Ma galerie de nihilistes 3: LEONID ANDREÏEV, L’APÔTRE DE L’AUTODESTRCTION

Leonid Andreïv a vingt ans lorsqu’il écrit dans son journal intime, à la date du premier août 1891 qu’il aspire à être l’apôtre de l’autodestruction : « Je veux montrer toute l’inconsistance de ces fictions qui jusqu’à présent ont permis à l’humanité de ne pas sombrer : Dieu, la morale, l’au-delà, l’immortalité de l’âme, le bonheur pour tous… »

Ce qu’il souhaite, c’est que ses futurs lecteurs pâlissent de terreur en lisant ses livres, qu’ils perdent la raison et, si possible, qu’ils se tuent ensuite ou, à défaut, qu’ils le tuent. Peu avant sa mort, en 1919, Leonid Andreïv reviendra sur cette déclaration de guerre, surpris d’observer que ce qui n’aurait pu être après tout qu’une bravade de lycéen nourri de Schopenhauer et de Nietzsche ait tracé son destin. Il voyait bien ce que ces rêveries romantiques avaient de puéril,  mais comme il l’expliquait à son ami Maxime Gorki, il demeurait persuadé qu’un homme qui n’a jamais essayé de se tuer ne vaut pas grand’chose. D’ailleurs, lui-même se jeta sous un un train de marchandise. Le grotesque frôlant souvent le sublime, il tomba entre les rails et le train passant sur lui le laissa dans le coma.

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Son nihilisme viscéral l’amena très vite à comprendre que les communistes ne rêvaient que d’instaurer à leur tour une dictature plus impitoyable que celle des tsars. Exilé en Finlande dès 1918, il écrivit un article – S.O.S. – qui fit le tour du monde et dans lequel il suppliait l’Europe et les États-Unis de combattre Lénine. Une année plus tard, alors qu’il s’apprêtait à faire une tournée de conférence aux États-Unis pour révéler la vraie nature du bolchevisme, il mourut des suites d’un coup de revolver qu’il s’était tiré dans le cœur. Il appartenait à cette catégorie d’hommes qui ne ratent aucune cible.

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Ma galerie de nihilistes 2: Otto Weininger, Cioran ou le culte du génie…

Je reviens toujours à Sexe et Caractère d’Otto Weininger comme à un des livres les plus déments de la tératologie philosophique, l’œuvre d’un Kant enfermé dans la cellule capitonnée d’un asile de fous et qui ne trouverait d’issue que dans le suicide. C’est d’ailleurs ce qui se produisit le 4 octobre 1903 lorsque Otto Weininger, âgé de vingt-trois ans, se suicida d’un coup de pistolet dans la chambre même où Beethoven avait rendu l’âme, orchestrant ainsi de manière quasi diabolique la réception de son unique chef d’œuvre. Il suivait l’exemple du tout jeune Meinländer qui, trente-sept années auparavant, s’était pendu le jour de la parution de son génial ouvrage, La philosophie de la Rédemption. Il y a une certaine grandeur à abandonner la vie au profit d’un livre, un livre d’une férocité inouïe qui enfièvrera des générations d’étudiants et qui fascinera longtemps mon ami Cioran.  C’est à travers Weininger que nous nous sommes rencontrés.

Otto Weininger était juif. Et s’il y eut bien un jour un enfant pour maudire son sang, ce fut cet Œdipe juif qui portait en lui, comme un criminel, la duplicité, la cruauté et la mort. Il n’atteindrait jamais les cimes du génie. Car, soutenait-il, le juif n’est rien pour cette raison profonde qu’il ne croit en rien. On retrouvera chez Portnoy, ce double de Philip Roth, cette honte d’être juif et de ne pouvoir renoncer à sa judéité. Bref, d’être condamné à la trahison perpétuelle.

Freud auquel Otto Weininger avait soumis le manuscrit de Sexe et Caractère l’avait trouvé génial, mais totalement fêlé. Une trop vive conscience de soi et des idéaux éthiques inaccessibles avivent un désir de mort contre lequel personne ne peut rien. Le suicide de Weininger devait  signer à la fois son échec et son apothéose. Il y avait certes de la présomption, mais aussi de l’héroïsme dans son geste. Il n’est pas certain qu’il y ait encore qui que ce soit aujourd’hui pour en goûter le charme morbide et moins encore le sublime d’une pensée qui se retourne contre celui qui, dans son désespoir, l’a élaborée.

Ce que Cioran m’écrivait au sujet de Weininger…

Daniel Cohn-Bendit entre Madelin et Hulot…

Évidemment, Chiara Mastroanni était dévastée : Donald Trump pourrait bien l’emporter aux États-Unis. Elle en fait des cauchemars. Daniel Cohn-Bendit, toujours prévenant,  l’a rassurée : Madame Clinton a encore toutes les chances de l’emporter. Le Camp du Bien ne cédera pas pas face aux psychopathes, fussent-ils milliardaires.

Évidemment, Yann Moix voulait savoir ce qui se passait dans la tête d’un terroriste. Il a formulé sa question de manière si tordue qu’on aurait pu en conclure que Serge July et Dany le Rouge avaient été à la tête d’une Internationale Terroriste. Il fallut déchanter : Daniel Cohn-Bendit a toujours été un centriste, tendance libérale sur le plan économique. Vaguement écolo qui soutiendrait Nicolas Hulot au cas où…Certes, il a connu un terroriste en Allemagne, mais c’était son garagiste.

Évidemment, il y avait un écrivain, François Begaudeau, pour prétendre que nous ne sommes pas en guerre. Peut-être assiste-t-on  à des « actes de guerre » a suggéré Léa Salamé. Un peu comme comme on assiste le samedi soir à On n’est pas couché pour avoir sa dose de clash et un peu d’adrénaline pour se sentir  encore vivant.

Ce qui est réjouissant avec l’ami Cohn-Bendit, c’est la commisération méprisante qu’il affiche face au personnel politique français et, plus généralement, à la culture d’un peuple qui veut que ses élites lui mentent, ne tiennent pas leurs promesses et les roulent dans la farine. Léa Salamé lui a fait remarquer que la France n’était pas l’Allemagne, qu’on aimait s’y étriper.

 

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« Il faudrait peut-être arrêter ces conneries », a suggéré Cohn-Bendit sans trop y croire. En revanche, l’Europe, encore l’Europe, toujours plus d’Europe serait la solution. C’est le dernier carré d’utopie auquel il est attaché et qu’il défend becs et ongles. On s’en voudrait de le contredire, ne serait-ce que parce qu’il sait mieux que quiconque que la politique est un effet de scène.

N’est-ce pas lui qui m’a dit un jour: en politique comme au théâtre,  le rythme est tout, le sens n’est rien. Ma seule crainte est qu’il l’ait oublié.

Ma galerie de nihilistes 1: PHILIPP MAINLÄNDER OU L’AGONIE DE DIEU

Philipp Blatz est connu dans l’histoire de la philosophie sous le nom de Philipp Mainländer. Ne me demandez pas pourquoi; je l’ignore.

220px-Philipp_MainlaenderIl fut, comme moi, un lecteur passionné de Schopenhauer. Sous son influence, et peut-être sous celle des gnostiques, il imagina que nous sommes les fragments d’ un Dieu qui, à l’origine des temps, se détruisit, avide de ne pas être. L’histoire universelle est l’obscure agonie de ces fragments, une idée qui ne pouvait que séduire Cioran. Il estimait que la seule moralité véritable consistait à préférer le non-être à l’être. Nietzsche le traita de jeune vierge un peu sotte dans Le Gai Savoir.

Il est vrai que le savoir de Mainländer était tout, sauf gai. Il naquit en 1841. Il ne publia qu’un livre, Philosophie de la Rédemption en 1876. Cette même année, il se donna la mort.

Comment ne pas penser à Otto Weininger en l’introduisant dans cette galerie de nihilistes ?

Bruno Le Maire, une tragédie bien française…

Bruno Le Maire n’a pas été aimé par son père. Il le dit et l’écrit. Nous en sommes sincèrement navrés. Ses frères et soeurs – et même sa mère – affirment pourtant le contraire. Nous ne savons plus qu’y croire. Bruno affirme que son père l’a dissuadé d’épouser Pauline. Il ne l’a pas écouté. Et depuis dix-neuf ans il file le parfait amour avec Pauline, tout au moins le prétend-il dans l’émission de Laurent Ruquier, On n’est pas couché. Son père aurait-il manqué de perspicacité ? Serait-il un homme obtus, taiseux, voire cruel….autant de questions qu’il faudra résoudre si un jour, peu probable , son fils Bruno devenait Président de la République française.

 

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Depuis quelques années, Bruno va à la rencontre des Français. Il mesure leur désarroi. Il les prend en pitié. C’est fou le nombre de candidats qui écoutent les Français et qui veulent améliorer leur sort. Bruno plus encore que les autres, car il ne supporte pas l’injustice. Il le répétera une dizaine de fois avec une telle emphase qu’on finit par croire qu’il s’en accommode fort bien. Qu’un homme politique me dise qu’il méprise les Français et qu’il pense qu’une société ne peut fonctionner qu’à l’injustice, je le soutiendrai pour sa franchise.

Bruno Le Maire se pique également de littérature, mais écrit dans un style vieillot. Un peu comme Daudet, dit Yann Moix. Si le style est l’homme, comment peut-il prétendre être plus moderne que les plus avant-gardistes des politiciens ? Il aurait lu Thomas Bernhard. À l’entendre, on est en droit d’en douter. Avec une forme de naïveté perfide, Léa Salamé lui assène que, finalement, l’homme politique auquel il lui fait le plus penser n’est autre que… Jacques Chirac. Elle ajoute qu’elle ne voit qu’Emmanuel Macron et Marion Maréchal Le Pen pour bousculer la politique française. Bruno a les nerfs solides. Il ne bronche pas et continue d’aligner les poncifs: oui à un islam de paix et d’amour, non à l’islamisme (n’y aurait-il aucun lien entre les deux ?), non à la guerre d’Irak de W. Bush, source de tous nos maux, et trois fois non à Donald Trump. Il lui préfère Hillary Clinton. Oui à l’envoi de militaires français en Syrie pour éradiquer l’État islamique. Et un peu d’orgueil face au Qatar et à l’Arabie saoudite. Feignons de leur tenir tête, même si financièrement ils ont les moyens de nous envoyer en enfer.

Rien de bien neuf. Si j’étais le père de Bruno, je songerais qu’il vaut mieux qu’il continue à me haïr et à couler des jours heureux avec Pauline. Tant d’énergie mise au service de telles inepties, c’est le portrait craché de mon fils. Il ratera son coup comme j’ai raté le mien.

Quand je faisais mes gammes…

Le 4 février

 

J’ai eu ce qu’il est convenu d’appeler une enfance préservée, une enfance bourgeoise. Père professeur, mère au foyer. La littérature et le cinéma nous ont habitués à cette image du fils unique, choyé, pris entre les exigences affectives d’une mère trop aimante et faible et d’un père à la fois fier et jaloux de cette unique offrande à la postérité. En ce qui me concerne, cette image est d’une fidélité remarquable; je n’y vois rien à ajouter.

L’éducation que j’ai reçue donne des candidats à la névrose et à la littérature. Je n’ai échappé ni à l’une, ni à l’autre.

 

Le 5 février

 

Mercredi soir, conférence de Pierre Burgelin sur la crise de l’humanisme. Tous les poncifs (mort de Dieu = mort de l’homme, Michel Foucault et Jean-Luc Godard…) y sont passé. Burgelin est professeur de théologie à l’Université de Strasbourg. Produit d’un humanisme distingué, il pourrait être à lui-même son propre objet de conférence.

Une certitude: les Blancs sont aujourd’hui les derniers anthropophages. Comme tous les anthropophages, ils n’en sont pas conscients.

 

 

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Le 22 février

 

Au restaurant vietnamien, la serveuse nous apprend qu’on appelle le chef de cuisine chargé de préparer le repas du personnel le « communard ».

Quiconque a appris à penser ne pense plus qu’à la mort.

Car l’homme authentique, dit Zarathoustra, veut deux choses: le Danger et le Jeu.

C’est au coeur de nos retranchements que nous sommes les plus vulnérables.

 

Le 25 mars

Rien n’est dit qui n’ait trouvé sa forme.

Il n’est pas plus vile action que de marchander son passé. Il n’en est pas de plus difficile que de le mettre à jour.

 

Le 25 avril

 

Toute civilisation est d’une certaine manière décadente.

Post coïtum, omne animal triste est… à l’exception de la femme et du coq. Pourquoi cette citation de Galien est-elle toujours donnée incomplète ?

 

 

 

 

Quand je me prends pour Arthur Schnitzler …

Gloire tardive autant que dérisoire dans la Jung Wien…

Je m’appelle Saxberger. J’ai soixante-dix ans et je vis à Vienne. Dans le bureau où je travaille, les employés se lèvent quand j’arrive et me gratifient d’un solennel « Bonjour, Monsieur Édouard Saxberger »

Je dîne le soir avec des insignifiants, mais respectables collègues de bureau. Et quand je rentre chez moi dans la soirée, après une brève promenade, ma gouvernante m’accueille avec délicatesse. Bref, une vie sans doute terne à vos yeux, mais réglée comme un métronome. J’oubliais : cinquante ans auparavant, comme le temps passe vite, j’avais commis un recueil de poèmes intitulé précisément Promenades et, faute de succès, je l’avais aussitôt oublié. Rond-de-cuir, oui. Artiste, non. 

Et pourtant quand un jeune homme m’a dit que mon petit livre, maintenant introuvable sauf chez les bouquinistes, avait bouleversé sa vie, je l’ai cru. Quand il m’a invité au café Griensteidl pour y rencontrer des écrivaillons qui tous, selon lui, m’idôlatraient, je l’ai suivi. Mon cœur battait un peu plus fort, comme si la vie m’offrait une seconde chance, comme si le destin me soufflait: « Toi aussi tu es un poète ! »

 Il me restait si peu de temps à vivre : peut-être avais-je fait fausse route jusque là. Je me mêlais donc à ce groupe de joyeux lurons, tous plus ambitieux les uns que les autres, formant un cercle qu’ils avaient baptisé Exaltation. Ils voyaient en moi leur figure tutélaire et cela aussi m’exaltait. Je possédais maintenant une nouvelle identité, celle de Poète Maudit réduit au silence par la médiocrité ambiante. Je n’y croyais qu’à moitié, mais cela flattait ma vanité. Et comme j’avais toujours considéré que les monde des art se résumait en trois mots : vanité, vanité et vanité, je me laissais doucement bercer par la mienne.

Berner, aurait été plus juste. Car vint le jour où mes jeunes amis décidèrent d’organiser dans un théâtre viennois une soirée littéraire. Chacun y aurait lu des fragments de son œuvre et ensemble nous aurions signé un Manifeste pour un art radical qui aurait éclipsé tous ces scribouillards qui fréquentaient également le café Griensteidl. Nous étions la Jung Wien et nous l’étions avec une telle ferveur que j’en oubliais mon âge.

La soirée eut bien lieu. Elle fut catastrophique. À part les parents, les amis et quelques actrices sur le retour, personne ne s’était déplacé. Pire encore: je n’avais même pas été capable de composer quelques vers. La poésie m’avait oublié autant que je l’avais négligée. Je n’y entendais plus rien. Quand vint mon tour de monter sur scène, je me bornais à raconter une blague qui circulait dans mon bureau et qui faisait rire tout le monde. Elle n’amusa personne. J’entendais des voix, mais était-ce bien dans la salle ou dans ma tête, qui répétaient « Quel pauvre diable ! »

Mes nouveaux amis me dévisageaient avec pitié, quand ce n’était pas avec mépris.. Nous avions été dupes les uns des autres. Je n’étais pas un poète maudit, mais un pauvre diable. Et eux de misérables ambitieux qui m’avaient mis sur un piédestal pour mieux servir leurs funestes desseins. 

Je m’échappai au plus vite de ce guêpier, suivi seulement du jeune Hofmannstahl qui m’accompagna, peiné comme un enfant, jusqu’à la porte de la taverne où mes vieux amis avaient coutume de se réunir. Il m’avoua – et ce fut ma dernière humiliation – que personne dans le cercle Exaltation n’avait lu mes Promenades. Est-cela vieillir, me suis- je demandé, en franchissant le seuil de la taverne : croire qu’une vie peut commencer, alors qu’elle s’achève ?

À peine assis, je fus saisi par l’impression de rentrer chez moi après un court et pénible voyage. Je retrouvais enfin la sourde et molle quiétude d’antan. Je savais que je n’aurais plus jamais besoin d’autre chose. Et surtout que jamais, jamais plus, on me traiterait de « pauvre diable » .
  


Gloire tardive d’Arthur Schnitzler. Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss à partir d’un manuscrit récemment découvert dans le fonds posthume de l’auteur à l’université de Cambridge. Éd. Albin Michel.