Vies et destins des patients de Freud…

hagueSi j’étais encore chroniqueur au Monde, j’aurais accordé une large place au livre de Mikkel Borch-Jacobsen, Les Patients de Freud. Il présente le double mérite de se lire comme un recueil de nouvelles que Schnitzler ou Zweig auraient pu écrire et de nous offrir des portraits très enlevés de trente et un patients de Freud sur lesquels nous disposons aujourd’hui de suffisamment de renseignements pour justifier des notices biographiques.

Les vies de celles ou ceux qui attendirent de Freud une amélioration de leur mal-être, ne sont ni plus ni moins réussies que celles du commun des mortels. Chacun court à la  catastrophe à sa manière – et la psychanalyse n’y change rien. Freud en était le premier conscient, même si le récit des cas qu’il livrait au public s’achevait par un happy end destiné à assurer la promotion des découvertes avec lesquelles il aspirait à conquérir le monde.

Adepte d’un nihilisme thérapeutique fort répandu à Vienne, il faisait preuve d’un cynisme roboratif. Ainsi quand Edoardo Weiss, le fondateur de la Société psychanalytique italienne, lui envoya son cousin, Bruno Veneziani, homosexuel et cocaïnomane, pour qu’il le prenne en analyse, Freud lui écrivit que « son avenir est sans doute de périr dans ses excès » et qu’une analyse, après quelques essais infructueux, lui semblait parfaitement inutile. Il vaudrait mieux, dit-il, donner un peu d’argent à Veneziani et l’envoyer en Amérique du Sud pour le laisser chercher son destin.

Edoardo Weiss, intrigué, voulut savoir ce que Freud entendait par « trouver son destin ». La réponse fut plus directe qu’il ne l’avait imaginée: soit la prison, soit le suicide…ou quelque chose de similaire.

L’écrivain Italo Svevo qui avait suivi l’affaire, en tira une conclusion pertinente: la psychanalyse est une bonne matière de roman, pas une bonne manière de guérir: « Un grand homme notre Freud, mais plus pour les romanciers que pour les patients. » D’ailleurs, on ne guérit pas de la vie. Telle pourrait être la conclusion amère et drôle tout à la fois de ces trente et un destins qui croisèrent celui du locataire  de la Berggasse 19.

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