Montaigne, l’art de bien vivre et de bien mourir

Que sont les Essais de Montaigne, sinon la tentative d’être à soi-même son propre voleur ? Pensées volées, masques arrachés : ce que Montaigne revendique, c’est une authenticité totale dans la relation de soi à soi, sans médiation d’un Dieu ou d’une Église, contrairement à saint Augustin, son prédécesseur.

En cela, Montaigne préfigure l’homme existentialiste moderne avec toute sa fluidité, sa véracité et son absurdité innées. Sainte-Beuve l’avait parfaitement pressenti : « Il y a un Pascal en chaque chrétien, de même qu’il y a un Montaigne dans chaque homme purement naturel. »

 

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Authenticité de Montaigne, mais aussi approfondissement constant de l’expérience de soi sur un chemin qui, trois siècles plus tard, aboutira à Freud. Avec ses Essais, Montaigne a mis en œuvre le tout premier ouvrage d’introspection profane, ouvrant ainsi un nouveau chapitre de la psychologie. Mais peu dupe de lui-même – et par là aussi il est notre contemporain -, il a conscience de la « vanité » qu’il y a à devenir le témoin de sa propre vie : « Si les autres  se regardaient attentivement, comme je le fais, ils se trouveraient, comme je le fais, pleins d’inanité et de fadaise. De m’en défaire, je ne puis sans me défaire de moi-même. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres. Mais ceux qui le sentent en ont encore un peu meilleur compte, encore ne sais-je… »

« Encore ne sais-je… » : expression admirable qui résume tout Montaigne. Stefan Zweig, dans sa biographie de Montaigne, observait qu’il n’a pas fait autre chose, sa vie durant, que de s’interroger : comment est-ce que je vis ? Mais, réconfortante merveille, il n’a jamais essayé de transformer cette question en impératif : c’est ainsi que tu dois vivre !

Si, comme tout grand écrivain, Montaigne nous éveille à la conscience de notre différence, il est aussi le seul penseur qui nous enseigne que « la plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi« . Être à soi, c’est-à-dire de ne tenir aucun compte de notre position dans le monde, de tout ce qui nous rend esclave  – que ce soit de la famille, des mœurs, de la religion, de la communauté ou de l’État.

Cette tenace volonté de défendre le moi comme une forteresse contre les assauts du monde extérieur se traduit, avec la rage et la lucidité d’un condamné à mort conscient de sa situation, dans ses réflexions sur notre finitude. Contre la mort banale, ordinaire, la mort « en bloc », Montaigne revendique une mort toute sienne, vécue dans l’expérience la plus intime, dans la sincérité la plus existentielle : il n’aspire pas – contrairement aux enseignements de la religion ou de la philosophie antique – à « surmonter » la mort, mais à en saisir la réalité. L’art de bien vivre se complète naturellement par l’art de bien mourir. « La plus volontaire mort, c’est la plus belle« , disait-il. Attitude qui le fit parfois passer pour un stoïcien converti à la lâcheté d’une mort douce, à son aise et à sa mode…

Le même reproche qu’adressera Hanna Arendt  à Stefan Zweig, ce qui suffit à la déconsidérer à mes yeux.

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