Souvenirs sur Sigmund Freud, épisode 5

Quand avez-vous mangé votre dernier beefsteack ? 

Je lui expliquai que son modeste traitement de professeur ne permettait pas à mon père de payer mes études, puisque j’avais quatre autres jeunes frères et sœurs. J’avais donc dû voler de mes propres ailes et vivais en donnant des leçons et en écrivant des articles à l’occasion.

– Oui, dit Freud, la rigueur envers soi-même a aussi quelque chose de bon. Vous devriez seulement veiller à ne pas dépasser la mesure. Quand donc avez-vous mangé votre dernier beefsteack ?

– Il y a quatre semaines, je crois.

– C’est à peu près ce que je pensais, dit-il en se levant. Voici donc votre ordonnance.

Il ajouta quelques conseils diététiques et devint tout à coup embarrassé.

– Veuillez ne pas le prendre en mauvaise part, poursuivit-il. Je suis un médecin arrivé et vous êtes encore un jeune étudiant. Veuillez donc accepter cette enveloppe et permettez-moi pour une fois de jouer aujourd’hui le rôle de votre père. De petits honoraires pour la joie que vos vers  et l’histoire de votre jeunesse m’ont apportée. Au revoir, faites-moi savoir quand vous reviendrez. Mon temps est très occupé, il est vrai. Mais je trouverai bien une heure à vous consacrer. À bientôt !  »

AZOct08FreudAinsi, prit-il congé de moi. Et imagine-toi que à peine rentré dans ma chambre, j’ouvris l’enveloppe. J’y trouvai deux cents couronnes. J’étais tellement bouleversé que je me suis mis à pleurer tout haut.

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Souvenirs sur Sigmund Freud, épisode 4

Vos complexes feront votre salut

– Ma mère ? Oh,  je m’entendais fort bien avec elle aussi. Elle était protestante, très croyante, mais cela ne m’a pas troublé davantage.

De nouveau, Freud riait, très amusé.

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– Au fait, demanda-t-il soudain, quelle était cette histoire de votre père et de Poséidon ? Racontez-la donc encore une fois. Je réfléchissais juste une minute quand vous en parliez et je n’ai pas tout à fait écouté.

– J’avais alors onze ou douze ans. Un jour mon père entra dans ma chambre et posa sur la table la Mythologie de Moritz. Sans doute s’étonnait-il  que, comme ma mère m’avait poussé à le faire, je lisais beaucoup la Bible à ce moment. « Lis aussi un peu là dedans, mon garçon, dit-il en en montrant le Moritz, il y a là des histoires qui ressemblent à celles de la Bible. Elles sont peut-être encore plus belles. Tu sais, nous qui sommes de la mer, nous croyons à autre chose. Poséidon, entre autres… » Jamais plus il ne m’a parlé de ce livre qu’il m’avait si discrètement recommandé, mais il est devenu décisif pour toute ma vie et ma pensée…

– Poséidon, entre autres…Merveilleux, merveilleux, fit Freud. Oui, la mer…Eh bien mon bon ami Goetz, je ne vous analyserai pas. Vos complexes feront votre salut. Mais pour ce qui est des névralgies, je vais vous prescrire une ordonnance qui vous fera du bien… »

Il s’assit à son bureau et écrivit. Entre-temps, il demanda comme incidemment :  « On m’a dit que vous n’avez pratiquement pas d’argent et que vous vivez très à l’étroit. C’est vrai ?  »

Dans un dernier épisode, vous découvrirez comment Freud  joue le rôle du père. Rôle qui lui sied à merveille.

Souvenirs sur Sigmund Freud, épisode 3

Et cette affaire de matelot ?

Il m’écouta pendant près d’une heure sans m’interrompre et sans me regarder. Souvent il riait doucement. Il dit enfin :

– Récapitulons brièvement. Votre père était capitaine de navire et plus tard professeur de navigation à l’école navale de Riga, et vous avez passé votre jeunesse parmi des  matelots et des hommes de barre. La mer est donc quelque chose pour vous comme un symbole réel. Mais d’où vient cette rigueur, cette raideur dans vos vues ?

– Je m’y suis astreint moi-même et me suis même quelque peu rudoyé, répliquai-je. Je craignais de me dissoudre et de m’égarer tout à fait.

– Aha, dit-il seulement. Après un temps, il continua : votre père n’était-il donc pas sévère avec vous ?

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– Non, répondis-je. Il était mon meilleur ami et nous nous comprenions aux plus légères allusions. Seulement, je ne lui avais rien dit de mes ridicules et malheureuses histoires d’amour avec une jeune fille et avec une dame plus âgée, ni de ce que, une fois ou l’autre, je m’étais follement entiché d’un matelot que j’aurais bien dévoré de baisers. Je craignais qu’il ne le prît peut-être pas au sérieux et qu’il se moque de moi. Il ne m’aurait certainement fait aucun reproche. Moi-même je n’avais pas grand chose à me reprocher… sauf que je n’avais pas osé et, plus tard, quand j’étais au lit…enfin…vous me comprenez…

– Bien sûr, bien sûr, grommela Freud. Et cette affaire de matelot ne vous a pas troublé davantage ?

– Jamais, dis-je. J’étais devenu éperdument amoureux. Et quand on est amoureux, tout va pour le mieux, non ?

– Pour ce qui est de vous, à coup sûr, répondit Freud qui tout à coup éclata de rire. Vous vous êtes alors aussi pris en main…Ah ! pris en main, cela vient de m’échapper…et vous êtes devenu sévère à la fin envers vous-même. C’est que l’on appelle l’éducation de soi-même et tout est pour le mieux pourvu qu’on ne s’y crispe pas. Et vous n’avez pas l’air crispé…C’est bien enviable, vous avez une bonne conscience, vraiment enviable. C’est ce dont vous rendrez grâce à votre père. Et votre mère…?

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Ici, le suspens devient insoutenable. À demain pour la suite de cette charmante histoire !

 

Souvenirs sur Sigmund Freud, épisode 2

Un homme-médecin comme on en rencontre en Inde…

Freud vint au-devant de moi, me serra la main, me pria de m’installer et m’examina attentivement. Je regardai ses yeux merveilleusement bienveillants, chaleureux : ils reflétaient une mélancolie qui donnait à penser qu’il en savait long. En même temps, j’eus l’impression que sa main effleurait rapidement mon front – et les douleurs en furent comme effacées.

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« Oh, me dis-je, que voilà donc un homme médecin comme on en rencontre en Inde. Il n’a nul besoin de sa méthode. Il pourrait aussi bien dire Abracadabra que déjà on se sentirait le cœur plus léger et presque bien portant. Ça, mon cher, c’est un médecin ou je ne m’y connais pas ! »

Je n’avais jamais vu un pareil homme. Au même instant, je conçus pour lui une confiance sans réserve. Il demeura quelques instants silencieux, souriant devant lui. Il dit alors amicalement :

 » Permettez-moi de faire un peu votre connaissance. J’ai ici quelques poèmes de vous. Très beau – mais renfermé. Car vous vous cachez derrière vos mots au lieu de vous laisser porter par eux. Tête haute ! Vous n’avez aucune raison d’avoir peur de vous-même… À présent, racontez-moi quelque chose de vous. Dans vos vers, c’est la mer qui revient sans cesse. Voulez-vous par là  indiquer quelque chose d’une façon symbolique, ou avez-vous eu réellement affaire avec la mer ? Au fait, d’où êtes-vous ?  »

C’était comme si des écluses s’étaient ouvertes en moi. Et, avant que je m’en fusse aperçu, je lui racontai toute ma vie, je lui racontai sans aucune retenue des choses dont sauf à toi je n’ai jamais parlé à personne. Quel sens y avait-il donc à lui cacher quoi que ce soit ? Tout en effet lui était déjà connu d’avance.

À lui, Freud, oui. Mais à vous, lecteurs, non. Rendez-vous donc demain …

Souvenirs sur Sigmund Freud, épisode 1

goetbr85-229x300Durant ses études à Vienne en 1904, le poète Bruno Goetz rencontra Freud à trois reprises. Il publia ses souvenirs en mai 1952, à Zürich, dans la Neue Schweizer Rundschau. Nous en livrons quelques extraits particulièrement savoureux et émouvants.

De violentes névralgies faciales

Cela se passait durant mon premier semestre à l’Université de Vienne où je suivais des cours sur la psychologie et l’hindouisme. J’écrivais aussi mes premiers poèmes auxquels mon professeur portait un intérêt bienveillant. Circonstance fâcheuse : j’étais frappé parfois de violentes névralgies faciales contre lesquelles les remèdes ordinaires contre les maux de tête ne me soulageaient pas, si bien que je devais parfois m’enfermer pendant des jours et des semaines dans l’obscurité de ma chambre, car le moindre rayon lumineux me causait des douleurs intolérables. Le professeur qui remarquait mes fréquentes absences et ma mauvaise mine, s’informa de mon état et me conseilla alors puisqu’aucune drogue ne me soulageait d’aller trouver le docteur Freud. Il lui annoncerait lui-même ma visite.

Je n’avais jamais entendu parler de Freud. Je me procurai son ouvrage sur l’interprétation des rêves et fus profondément effrayé. Cette façon d’interpréter les rêves me parut impie: elle détruisait l’image même du rêve, ce qui allait à l’encontre de toute ma sensibilité d’artiste. Je décidai de ne jamais me soumettre à de semblables investigations. J’étais, en outre,
persuadé, que Freud ne me serait d’aucun secours pour soigner mes névralgies. Il était hélas trop tard. Mon professeur s’était déjà entretenu avec Freud  et il m’attendait pour le lendemain. « Ne craignez rien, dit mon professeur en me voyant terriblement anxieux, il ne vous mangera pas. Il veut juste vous aider. Pour le reste, je me suis permis de lui donner à lire quelques-uns de vos poèmes. »

C’est avec des sentiments très mêlés que je me rendis chez Freud le jour suivant. Le matin même une violente attaque de névralgie m’avait tourmenté. Je doutais de plus en plus de l’art thérapeutique de Freud. Pourtant les choses se passèrent de manière si inattendue que j’éprouvai le soir même le besoin de les relater à un ami de jeunesse. J’ai conservé la lette que je lui ai envoyée. La voici.

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George Steiner juge Michel Foucault

La vie intellectuelle française serait un magasin de farce et attrapes, selon George Steiner. Ou un théâtre grotesque avec des stars arrogantes qui jouent des comédies bouffonnes. Un temps, les soliloques quasi impénétrables de Lacan sur les nœuds du fil rouge freudien firent salle comble. Puis monta sur scène un mandarin caméléon du nom de Michel Foucault dont les traits peu engageants s’étalèrent sur le papier glacé des magazines avant qu’il ne finisse au Collège de France.

Ce qu’il reste après l’avoir lu ? Juste une impression intolérable de verbosité, d’arrogance et de la plus obscure platitude. La seule question: « Pourquoi s’emmerder avec tout ça ? »

Il n’y a pas là la moindre idée qu’on puisse soumettre à un examen rationnel. Si j’avais un conseil à donner à Michel Foucault,  poursuit Steiner, ce serait de proposer des versions abrégées et simplifiées de ses livres et de les faire réviser par des maîtres de la clarté logique comment le furent en leur temps Russell et Quine. On verrait alors qu’il n’y a rien de neuf chez Foucault: tout juste une resucée de Frances Yates et de Kuhn. Par ailleurs, l’indifférence dédaigneuse de Foucault par rapport à ses sources est typique de l’esprit français.

S’il fallait néanmoins lui concéder quelque chose, ce serait d’avoir comme Nietzsche – mais avec moins de finesse et de profondeur – contribué à montrer les masques cruels et éphémères sous la peau d’une normalité sociale qui relève de l’évident, mais qui n’est bien sûr qu’une construction intellectuelle à des fins de coercition.

George Steiner avait visiblement un compte à régler avec Michel Foucault. J’en sais un peu plus sur leur relation grâce à Pierre-Emmanuel Dauzat, mais je me garderai bien de divulguer ce qu’il m’a confié. Chacun d’ailleurs peut le deviner. Quant aux critiques de Steiner sur l’esprit français,  je les partage. Comme d’ailleurs la plupart des intellectuels anglo-saxons.

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Tout en ajoutant que cette imposture permanente ne contribue pas peu au charme de la vie parisienne.

Le cas de Roger et les derniers instants…

« Mon intérêt pour la folie ? Vous vous souvenez sans doute de ce film de Ken Loach, Family Life. Je pense qu’il raconte plutôt bien ce que nous avons éprouvé dans les hôpitaux psychiatriques lorsque nous y avons fait nos premières expériences,  vous comme moi. C’était l’époque de la floraison de la neuro-chirurgie, des débuts de la psychopharmacologie….je n’irai pas jusqu’à prétendre, comme notre ami Thomas Szasz, que c’étaient les camps de concentration de nos guerres civiles avortées, mais au bout de quelques mois – l’atmosphère se détendit quand il dit en souriant: vous savez j’ai l’esprit lent – j’ai commencé à m’interroger: mais en quoi ces choses sont-elles nécessaires ? Et là, pour faire bref, je me suis mis  à écrire une histoire de ces pratiques… »

Je n’ai pas insisté. J’ai songé au jeune Freud qui, dans des circonstances semblables, écrivait à Minna Bernays qu’il avait cessé de s’occuper des fous et travaillait sur les folles qui étaient, si possible encore plus déplaisantes. Il fallait une patience invraisemblable pour leur arracher quelque chose…il aurait pu ajouter qu’il en va de même pour celles qui ne sont pas internées. Et que lorsque leurs facultés morales leur échappent, « elles sont bien plus pénibles à regarder que les hommes. »

Je savais que Michel Foucault avait alors pour intention d’écrire une Histoire de la Mort pour les éditions La Table Ronde. Je m’apprêtais à lui en parler et à lui poser quelques questions sur son rapport à Freud, mais il était encore plongé dans ses souvenirs. « Oui, poursuivit-il, il m’a fallu du temps pour prendre conscience des failles de l’institution et j’en ai éprouvé des crises d’angoisse. Je sais que mon histoire personnelle n’a pas grand intérêt…( je démentis aussitôt ) si ce n’est par mes rencontres ou par les situations que j’ai vécues. »
Il m’a alors parlé du cas de Roger, un jeune étudiant qui « quand il était lucide et n’avait pas de problèmes, semblait très intelligent et sensé, mais, à certains autres moments, surtout les plus violents perdait tout contrôle et devait être enfermé. Son état mental se détériorant, poursuivit Foucault, on procéda à une lobotomie frontale sur ce jeune homme exceptionnellement intelligent, mais perdu pour notre réalité….je n’ai jamais réussi à oublier son visage tourmenté. »
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Je sentais Michel Foucault, par ailleurs si pudique, dans l’expression de ses sentiments, encore ému. Nous nous tûmes. Il était temps de prendre congé. J’ignorais que ce serait notre dernière occasion de parler de notre rapport à la folie, de Freud, de Binswanger, de la psychanalyse existentielle, du suicide et de son Histoire de la sexualité écrite dans un style si limpide. À ce propos, il me dit que, dès lors, qu’on écrit simplement on passe en France auprès des intellectuels pour un benêt. Rien ne les épate plus qu’une écriture sibylline. J’approuvais, bien sûr. En me raccompagnant jusqu’à l’ascenseur il me prit par le bras et, comme s’il tenait à ce que ses derniers mots restent gravés dans ma mémoire, me confia: « Vous savez, je suis un libéral et un sceptique comme vous… »

Dehors, une bise glaciale soufflait sur Paris. J’avais presque envie de pleurer.
Comme si ce bref retour sur notre passé avait remué des torrents d’émotion que j’avais peine à maîtriser. Quelques mois plus tard, il était emporté par une épidémie qui bouleversa l’air du temps. Les choses ne seraient plus jamais comme avant. Les mots non plus. « La plus belle chose qu’on puisse offrir aux autres, c’est sa mémoire », a écrit Foucault. C’est ce que j’ai tenté de faire. Sans le trahir, ni me trahir.