Entretien avec Ernest Federn, 1/2 – L’optimisme désespéré de Freud

Entretien réalisé pour Le Monde, en août 1980

 

 

Fils d’un célèbre psychanalyste, Ernest Federn (Vienne, 1914 – 2007) étudie le droit et l’histoire à l’université de Vienne en même temps qu’il milite au sein du parti socialiste. Emprisonné à Dachau et à Buchenwald pour son opposition au régime, il est libéré en 1945. Commence alors sa carrière de psychanalyste formé aux États-Unis par un ami de son père, Herman Nunberg. En 1972 il retourne en Autriche pour collaborer à la réforme du droit pénal et travailler en tant que psychothérapeuthe dans les prisons. Il a publié de nombreux articles sur l’histoire de la psychanalyse et les rapports entre le marxisme et les découvertes de Freud.

 

L’optimisme désespéré de Freud

 

RJ – Votre père fut l’un des premiers à traiter des schizophrènes. Pouvez-vous nous parler de lui ? Des relations qu’il entretenait avec Freud ? Du rôle qu’il joua au sein de la société psychanalytique de Vienne ?

 

EF – Mon père est né à Vienne en 1871. Mon grand-père, Salomon, était l’un des trois premiers médecins juifs libres de pratiquer la médecine après la libéralisation de la monarchie. Il s’opposa à ce que son fils Paul fréquente le Cercle du mercredi de Freud, car il jugeait que cela ne serait pas favorable à sa carrière…

Paul Federn fut le cinquième membre à faire partie du Cercle du mercredi. En 1908 il devint le trésorier de la toute nouvelle société psychanalytique de Vienne et occupa cette fonction jusqu’en 1924. Freud, souffrant d’un cancer, se déchargea alors sur lui de toutes ses obligations professionnelles.

Mon père eut toujours à coeur que des non-médecins puissent recevoir une formation psychanalytique complète et devenir membres de l’Association internationale de psychanalyse. Il se démena beaucoup à cette fin. En 1919 il écrivit la première étude sur l’application de la psychanalyse à l’histoire et à la société: La Société sans père, contribution à la psychologie de la révolution.

 

RJ – Quelle était l’ambiance sociale et culturelle à Vienne au début de ce siècle ? Freud ne cesse de critiquer ses contemporains et de maudire cette ville qui l’ignorait. Avait-il raison de dire que Vienne était la capitale de l’hypocrisie ?

 

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EF – Le grand psychanalyste Robert Walden disait une fois que l’hypocrisie existe dans tous les pays, mais qu’aux États-Unis seulement on l’écrit avec une majuscule. Accuser Vienne d’une quelconque hypocrisie est injustifié. L’ironie avec laquelle se jugent les Viennois ainsi que leur résignation face à la vie sont autant de qualités qui le prouvent.

Ce qui frappe, chez Freud, c’est sans doute son intégrité inflexible et son refus de tout compromis. Sa maxime, « la morale va de soi », ne lui facilitait certainement pas l’adaptation à la vie des Viennois. Il était, cependant, par-là même, plus Viennois que son biographe Ernest Jones n’a pu le croire. Avec lui, on a vraiment l’impression que Freud a détesté Vienne, ce qui est absurde ! Jones ne comprenait rien à l’atmosphère de Vienne, mais il croyait la connaitre parce qu’il avait épousé une Viennoise. À ce sujet, sa biographie se méprend totalement sur Freud. Si ce dernier se plaignait de ses collègues et des conditions de vie des Viennois, ce n’étaient que des « grogneries », typiquement viennoises.

Quant à l’ambiance culturelle et intellectuelle à Vienne, il faudrait en parler pendant des heures. Disons simplement que c’était l’époque d’un incroyable épanouissement scientifique et artistique. Cependant, comme les Athéniens de l’époque de Périclès, les Viennois ne savaient pas que cette apothéose annonçait 1914.

 

RJ – Toujours à propos de Freud: comment expliquez-vous qu’il ait été si peu perspicace en matière historique ? Il n’a pas prévu la désintégration de la monarchie des Habsbourg, il s’est désintéressé du mouvement ouvrier et n’a pas mesuré l’étendue de la mouvance nazie…

 

EF – Cette question ne demande pas vraiment d’explication. Freud ne s’intéressa que lorsqu’il était lycéen aux problèmes politiques et historiques. Dès qu’il se consacra aux sciences, cet intérêt s’évanouit. Son hobby était l’archéologie et il lisait des oeuvres littéraires, où aurait-il trouvé le temps de faire de la politique ?

Nous savons qu’il était très favorable à des réformes sociales, bien que politiquement très libéral. Il avait beaucoup d’amis parmi les socialistes, il lui arriva même de signer un manifeste électoral en faveur des sociaux-démocrates.

Comme tous les autres habitants du pays, il croyait à un dénouement favorable. Freud, en 1937, avait quatre-vingt-un ans, il était déjà très malade, pressentait tellement sa mort prochaine qu’il préférait espérer instinctivement qu’analyser avec précision une situation politique qui, de toutes manières, de l’intéressait pas.

 

 

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