Une nuit avec Asia Argento

Quel homme n’a pas rêvé de passer une nuit avec Asia Argento dans un palace new-yorkais ? C’est ce qui est arrivé à un jeune rocker, Jimmy Bennett, qui a de surcroît empoché 380.000 dollars, prétextant qu’elle l’avait agressé sexuellement. Sa détresse émotionnelle, c’est lui qui l’affirme, est désormais telle qu’il réclamait à titre de compensation près de quatre millions de dollars. Voilà qui a dû ravir Harvey Weinstein, accusé de viol par Asia Argento. À l’heure de la délation et du chantage,  » Me Too  » porté par Asia Argento entre autres, est promis à un bel avenir : faisons confiance à la justice et à la presse people pour alimenter ce feuilleton riche en rebondissements. Qui sait si un jour Benalla ne portera pas plainte pour des  comportement inappropriés de tel ou tel Marcheur…

Mais sans anticiper, venons-en à l’affaire révélée par le New York Times qui secoue le mouvement féministe américain. Avita Ronell, célèbre dans ce milieu et professeur de littérature comparative à l’Université de New York, a été reconnue responsable de harcèlement sexuel sur l’un de ses anciens élèves, Nimrod Reitman, âgé de trente quatre quatre ans. Tous deux sont homosexuels. Au terme d’une enquête de douze mois, Avita Ronell, soixante-six ans, a été suspendue par l’Université. Énorme scandale dont je vous passe les détails et soutien total des féministes  » Me Too  » , arguant qu’il faut protéger les femmes. Pour les hommes, on repassera. D’ailleurs il est bien connu qu’aucune femme ne peut être une prédatrice sexuelle, sinon dans les fantasmes de ces gros porcs que sont les mâles. Évidemment, une tyrannie qui dure depuis l’aube des temps, c’est une position difficile à soutenir, mais l’affaire Asia Argento n’est qu’une regrettable exception. Et sa victime, Jimmy Bennett, un ingrat doublé d’un redoutable escroc. Il faut l’être pour refuser les câlins de Miss Argento.

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Le nihilisme apocalyptique d’Albert Caraco … et moi …

Article également publié par les bons soins de « Bon pour la tête » https://bonpourlatete.com/chroniques/le-nihilisme-apocalyptique-d-albert-caraco

Albert Caraco était un homme courtois, approuvant toutes les sottises et se gardant de paraître plus savant ou plus spirituel qu’il ne l’était. C’est ainsi qu’il se décrit et c’est ainsi qu’il m’est apparu quand je l’ai croisé à Lausanne aux éditions L’Age d’Homme, à la fin des années soixante. Il vivait alors avec son père au Beau-Rivage Palace et publiait en Suisse, ce qui permettait aux critiques français d’ignorer son œuvre. Cet homme effacé, presque insignifiant, portait en lui un secret, un secret que je découvre aujourd’hui seulement, près de quarante ans après sa mort. Ce secret, c’est qu’il concoctait une œuvre si féroce, si dévastatrice, si prophétique qu’il fallait être mentalement dérangé pour y succomber. Lui-même, il le pensait, ne pouvait qu’en être la victime consentante. Il vivait dans l’ombre de la mort. Et son père, Monsieur Père, était le dernier lien qui l’attachait à la vie. En le voyant dormir, il songeait que s’il ne s’éveillait pas un beau matin, il le suivrait de bonne grâce. Il ne tenait pas à marcher sur ses traces. «Ah! Quelle horreur que la vieillesse! Plutôt mourir sept fois!», écrivait-il. Quelques heures après la mort de Monsieur Père, il se pendit, imprimant ainsi à son œuvre un sceau d’authenticité dont nul ne se soucia.

Les misérables rédacteurs du Monde se trompent

Le suicide de Caraco passa aussi inaperçu que ses livres. Il n’était pas un rentier du désespoir. Il était le désespoir même. Si je suis passé à côté de lui, comme beaucoup d’autres, c’est que ses propos racistes m’insupportaient et que la préciosité de son style me déconcertait. En réalité, il avait tout simplement du style et se montrait plus clairvoyant que nous ne l’étions alors, surtout quand on collaborait au quotidien Le Monde qu’il tenait pour la plus méprisable des gazettes. Il soutenait que la France, après avoir collaboré avec les Allemands, avait une seconde fois en une génération choisi le mauvais parti, celui des nations arabes par haine invétérée des Juifs. «Ce que la France, écrivait-il, ne pardonne pas au peuple d’Israël, c’est d’avoir retrouvé le chemin de l’honneur et de n’avoir pas capitulé comme elle. Au moment où les Juifs sont devenus un peuple militaire, la France aura cessé de l’être (…) Les misérables rédacteurs du Monde se trompent avec application et depuis force années, ce qu’ils écrivent paraît destiné plus souvent aux Arabes qu’aux Français, ils arabisent les Français, ils les négrifieront bientôt…» J’étais un de ces misérables rédacteurs. C’est dire si, en dépit de mon admiration pour Israël, l’amère pilule caracolienne me restait au travers de la gorge. Certes, mon ami Cioran tenait à peu près les même propos dans l’intimité. il n’était pas loin de penser, comme Caraco, que les Arabes étaient un peuple en trop rongé par le fanatisme pour lequel la castration serait une charité. Étant totalement étranger à toutes formes de racisme, je ne pouvais que l’être à celui de Caraco ou de Cioran. Il est vrai qu’ils étaient l’un et l’autre des lecteurs d’Oswald Spengler et moi de Salut les Copains dans un premier temps et de Playboy ensuite. De Freud enfin. Mais, comme eux, je ne doutais pas que la tolérance est une duperie et le respect une forme de délire hypocrite. Quant à la fraternité, je n’étais pas loin d’être en accord avec Caraco quand il écrivait dans son Bréviaire du chaos que nous oublions un peu facilement que ceux d’en face sont des mendiants et des vengeurs, laids, malsains, vicieux, cruels et despotiques, plus roués et menteurs que nos sophistiques à la mode. Il visait Sartre, bien sûr, et à travers lui tous les faux-monnayeurs d’un monde plus juste.

Madame Mère est morte. Je l’avais oubliée depuis assez longtemps

Rien ne serait plus faux que d’imaginer Albert Caraco sous les traits d’un vieux ronchon, vivant reclus et nourrissant par dépit une vision du monde un peu rance. Il naît à Constantinople le 8 juillet 1919 dans une famille de banquiers juifs. Soucieux de donner à leur fils unique l’éducation la plus cosmopolite, ses parents l’entraîneront successivement à Vienne, à Prague, à Berlin, puis à Paris où il fera ses humanités à Janson-de-Sailly, avant qu’il ne soit obligé de s’exiler en Amérique latine où il obtiendra non sans mal la nationalité uruguayenne qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1971. Il écrira indifféremment, comme Cioran d’ailleurs, en allemand, en espagnol, en anglais et en français, goûtant les civilisations à leur apogée: la France du XVIIIe siècle, la Chine des Ming et, bien sûr, l’excentricité des écrivains anglais – le docteur Samuel Johnson notamment – et la profondeur des philosophes allemands. Caraco se considérait d’ailleurs comme l’héritier de Schopenhauer et de Nietzsche. Il ne doutait pas qu’un jour, un jour lointain certes, les Français finiraient par l’adorer, tout comme les Allemands ont adoré Nietzsche: «J’écris le français comme Nietzsche l’allemand, je me sens l’héritier du philosophe et l’on m’appellera demain le légataire du prophète», écrit-il dans Ma Confession. Ce jour tant attendu est-il enfin arrivé? C’est fort probable. Caraco était inaudible. Il est en passe de devenir l’auteur européen par excellence. Un penseur sereinement et froidement athée qui ne se fait d’illusions sur rien, traitant Dieu comme un monstre, les théologiens comme les architectes de chambres de torture, Kant comme l’auteur d’un chef d’œuvre de naïveté avec son projet de paix perpétuelle. Il se moquait également de l’amour maternel, un préjugé dont il convenait par simple hygiène intellectuelle de se débarrasser au plus vite, ce qu’il fit dans un livre sublime: Post Mortem qui débute ainsi: «Madame Mère est morte. Je l’avais oubliée depuis assez longtemps, sa fin la restitue à ma mémoire, ne fût-ce que pour quelques heures, méditons là-dessus, avant qu’elle retombe dans les oubliettes. Je me demande si je l’aime et je suis forcé de répondre: Non.»

Suicide, extermination, racisme

Par ailleurs, Caraco considère le plaisir sexuel comme un esclavage, ce qui le conduira à la continence. La seule idée d’avoir des enfants le révulse. «S’il régnait un peu de logique dans les têtes, écrit-il, l’homme ayant six enfants serait un criminel, car il revient au même désormais d’avoir six condamnations ou six poupards.» On lui a reproché ces paradoxes: ils seront bientôt des lieux communs. Inutile d’insister sur ce point: l’amour de la vie rappelle à Caraco l’érection de l’homme que l’on pend. Et il attend de la mort qu’elle l’affranchisse d’une vie qu’il méprise autant qu’il la hait. Rarement un homme aussi discret, courtois et cultivé aura manifesté des sentiments d’une telle violence dans une langue aussi châtiée. Comme me l’écrit Alain Bonnand: «Prodigieux bonhomme, qui aura su tout digérer, sa mère, son père… Cerner le rien avant de s’y retirer.»

La pensée de Caraco, comme celle de Cioran, gravite inlassablement autour des mêmes obsessions: le suicide, l’extermination, le racisme, le déclin de l’Occident, la religion, l’inconvénient d’être né, la chasteté et la luxure… Weininger, Wittgenstein et Karl Kraus sont leurs frères d’armes. Si l’un, Cioran, est un ermite mondain, l’autre, Caraco, est un banni. Si l’un feint de ne pas adhérer à ses délires, l’autre ne cesse de s’y plonger… et, parfois, de s’y noyer. Cioran a compris qu’en France, il lui faudrait pour survivre jouer un double jeu. Il avance masqué, dissimulant un passé qui le discréditerait. Caraco ne cache pas son jeu… mais personne ne veut jouer avec lui. Même Cioran le tiendra à l’écart. Il faut lire à ce sujet les souvenirs de Louis Nucera dans Mes ports d’attache, un des rares admirateurs avec Raphaël Sorin, de cet imprécateur disqualifié moins par l’outrance de ses propos que par le fait qu’il ne les tourne pas en dérision. Pourtant, il ne manque pas d’humour. Il suffit de lire son Supplément à la Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing pour s’en convaincre.

Je crois en l’inégalité des hommes

Caraco n’est pas homme à prendre des précautions. Ce que Cioran chuchote à ses amis quand il les entraîne avec lui dans ses promenades nocturnes, Caraco le proclame haut et fort. Notamment son mépris pour la France, sa haine des Arabes, les ricanements que lui inspirent les idéaux démocratiques et la pitié condescendante qu’il éprouve quand il écoute un homme de gauche. Il ne déplaît pas à Cioran d’être célébré dans Le Monde que Caraco vomit.

Caraco ne transigeait pas: son suicide, à 54 ans, dans la solitude la plus totale était la conclusion logique de son nihilisme apocalyptique. Cioran, lui, sera enterré en grande pompe dans une église orthodoxe, conclusion non moins logique de son nihilisme frivole. Il est vrai qu’avant de devenir un modèle de l’esprit français, il avait célébré sans retenue le nazisme et plaidé pour un nationalisme roumain semant la terreur. L’eût-il su qu’un Saint-John Perse n’aurait jamais écrit, ni tant d’autres après lui, qu’il tenait l’altière pensée de Cioran pour l’une des plus exigeantes aujourd’hui en Europe.

Par courtoisie, Albert Caraco attendra la mort de Monsieur Père pour prendre congé d’un monde qu’il exécrait, réaffirmant auparavant: «Je suis Raciste, je suis Colonialiste. Je crois en l’inégalité des hommes et je professe la nécessité de les réduire en servitude quand ils sont déplaisants, barbares, ignorants ou pauvres.» Je me demande en mettant un point final à ce texte pourquoi je trouvais Caraco odieux dans ma jeunesse et pourquoi je le juge maintenant plus fraternel – plus franc en tout cas – que tous ceux qui professent un humanisme de façade. Je vous laisse le soin de répondre à ma place.

Moi aussi, j’ai la lèpre …

La lèpre est tellement contagieuse que je suis infiniment reconnaissant à Emmanuel Macron de nous avoir mis en garde. Si nous ne le soutenons pas avec toute notre  énergie, celle du désespoir, nous aussi serons contaminés. D’autant qu’après les pays de l’Est, l’Italie est, elle aussi, touchée. Si j’en crois les gazettes, même l’Allemagne serait menacée. La Bavière préférerait  un freluquet viennois à la vaillante Angela Merkel. Nous avons déjà vu cela dans le passé et si tous alors n’avaient pas été touchés, le prix à payer  fut tel que plus jamais nous ne voulons que cela se reproduise. Certes, Emmanuel Macron et son Boysband nous protègent encore, mais chacun sent que le danger est imminent. Moi-même qui viens  d’un pays, la Suisse, qui est comme chacun sait une léproserie géante, je mesure la menace : si l’Union européenne s’effondre, tout s’effondrera. Je salue d’autant plus volontiers l’initiative d’Emmanuel Macron d’avoir fait hospitaliser , manu militari, une dizaine d’anciens gendarmes déjà contaminés en prétextant qu’ils appartenaient à l’ultra droite. Je l’admire de pouvoir avec telle habileté transformer ses échecs en victoires. Non, le fascisme ne passera pas ! Et, comme on nous le répète chaque soir sur toutes les antennes, Jupiter y veillera.

Et pourtant, bien qu’ayant travaillé pendant trente-cinq ans dans le laboratoire où les meilleurs experts de France, à  savoir le quotidien  » Le Monde « , sont d’une vigilance absolue dès lors que les valeurs qui font l’honneur du pays des droits de l’homme sont menacées et veillent sans relâche à ce qu’elles soient respectées, je sens la lèpre me gagner. Je n’ai pas été totalement immunisé. Les premiers symptômes sont apparus quand j’ai éprouvé une certaine admiration pour Poutine. J’ai même été jusqu’à défendre publiquement que la Crimée appartenait à la Russie. Ce n’était que les prémices d’une confusion mentale, effet secondaire, de cette satanée lèpre qui m’amena par la suite,  » horresco referens  » dirait Virgile, à éprouver de la sympathie pour Donald Trump, ne serait-ce que parce qu’il était seul contre tous et qu’il aurait pu jouer dans un western de Sam Peckinpah. Et quel beau geste de sa part que d’avoir enlevé les pellicules qui ternissaient l’image de notre Président !

J’ai même été jusqu’à me demander – et c’est là que j’ai pris conscience de ma maladie – si l’immigration de masse, surtout musulmane, ne portait pas atteinte à ce que me suis mis à appeler notre  » souveraineté « , terme aujourd’hui banni. Cosmopolite, je l’étais de naissance, mais la psychanalyse m’avait enseigné le bienfait des limites, des frontières. Aussi bien entre les individus qu’entre les peuples. Je me souvenais aussi de mes cours à Sciences-Po dont j’avais retenu, entre autres, que les unions monétaires finissent toujours par s’écrouler parce qu’elles impliquent un abandon de la souveraineté nationale dont les peuples, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, ne veulent pas. On m’objectera que c’était à une époque antédiluvienne. Force m’est de concéder qu’avec l’âge on devient plus fragile et qu’on peut attraper n’importe quelle saloperie.

Mais ce qui m’inquiète vraiment, c’est que je vois autour de moi – ayant horreur de la délation je ne citerai aucun nom – de plus en plus d’écrivains, de philosophes, de journalistes être , eux aussi, victimes de ce mal insidieux. Ils le dissimulent, car ils savent que tout leur avenir serait compromis si l’on apprenait, par exemple, qu’ils lisent  » Causeur « , voire qu’ils y apportent leur contribution. Certains accepteraient de le faire sous pseudonyme. Mais leur conscience leur souffle que mieux vaut y renoncer et leurs intérêts volent au secours de leur conscience. La lèpre m’a tellement gangréné que je me sais condamné. Peu m’importe d’ailleurs. Si Emmanuel Macron et son boysband parviennent à sauver les meilleurs d’entre nous, ce sera mon ultime consolation.

ROBERT LINHART ET JACQUES-ALAIN MILLER AU BAR DES ALPES

J’aime bien cette idée de Jean-Claude Carrière : l’utopie s’est clochardisée. « Forget 68« , dirait Cohn-Bendit. Parfois, pourtant, un guitariste au coin d’une rue conserve dans son regard, dans sa voix, dans ses ongles noirs une parcelle des rêves perdus d’une génération. Il tend la main, mais rares sont ceux qui s’arrêtent et plus rares encore ceux qui donnent. Pourquoi donneraient-ils d’ailleurs, persuadés qu’ils sont qu’on ne les reprendra plus la main dans le sac aux utopies. Déjà qu’ils ne supportent pas ces ces vagues de migrants qui déferlent sur une Europe en miettes, ni ces Roms qui jouent aux miséreux en les narguant et en leur piquant leurs Smartphones… Non, Mai 68 les a vaccinés : chacun sait maintenant qu’un hasard médiocre commande nos vies et que courir après des utopies porte la poisse. Après tout, la médiocrité assumée est moins assommante que le pathos du génie méconnu. Et avec le Grand Remplacement qui se profile à l’horizon, soyons sur nos gardes. Un seul mot d’ordre : méfiance.

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Mai 68 – Gilles Caron

Mai 68 nous a guéris de la croyance aux miracles : certains se sont retranchés dans la folie comme mon ami Robert Linhart auquel sa fille, Virginie, a consacré un livre touchant  (elle note au passage que ceux qui ont choisi Lacan comme Jacques-Alain Miller s’en sont mieux sortis que ceux qui ont choisi Althusser). D’autres ont opté pour un cynisme désabusé comme Raphaël Sorin. Enfin il y a ceux, comme François Bott – et tant d’autres – qui n’en finissent pas de rêver qu’ils ont fait l’amour avec l’Histoire -quitte à être cocus.

Personnellement, je n’ai vu en 68 qu’une aimable et folklorique surprise-partie, sans commune mesure avec ce qu’avait été la Guerre d’Algérie. Et je songe parfois à Marcel Jouhandeau apostrophant les étudiants à la Sorbonne par ces mots : « Demain, vous serez tous des notaires ! » Ils le sont devenus et ont donné à leurs petits-fils les livres publiés par les éditions Maspero. Ces derniers se sont empressés de les mettre à la poubelle. Oui, le sac aux utopies est dans un sale état et il faut beaucoup de mauvaise foi pour imaginer que la libération sexuelle s’y trouvait. La génération « Salut les copains » avait déjà fait le boulot. Et Brigitte Bardot avait quelques longueurs d’avance.

Je me souviens encore des nuits passées avec Robert Linhart et Jacques-Alain Miller à débattre, pendant que tourne un vieux magnétophone, de politique internationale en vue de nous préparer à nos succès futurs. Nous avions à peine vingt ans alors. Et je n’étais pas peu fier d’avoir publié le premier article de Robert dans Le Peuple : il traitait de la guerre du Vietnam à travers le livre de Jules Roy sur Dien Bien Phu. Nous dansions aussi la bamba au Bar des Alpes, à Verbier. Et Robert se livrait à des exercices de misogynie des plus jouissifs : il demandait à des pécores si elles étaient capables de faire un syllogisme. Le résultat était toujours navrant. Mais ce qui me semblait encore plus navrant, c’est lorsqu’ une bande de normaliens, toujours à Verbier, station chic par excellence, se retirait dans un chalet comme une bande de comploteurs pour écouter avec ferveur Radio Tirana et applaudir aux analyses politique d’Enver Hodja.

S’il y a un miracle, c’est celui de la transformation de la vie en passé. Tout ce qui a été et qui ne sera plus. Et qui occupe de plus en plus de place dans nos mémoires en reléguant les faits au magasin des accessoires au profit d’une mythologie plus flatteuse. C’est sans doute ce qui me pousse à lire La Conférence de Nîmes de Jacques-Alain Miller. Je suis bluffé par son agilité intellectuelle tout comme je l’étais il y a un demi-siècle. Avec le sentiment d’avoir pour ma part épuisé mon capital de créativité, alors que lui… Et Robert, prisonnier de son mutisme, qu’en pense-t-il ? Je le tenais pour un génie. Quel mauvais démon l’a poussé chez Renault pour devenir, selon son expression , « un homme-chaîne » ? J’ose espérer que ce n’est quand même pas Radio Tirana !

 

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Gilles Caron

CLÉMENT ROSSET, CHASSEUR D’ILLUSIONS

Clément Rosset était d’un naturel plutôt timide, solitaire et difficile à apprivoiser, sauf devant une bonne bouteille : il pouvait parler des vins comme un œnologue. Nous nous retrouvions souvent, en compagnie de Michel Polac qui fut sans doute son ami le plus proche, dans un restaurant napolitain, Le Petit Tiberio,  où le patron nous faisait goûter des bouteilles qu’il avait apportées lui-même de vignes proches du Vésuve. J’ai rarement vu Clément aussi euphorique. Il parlait souvent avec nostalgie des vins du Lavaux. Se joignaient parfois  à nous Pierre-Emmanuel Dauzat, Frédéric Pajak et Frédéric Schiffter, sans oublier le cinéaste Jean-Charles Fitoussi. Tous nous nous sentions proches de Cioran et, plus lointaine ment, de Schopenhauer, celui que nous nommions « Le Patron ». Il était peu question de philosophie, sinon pour éclaircir nos affinités avec le non-sens. C’est lors d’une de ces soirées bien arrosées que l’ami Rosset offrit à Schiffter une préface à son premier livre, Sur le blabla et le chichi des philosophes, ce qui me permit de l’éditer aux Presses Universitaires de France avec l’approbation ironique de Michel Prigent qui dirigeait alors d’une main de fer cette prestigieuse maison d’édition.

C’est d’ailleurs aux PUF que, quarante ans plutôt, je m’étais d’emblée lié avec Clément Rosset : il venait de publier son premier livre, La philosophie tragique (1961) d’inspiration schopenhauerienne qui lui avait valu une chronique élogieuse dans les colonnes du Monde par Jean Lacroix qui avait été son professeur en khâgne. L’insolence de Clément Rosset me ravissait : il était ainsi parvenu à obtenir, sous pseudonyme, la possibilité de critiquer dans les colonnes du Nouvel Observateur tous les ouvrages que la gauche bien pensante encensait. Ce fut un véritable jeu de massacre jusqu’à ce que la supercherie soit découverte. C’est peu dire que Clément Rosset n’était pas de gauche : toute forme d’idéalisme lui répugnait. Il n’était pas loin de penser que quand les lycéens entreprennent des études de philosophie, ils en sortent abêtis, prétentieux et ont la tête remplie d’idées absurdes auxquelles ils croient dur comme fer. Il disait de la Sorbonne, première université française du Moyen-Âge, qu’elle a été et et est encore aujourd’hui une université religieuse. « Il faut, confiait-il à un ami mexicain, avoir une religion, qu’elle s’appelle le christianisme ou le marxisme, peu importe, mais si on n’a pas une étiquette et qu’on n’est pas dévot envers une cause, on fait peur, on est déjà sur le chemin du laboratoire des démons ou des terroristes ». Clément Rosset était un franc-tireur autour de la table du Petit Tiberio et plus tard de Yushi, comme nous l’étions tous.

À propos de l’École normale où il avait connu Derrida (aucune estime pour lui), Badiou (« un con ») et Althusser, il disait qu’elle a été une machine à transformer des chrétiens en communistes. On entrait chrétien, on sortait communiste. Il  s’est gaussé des modes et des dogmes qui faisaient alors fureur dans un livre hilarant, Les Matinées structuralistes.

 

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Clément Rosset était souvent flanqué d’un ami avec lequel il entretenait des rapports compliqués : Didier Raymond. Ce dernier prétendait avoir écrit les livres de Clément, alors que l’inverse était plus crédible. Mais Didier qui posait pour Vogue, qui enseignait à la faculté de médecine, qui lui fournissait des drogues, qui dormait dans son cercueil et qui ressemblait à Marlon Brando, fascinait Clément. C’est dire que le conformisme n’était pas son truc. Autrement d’ailleurs comment aurions-nous pu être amis durant un demi-siècle ? Il m’a parfois démoli dans les colonnes du Monde et j’ai raconté dans mes livres deux ou trois épisodes de sa vie qu’il tenait à garder secrets. Il ne m’en a jamais voulu : il est parfois bon d’égratigner ses amis. Et nous étions, l’un et l’autre, au-delà des jugements moraux et des crispations hystériques liés à des blessures narcissiques.

Je m’aperçois que j’ai peu parlé, sans doute par peur de paraître pédant, de sa philosophie. Elle est dans la lignée de Lucrèce, de Montaigne, de Spinoza, de Schopenhauer, de Nietzsche et de Bergson, pour nous limiter à quelques repères. Avec un goût prononcé pour le burlesque. Clément Rosset jugeait que c’était un signe d’honnêteté intellectuelle que d’écrire simplement, sans aucune ambiguïté. Pour lui, il allait de soi que la réalité est une, sans reflet, sans double, sans alternative et que les hommes n’avaient jamais compris, ni admis qu’ils allaient, qu’ils devaient mourir. Lui le savait et ne le redoutait pas. C’est quand même une sacrée forme de supériorité. Peut-être aurait-il encore souhaité vider un flacon de saké avec nous ! Même pas sûr. Mais ce qui est certain, c’est que lui nous manque déjà. Il était le gardien du temple du Réel. Je n’en connais pas d’autres. Et je conclurai avec une  citation tirée de Logique du pire : « Il n’y a pas de délire d’interprétation, toute interprétation est un délire. »

 

COMMENT LES HOMMES OSENT- ILS ?

Récriminations féminines 

 

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La parole des femmes s’est-elle suffisamment libérée ? L’arsenal juridique mis en place pour les défendre contre le harcèlement  est-il  adapté à des situations beaucoup plus retorses qu’il n’y paraît et qui profitent encore largement aux hommes ? Il faut y remédier au plus vite dans un souci de justice et d’égalité dont nous sommes encore à des années-lumières.  Trop d’exemples me viennent à l’esprit pour que je les énumère tous. Je me bornerai à en citer trois.

Le premier concerne l’homme qui incite, souvent insidieusement, sa compagne à consulter un psychiatre ou un psychanalyste, l’amenant ainsi à douter  de son intégrité psychique. Une stratégie  habile pour asseoir son pouvoir sur elle, voire pour s’en débarrasser, car chacun sait que les psys ne lâchent pas souvent leur proie, certains prétendant même que toute forme de sexualité est harcelante et ne se gênant pas pour mettre des théories fumeuses au profit de leur libido. L’époux ou l’amant qui use de moyens aussi perfides pour assujettir un être d’une sensibilité si délicate ne mériterait-il  pas d’être lui aussi poursuivi par la justice ?

Deuxième exemple. Toutes les femmes savent d’expérience qu’elles ont été soumises à un chantage odieux du genre :  si tu ne veux pas te donner à moi c’est parce que je suis noir, arabe, juif, infirme ou déclassé socialement, leur a laissé entendre le vil séducteur. Jouant sur une corde sensible, celle de la culpabilité, elles se sont parfois laissées  entraîner dans des relations tortueuses où la prétendue victime devenait leur bourreau. Avec l’afflux de migrants, il serait temps d’aborder ce sujet tabou et d’envisager un délit de mendicité sexuelle.

Troisième exemple. Les adolescentes par manque d’expérience, malice ou curiosité malsaine, sont des proies faciles pour des prédateurs qui ont l’âge de leur père. Certes, les pédophiles sont à juste titre punis, mais qu’en est- il des vieux beaux qui attendent, tels des vampires assoiffés de sang, que leurs  futures victimes aient atteint la majorité sexuelle ? Certes, il peut y avoir une attirance réciproque, mais le rapport de force est toujours du côté de l’homme. Et c’est bien cela qui est intolérable. Là aussi la justice devrait pouvoir intervenir. Que dis-je  ? Elle le doit. J’ai vu trop de destins brisés de jouvencelles naïves et passionnées pour ne pas m’indigner. D’autant que sur le thème Blanches colombes et vilains messieurs, le cinéma n’a cessé de faire une propagande éhontée pour des rapports entre de pures jeunes filles et de vieux baroudeurs. Peut-on laisser les choses en l’état quand, comme le Président Macron, on met la cause des femmes au centre de nos préoccupations ? Qu’un vieux porc comme Donald Trump dirige les États-Unis en dit long  sur les combats que nous avons à mener.

Ne tardons pas  !

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