi une spirale fatale.

 

Ce que demain sera pour lui, nous ne le savons pas. Mais nous ne pensons pas qu’il soit un homme à accabler. Il pourrait, si les circonstances lui sont favorables, terminer sa vie comme il l’a commencée : fort honnêtement. L’épisode de Lausanne ne sera peut-être, un jour, plus qu’un mauvais souvenir…

 

Au terme du procès

L’accusé, Ernest S., est condamné à deux ans de réclusion, déduction faite de 119 jours de préventive, pour escro­ querie et abus de confiance.

Il est également expulsé de Suisse pour dix ans.

Ce jugement est des plus sévères. Peut-être parce qu’Ernest S. est d’origine étrangère.

De toute manière, je crois qu’il était inutile de l’«assom­mer ». Il aura bien de la peine à s’en remettre…

Archives : Claude François à Beaulieu, une cure de bruit !

Décidément, le rock s’est bien calmé. En 1960, à Paris, lorsqu’arrivaient sur la scène du Palais des Sports Gene Vincent, les Chats Sauvages ou les Chaussettes Noires, près de deux cent policiers étaient prêts à intervenir. Pas un seul des trois mille assistants ne portait une cravate. Blousons noirs et bottes. Cris d’hystérie, hurlements rauques, violence qui atteignait graduellement une espèce de paroxysme toujours dépassé, heurts avec le service d’ordre, vedettes blessées par des bouteilles de bière voltigeantes, ces bacchanales géantes portaient en elles l’électricité d’une révolution avortée.

De tout cela, il ne reste rien aujourd’hui. Le style « yé-yé » est devenu bon enfant. Il s’est laissé apprivoiser. Des adultes le contrôlent et s’en servent pour des opérations commerciales, politiques et morales qui ne les honorent guère. Il y a tromperie. Mystification.

D’où le succès du nouveau style auprès de la classe sociale la plus aliénée : la classe moyenne. Le rock, de prolétaire qu’il était, est devenu petit-bourgeois. Il n’effraie plus ; il divertit gentiment. Il berce d’illusions tragiques les rêveries sentimentales de millions de petites dactylos et de petits employés. Il a perdu toute puissance. Il est à l’image de l’androgyne Claude François : émasculé et cabotin.

 

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Mais où sont les neiges d’antan ?

L’autre soir, des centaines de garçons et de filles, bien pomponnés pour l’occasion et tristement insignifiants battaient sagement des mains et reprenaient en choeur les « la-la-la » désormais classiques du répertoire.

Nous ne dirons rien de Claude François, sinon qu’il nous a déçu. Il vit sur sa réputation. Attention ! La publicité a ses limites ! Quant à Michèle Torr, qui joue péniblement à Sylvie Vartan, une étoile ? Non, un météore !

Il y eut certes beaucoup de bruit. Nous aurions préféré plus de fureur.

 

 

Archives: La Française et l’Amour, le 3 septembre 1960

 

Atlantic : À propos d’une première mondiale

La Française et l’Amour

 

Au générique de ce film, dont nous avons exposé les thèmes généraux samedi dernier, nous trouvons les noms de sept cinéastes connus pour leur déplorable penchant à réaliser des œuvres habiles et commerciales, mais qui n’apportent rien à l’art cinématographique proprement dit (René Clair excepté).

Que résulte-t-il de leur collaboration à la «Française et l’Amour »? Dans l’ensemble, pas grand-chose de positif.

Decoin montre une fois de plus son incompétence en traitant le thème de l’enfance avec un manque d’originalité qui n’a d’égal que la platitude de sa, mise en scène. L’adultère, tourné par Henri Verneuil, décevra même ceux qui avaient aimé la «Vache et le Prisonnier ». Mis à part les mots d’auteur de Michel Audiard (le cire- bottes de Gabin), il n’y a vraiment rien. Des remarques identiques pourraient convenir aux deux volets ayant pour thème le divorce et la femme seule et réalisés respectivement par Christian-Jaque et Jean-Paul Le Chanois. Mais, ce qu’il y a de bien plus grave, c’est qu’il est pratiquement impossible de reconnaître dans ces quatre sketches la signature, ou si l’on préfère la marque d’un metteur en scène. Leur style est semblable : vide et artificiel, et aussi terrible­ment théâtral.

Nous avons heureusement eu trois agréables surprises. La pre­mière, l’adolescence, nous a révélé un Jean Delannoy fin psycholo­gue et humoriste de talent. La découverte des premiers mystères de l’amour chez Bichette permet à Delannoy de déployer sa mise en scène d’une manière moins glaciale, beaucoup plus humaine que dans ses films précédents. Peut-être cela tient-il en partie aussi à l’excellent scénario de Louise de Vilmorin. Autre surprise : le tact et le bon goût dont a fait preuve Michel Boisrond en traitant le sujet scabreux de la virginité. On ne s’attendait guère à cela de la part de l’auteur de «Faibles Femmes ». Sa direction d’acteurs met par­ faitement en valeur Valérie Lagrange et Pierre Michel.

La dernière bonne surprise, c’est la réussite totale de René Clair avec le mariage. A lui seul, ce volet mériterait le déplace­ment. N’utilisant que des moyens purement cinématographiques, René Clair parvient à nous enchanter, à nous divertir, à nous char­mer pendant quinze minutes dans un compartiment de train où évoluent deux jeunes mariés, rien que par son sens de l’observation et sa gentillesse. Il est en outre très bien secondé par Marie-José Nat, Claude Rich et Yves Robert.

Les scènes sont reliées entre elles par des dessins animés qui créent un semblant d’unité. Comme on le sait, le film a été produit par Robert Woog, d’après des enquêtes (genre Gallup) sur le sujet.

En Conclusion, film divertissant qui ne dépasse guère le théâtre de boulevard ou le style Sacha Guitry, et qui entretiendra auprès de la clientèle bourgeoise le malentendu qui subsiste autour de la « qualité française ».

Le film sur «La Française et l’Amour » reste à faire…

 

 

 

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Image d’illustration, pour l’amour de Marlon Brando

 

Archives … Réflexion sur le mot « peuple »

Lausanne, Le Peuple, décennie 1960

 

Ici, à Vienne, il y a un « Jardin du Peuple »,  un « Théâtre du Peuple » et de multiples « Maisons du Peuple ». Cela n’étonne personne. Au contraire. On achètera volontiers une Volkswagen, la voiture du peuple ; et l’on se servira dans un Volksladen, magasin du peuple.

En Suisse, pour beaucoup de bourgeois, tout ce qui touche au peuple est malvenu. Peuple, cela veut dire « grossier », « vulgaire », « sans éducation »,  « sans culture », souvent tout cela à la fois. « Peuple » et « plèbe » sont interchangeables, dans leur acception courante de populace. Et c’est un grave préjudice, par exemple, pour un journal que de s’intituler Le Peuple. Je connais de nombreux esprits dit avancés qui ne s’aventureraient jamais dans une Maison du Peuple.

Que nous le voulions ou non, nous sommes sous la coupe de ce jugement collectif, et le « peuple » ne trouve grâce à nos yeux qu’accompagné d’un qualificatif. Le « peuple suisse », très bien pour les discours patriotiques du 1er août. Le « peuple français », passe encore.

D’où vient ce solide préjugé ? De la littérature, d’abord. De la politique, ensuite. Pour des esprits latins et/ou bourgeois, s’appuyer sur le peuple, articuler son discours autour du peuple, voire, horreur, le prononcer à son attention, c’est être démagogue. Hitler d’un côté, les communistes de l’autre, ont prouvé combien cela était détestable. Auraient-ils pu chanter la gloire d’un peuple (ou d’une nation) sain et fort sans paraître ridicules ? Dangereux ?

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Pas en Suisse, patrie de l’individualisme bienheureux. Peut-être en France.