Aspects méconnus de Jacques Lacan, 1/7…

Ce témoignage dont une partie sera publiée chaque jour de cette semaine m’a été envoyé au Monde il y a une vingtaine d’années par un homme dont je ne sais rien de plus: il s’agit d’une longue lettre manuscrite d’un des patients de Lacan qui l’a connu et le décrit de près.

J’ai bien connu Jacques Lacan, de 1952 à 1966. Il m’avait proposé une analyse en me reposant d’abord dans la maison de santé de Saint Mandé, qu’il affectionnait particulièrement. Il venait me voir tous les soirs de 20 heures à 21 heures. Il arrivait dans sa 15 CV Citroën vêtu toujours de son manteau beige en poil de chameau. J’étais prévenu de son arrivé car il claquait toujours très fort les portes. Nous parlions, en fait c’était surtout moi qui parlait et lui écoutait, il avait un pouvoir étonnant pour écouter; le visage impassible, ses yeux masqués légèrement par ses lunettes rondes. À l’époque je faisais beaucoup de cinéma d’amateur en 8mm et la grande table de ma chambre était encombrée de morceaux de films, d’un projecteur, d’une caméra ainsi que d’une machine à écrire. Je parlais et Lacan écoutait toujours, opinant parfois d’un très léger signe de tête pour marquer son approbation, ou au contraire, le regard figé me montrant qu’il n’était pas d’accord. Cela dura deux mois et le Maître arrivait toujours à 20 heures précises…

Jacques-Lacan-2

Je logeais maintenant dans un bel appartement à Auteuil et je me rendais tous les jours chez lui au 5 de la rue de Lille. Sa fidèle et remarquable servante m’ouvrait la porte et je pénétrais dans l’antre du Maître, j’attendais très peu de temps, au maximum 3 minutes et Jacques Lacan apparaissait. Il était d’une élégance rare, habillé d’une chemise en soie rose et d’un complet gris, toujours avec un noeud papillon qu’il changeait souvent, chaussé de splendides mocassins noirs. Son abondante chevelure noire légèrement grisonnante rejetée en arrière. Il m’appelait son « cher ami » et je pénétrais dans son bureau, toujours très encombré de papiers de toutes sortes et de livres (souvent chinois). Je m’allongeais sur le divan, lui restait à son bureau, ne me regardant pas et n’écrivant jamais … il m’écoutait… Il y avait de grands silences, que seul je rompais parfois au bout d’un quart d’heure. Je savais quand la séance était finie, Jacques Lacan me disait alors: « C’est bien, donc à demain, 14 heures. »

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