François Roustang et les manigances de Lacan…

En dépit de ses quatre-vingt treize ans, François Roustang n’a rien perdu de son esprit malicieux et iconoclaste. Une soirée avec lui chez Yushi, notre cantine de la rue des Ciseaux, est une leçon de vie : on en sort rasséréné avec une seule envie, celle de danser. D’ailleurs, nous a-t-il raconté, rien ne lui a fait plus plaisir que d’être invité dans un club de danse pour y parler de ses livres. L’hypnose, la magie, la poésie, la danse…si le divin doit s’inviter chez l’homme, ce ne peut être que sous cette forme. Par ailleurs, cet ancien jésuite ne croit ni en Dieu, ni en la résurrection, ni dans les rites et encore moins dans le Moi cette baudruche gonflée d’orgueil. Il n’éprouve aucune empathie pour ses patients qui ne sont le plus souvent que des maladroits qu’un geste suffit à guérir, voire une parole cinglante  – une incitation au suicide par exemple  – à réconcilier avec les petites choses, les toutes petites choses de la vie. Toute explication est inutile, voire néfaste : elle n’aboutit qu’à retarder ce moment décisif où nous devons tout lâcher, ne plus penser et ne plus vouloir, ne plus nous demander comment nous pourrions nous en sortir et même si nous pouvons nous en sortir. Sans appui dans le passé, sans espoir dans le futur, démuni au plus fort de l’incertitude et du doute : c’est là la Voie à atteindre, nous dit en rigolant François Roustang, ce moine taoïste qui aurait tout appris de Maître Eckhardt et de la mystique rhénane. Une séance suffit le plus souvent. Et quand il raconte comment elles se passent, c’est à mourir de rire : il demande simplement à ses patients d’apprendre à s’asseoir correctement dans leur fauteuil ou, dans les cas les plus lourds, à se couper la tête. Ce que son patient doit affronter, c’est l’impossible. Et d’ailleurs, il n’y parvient jamais, ajoute Roustang en souriant.

Il a beaucoup appris de Lacan qui, lui aussi, était un Maître Zen. Il reconnaît n’avoir jamais compris le moindre mot de ce qu’il disait, sinon que l’analyste ne doit s’autoriser que de lui-même. C’est Lacan qui, après l’avoir lu, lui avait téléphoné pour le voir. Il voulait qu’il intègre son École. Il le flattait un peu trop pour être crédible, lui a fait remarquer Roustang. C’etait un redoutable manipulateur qui dissimulait sa faiblesse en humiliant les faibles et en neutralisant par des flagorneries ceux qui auraient pu lui porter ombrage. Le profil parfait de celui qui veut fonder une secte. François Roustang qui avait déjà passé vingt ans chez les Jésuites, connaissait trop bien tous les trucs pour s’y laisser prendre. Il a fait une analyse avec Serge Leclaire, analyse qui l’a libéré du fardeau de la religion, de toute religion, et même du lacanisme. Il n’a jamais songé à avoir des disciples, jugeant la chose plutôt grotesque. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne porte pas Jacques-Alain Miller dans son cœur.

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À propos de Lacan, une anecdote. On ignore, en général, qu’il était un peu sourd. Lors d’un congrès, François Roustang était assis à côté de lui. Lacan lui a alors demandé de lui filer des notes pour qu’il puisse suivre les débats. Pendant toute une matinée, ils n’ont donc pas cessé d’échanger des petits mots. À la fin du congrès, tous les fidèles lieutenants de Lacan ont absolument voulu savoir quels étaient ces mystérieux échanges. Roustang s’est borné à dire d’un air mystérieux :  » C’est une affaire entre lui et moi « . Ce qui lui a valu le respect de toute l’assemblée.

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