DONNER DU PAIN AUX CANARDS…

Le pire avec la vieillesse, c’est qu’on reste jeunes. L’horizon s’assombrit, notre vue baisse, nous entrons dans un tunnel dont nous ne verrons plus l’issue. Nos amis nous y ont précédés et, comme Beckett, ils nous ont laissé ce dernier message : « Je vois ma lumière qui meurt ». Les plus lucides savent que la vieillesse est la punition pour avoir vécu. Ils ne doutent pas qu’on peut qualifier une vie d’heureuse quand elle commence par l’ambition et finit par n’avoir d’autres rêves que celui de donner du pain aux canards. Ou, comme Nabokov, d’aller à la chasse aux papillons. C’est encore à ma portée. En contemplant le lac Léman qui s’étale sous mes yeux, m’offrant une palette de couleurs qu’aucun artiste n’égalera, je songe au petit garçon qui partait chaque matin à la pêche et revenait tard dans la nuit. Il avait aboli le temps. Je songe à ces traversées du lac à l’aube pour aller skier là-bas, en Savoie, avec des amis. Eux aussi ont vu la lumière qui meurt. Parfois, j’accompagnais mes parents à Évian. Mon père jouait au casino, ma mère faisait du shopping. Et moi je m’installais dans un cinéma interdit aux moins de seize ans : les contrôles y étaient moins sévères qu’à Lausanne. C’était presque aussi excitant que la pêche à la gambe et, sans doute, du même ordre.


Parfois, nous dînions dans le fastueux restaurant du Casino d’Évian avant de prendre le dernier bateau de la Compagnie Générale de Navigation pour Lausanne. L’ambiance y était bon enfant. Je n’imaginais pas encore que viendrait le temps où je verrai ma lumière décliner et s’éteindre. Mes parents étaient mon rempart contre la mort. Ils m’emmenaient souvent au cinéma. Je me souviens de Maurice Chevalier dans « J’avais sept filles ». Moi aussi, je voulais sept filles. Le dernier film que j’ai vu en famille était aussi le premier film en CinémaScope : « La Tunique » d’Henri Koster. J’avais beaucoup pleuré. Ensuite, ce furent des escapades périlleuses avec des potes dans des cinémas mal famés, comme le Bio. On y projetait des chefs d’œuvre dont personne ne se doutait que bien des années plus tard ils seraient considérés comme tels. Je songe notamment à « Kiss me deadly » de Robert Aldrich. Le temps aussi y était aboli, suite à une apocalypse nucléaire. « Ce peu profond ruisseau, la mort » selon la belle définition de Mallarmé, devenait un tsunami auquel personne n’échapperait. Puis mon père s’est suicidé : il voyait sa lumière qui mourait. Et maintenant je vois la mienne qui décline. Ne me reste-t-il plus qu’à donner du pain aux canards ?

LES PHILOSOPHES PLUTÔT QUE LES VIROLOGUES…

Il vaut mieux prêter attention aux philosophes qu’aux virologues : les premiers ont une vision holistique du monde, les seconds adoptent la position du docteur Knock, quand ils ne se prennent pas tout simplement pour le père Ubu. Quiconque a lu Jean Amery ou l’enquête du docteur Lifton sur les médecins nazis n’aura pas manqué d’être surpris par l’inhumanité dépourvue de toute idéologie, hormis sanitaire, des carabins réquisitionnés par le Troisième Reich pour faire l’ignoble travail qui répugnait même aux SS les plus convaincus.

J’y songeais en lisant le manifeste d’ un des philosophes les plus importants, Giorgio Agamben, de ce siècle, manifeste passé presque inaperçu et qui s’intitule : « Un pays sans visage ». Il débute par une citation de Cicéron : « Ce qu’on appelle un visage ne peut exister chez aucun animal excepté l’homme et il exprime le caractère. » Ce que le visage exprime, n’est pas seulement l’état d’âme d’un individu, c’est avant tout son ouverture, sa manière de s’exposer et de se communiquer aux autres hommes. « Il est le lieu même de la politique », insiste Agamben.
Intuitivement, dès lors que le masque a été imposé, j’ai aussitôt pensé avec Agamben qu’un pays qui renonce à son propre visage et oblige de couvrir avec des masques – autrement dit : des muselières – en tout lieu le visage de ses propres citoyens est, alors, un pays qui a effacé de soi toute dimension politique : Olivier Véran en est l’illustration parfaite. Sans aucune preuve scientifique de son efficacité et de son innocuité, le masque a effacé toute trace d’humanité dans un espace vide soumis à chaque instant à un contrôle sans limites. Que nous reste-t’il maintenant sinon à adresser des messages à des hommes sans visage ? On en vient à se demander si la mort ne serait pas préférable. Les optimistes se raccrochent à l’idée que demain ou après-demain, avec l’arrivée des vaccins, on pourra à nouveau vivre comme avant. Ce qui caractérise les optimistes, c’est qu’ils se raccrocheraient à la queue d’un serpent pour préserver leurs illusions. Eux aussi devront déchanter, le monde de demain ne sera pas le même que celui d’hier en un peu pire, selon la formule de Houellebecq. Il sera sans âme. À titre personnel, je refuse de vivre dans un pays sans visage. Quoi qu’ il m’en coûte !

LE VIEIL HOMME ET LA FILLE À LUNETTES

Le vieil homme sait qu’il y a des choses qu’il ne faut pas faire, surtout quand on est un lettré comme il se flatte de l’être. On peut certes annoter un livre, mais en déchirer des pages, voilà qui est hors de question. C’est pourtant ce qu’il fait, préférant feuilleter quelques chapitres, si possible brefs, que de s’encombrer avec un pavé qui le décourage d’emblée : il ne sait que trop combien la vie est brève et les sommes philosophiques assommantes. Il est vrai qu’il a travaillé pendant près de quarante ans dans l’édition. Et qu’ il a appris à très vite reconnaître non seulement la valeur d’un livre et la technique de son auteur pour épater d’ éventuels gogos. Seul ce qui peut être exprimé en quelques lignes le retient encore. C’est dire qu’il ne se sent vraiment à son aise qu’entouré de notes fugitives et d’aphorismes cinglants. Il a abandonné l’érudition quand il a pigé qu’elle n’était jamais qu’une fuite loin de notre propre vie, de même qu’il a renoncé aux pamphlets tant les polémiques le lassent, et mis une croix définitive sur les pavés qui s’adressent à des femmes délaissées en quête du Prince Charmant. Quant à celles, abusées ou non, qui veulent se venger de leur passé – elles sont innombrables – il jette sur leurs livres un regard apitoyé : sans doute n’ont-elles rien compris à la littérature, ce qui n’est pas grave, mais moins encore à la vie, ce qui est plus fâcheux.
Le vieil homme en était là dans ses réflexions, lorsque subitement il décida d’entrer chez un opticien pour vérifier sa vue déclinante. On le pria d’attendre quelques minutes. Observant les jeunes filles qui s’affairaient dans le magasin, il songea à son ami Ceronetti qui lui avait dit, ce qu’il avait eu maintes fois l’occasion de vérifier, qu’un sourire des plus enchanteurs et des plus énigmatiques est le patrimoine exclusif des jeunes filles myopes qui portent des lunettes aux verres clairs, avec un monture invisible. Ce genre de jeunes filles, avait-il ajouté, n’est pas si rare : d’ordinaire, elles ont des cheveux blonds ou châtain clair, une allure très svelte. Derrière leurs verres , la lumière de leurs yeux est pâle. Leur regard que la nature a limité se dirige vers des lointains inconnus. Leur sourire, quand il se manifeste, est d’une luminosité extrême. On jurerait qu’il annonce pour ceux qui les aiment ou les aimeront, un bonheur supérieur à la félicité commune.


Le vieil homme se souvient avoir connu des jeunes filles au sourire énigmatique et aux lunettes claires. Il aimerait les passer en revue. Il aimerait plus encore savoir s’il en existe encore. Il est trop tard : l’examen de sa vue débute. Le résultat n’est pas fameux. Mais qu’est-ce qui peut l’être encore à son âge ? En sortant son portefeuille pour régler les vingt-cinq francs de la consultation, il en extrait une page déchirée d’un essai qu’il ne sait plus à qui attribuer. Plus tard dans un café, il lira ceci qui s’adresse directement à lui : « Dans l’une des maximes à la visée éthique du “ Dhammapada ” on trouve cette image d’un vieux : il dépérit comme un héron sur un lac sans poissons. » il songe que cette maxime conviendrait encore mieux à son besoin d’amour. Il est trop tard. Comme Villon, « il meurt de soif auprès de la fontaine. » Ceux qui l’observent chez Nespresso le trouvent plutôt affable : il n’a pas l’air de mourir de soif. Il convient de donner le change quand les jeunes filles éthérées à lunettes ont disparu et que soi-même on est si proche du gouffre. On lui apporte un second ristretto qu’il dégustera en lisant la presse. Il faut bien feindre d’être encore vivant, se dit-il. Sans conviction.

LA NUIT, JE REGARDE TINDER

Il m’arrive de m’ennuyer grave dans le grand lit où je tente, souvent en vain, de trouver le sommeil après avoir regardé un match de foot et suivi la liesse populaire qui a suivi l’élection du Président le plus fade des États-Unis. Les Américains déchanteront vite et, peu à peu, même ceux qui le haïssaient, éprouveront une forme de nostalgie pour le maverick qu’était Donald Trump : il assurait le spectacle mieux que quiconque. On comprend que le tout Hollywood l’exécrait : il leur volait la vedette. Et il était le seul à s’imposer face à des rivaux comme le Président Xi, Poutine ou Erdogan. Il n’était peut-être pas cultivé, mais il avait compris l’essentiel : « First is First and Second is Nobody». Les pleurnicheries anti-racistes ou féministes le laissaient de glace, de même que les paniques sanitaires liées à une pandémie qu’il jugeait être l’escroquerie du siècle. Et il ne voulait pas museler le peuple américain, ce qui est pour moi une raison supplémentaire de l’apprécier : Donald Trump et John Wayne, même combat. Un combat perdu, je l’admets bien volontiers.
Donc, la nuit, après avoir bu une rasade de whisky japonais, si possible du Nikka, je m’amuse à regarder les profils des filles esseulées en quête du Prince Charmant sur Tinder. Je les choisis en fonction de leur âge, puisque comme Chloé Delaume que j’apprécie et qui vient de recevoir le Prix Médicis pour « Le Cœur synthétique », je ne sais que trop combien passée la quarantaine les femmes ont atteint leur date de péremption : elles ne sont plus sur le marché de l’amour que des barquettes de viande avariée. Je les évite donc et, après m’être présenté comme un jeune professeur de criminologie, je pars à la pêche avec la sensation d’opérer un casting. Je ne suis guère étonné par le fait que toutes ces donzelles aient une même obsession : voyager. « Je ne suis pas assez con pour cela » , disait Gilles Deleuze. D’ailleurs, pourquoi aller chercher ailleurs, ce que l’on ne trouvera qu’en soi ? À défaut de faire le tour du monde ou de partir en randonnée, elles se replient sur Netflix. Rares sont celles qui s’intéressent à la politique et plus rares encore celles qui ont une passion pour la lecture. J’ai néanmoins trouvé quelques exceptions en Asie. Ainsi, j’ai découvert que Michel Foucault était une star en Chine et qu’on y étudiait Heidegger. En revanche, Cioran est totalement inconnu. Une jeune Chinoise a pour projet cet hiver de lire tous les cours donnés par Foucault au Collège de France. Je l’ai vivement encouragée, signalant au passage pour me mettre en valeur que je l’avais un peu connu.
Parfois, les filles me proposent un peu plus d’intimité sur WhatsApp, Skype ou Hangouts. Les plus jeunes sur Snapchat. Les Françaises sont les plus vénales. Après quelques exhibitions qui ne manquent pas de charme, elles me demandent de les aider à remplir leur frigo qui est vide. Combien de photos de frigos vides, n’ai-je pas reçu ! Je les incite à manger le moins possible et à ne jamais dépasser cinquante kilos, ce qui semble être aussi difficile pour elles que de gravir le Cervin. En général , la relation s’arrête là. Je m’endors tranquillement en écoutant : « Les mots bleus » de Christophe. Michel Foucault les appréciait-il ? Encore une question sans réponse.

LES PÉPITES DE GUIDO CERONETTI

J’ouvre au hasard un livre de Guido Ceronetti et je tombe sur un passage où il explique qu’au lieu de perdre son temps à compulser la presse ou à suivre des débats à la télévision pour mesurer le degré de dégénérescence de nos démocraties, il serait sans doute préférable de relire Baudelaire et, pourquoi pas, « Une charogne » où l’on voit les mouches bourdonner sur un ventre putride. Ce ventre putride est aujourd’hui partout. Et nous sommes ces mouches auxquelles consciencieusement, pour notre bien, on arrache tantôt une aile, tantôt une patte. Il est troublant de voir jusqu’où l’asservissement volontaire est plébiscité par des populations paniquées auxquelles l’idée même de liberté a perdu toute signification, comme si seule importait encore une forme de survie à l’image, tant elle est parlante, de Joe Biden se terrant dans sa cave pour mener une campagne électorale visant au premier chef à imposer le port du masque à chaque Américain. La dégénérescence de la démocratie est fascinante quand elle aboutit à transformer chaque citoyen en esclave de sa propre survie.
Aurait-on oublié, s’interroge Ceronetti, à quel point la nature est criminelle ? Les preuves surabondent. Ses récidives sont illimitées. Un tribunal honnête ne pourrait que la condamner. Et pourtant dans un élan grotesque une jeunesse décérébrée, appuyée par des politiciens véreux ou démagogues ,n’aspire plus qu’à sauver la planète. Le degré zéro de la démocratie est enfin atteint. Les messages optimistes poignardent dans le dos l’infini martyre des êtres humains, à supposer qu’il en reste.
Inutile de préciser que c’est notre ami Cioran qui a contribué à la notoriété de Ceronetti en France. J’imagine sa jubilation quand il a lu sous sa plume : « Aucune femme ne s’aime vraiment, si ce n’est superficiellement, parce qu’elle a le pressentiment de l’épouvantable réalité qu’elle cache. » ou encore à propos de la vieillesse : « Le corps qui vieillit est le bourreau érigé tous les jours en tortionnaire impitoyable de toute l’innocence perdue. »
À défaut d’avoir rencontré Ceronetti, j’ai connu sa fille que Cioran hébergeait. Elle était d’une beauté incroyable et d’une lucidité rare chez une adolescente. Elle fascinait également Matzneff. Et elle souscrivait à la prophétie aujourd’hui inaudible de son père qui annonçait que les petites filles, bientôt sexuellement libres, n’auront d’autre choix à l’avenir que de prendre pour amants des partenaires de leur âge. Si l’amant, écrivait-il, a vingt-cinq ou trente ans de plus, alors c’est la fin du monde. Arrivent les menottes, la géhenne, la réprobation. Matzneff en sait quelque chose. Et pourtant, concluait Ceronetti, le seul vrai amour qu’elles puissent avoir à quinze ou vingt ans, c’est avec un homme qui pourrait être leur père. Il n’avait pas prévu que viendrait le jour où il n’y aurait plus de pères. Nous y sommes.

LE BILLET DU VAURIEN – UNE POITRINE DE FILLETTE IMPUBÈRE

Sans doute aurait-elle aimé, alors qu’elle s’apprêtait à repartir pour Paris après trois nuits passées au Lausanne-Palace, que je lui fasse cet aveu : « De toi, j’oublierai tout, sauf toi. » Ce sont des mots qui marquent les filles à jamais. Mais ces mots, je ne les avais pas à ma disposition. Et puis,je pensais plutôt que si vous prenez le chagrin d’amour le plus violent, que vous le laissez mariner, que vous y ajoutez dix ans, il n’en restera quasiment plus rien, juste une vague impression de roman aux trois-quarts oubliés. Et comme l’écrivait une de ses amies à Virginia Wolf : « Qu’est-ce que l’amour ou le sexe, comparé à l’intensité de la vie que l’on mène dans le le livre qu’on écrit ? »
C’est cette intensité qui m’ a aussitôt emporté dans le roman de Partrick Corneau : « Ollivia ». Ollivia est une esthéticienne un peu défraîchie, lui un universitaire affecté dans une ville bretonne. Il la rencontre par le biais des petites annonces d’un journal local. Rien ne les prédisposait à devenir amants. Ollivia est une âme simple, un peu cabossée, qui ne s’est jamais remise d’avoir une poitrine de fillette impubère, alors que tout son corps était un hymne à la sensualité. Elle n’ aimait pas les livres qui lui rappelaient les heures d’ennui scolaire. C’est dire si elle n’était pas son genre. Ces deux-là n’étaient visiblement pas faits pour s’entendre. Plus leurs corps se rapprochaient, plus les discordances s’affirmaient.
Patrick Corneau scrute ce couple improbable avec une délicatesse qui au fil des pages devient de plus en plus cruelle : ce n’est pas seulement un fossé social qui le sépare, mais une incompatibilité liée à leur sexe respectif : l’homme et la femme ne sont pas faits pour aller de concert, sinon pour tromper leur solitude ou dans le rêve d’une « âme sœur » qui hantera leurs nuits et s’évanouira à l’aube. Les seules amours réelles sont les amours mortes ( d’ailleurs Ollivia finira poignardée ), celles où sur un quai de gare on peut dire : « De toi, j’oublierai tout, sauf toi » dans une dernière étreinte qui laissera le goût amer des heures qu’on aurait tant voulu éternelles et qui ne le sont jamais. L’espoir renaît parfois, mais la nuit tombe vite. Et avec elle la mort qui nous emporte. Rien n’est plus triste qu’ un quai de gare, sinon un salon d’esthéticienne où l’on croit encore possible de réparer l’irréparable.

UNE ATMOSPHÈRE DE FIN DU MONDE

Comme Chantal Delsol, je me pose cette question sans réponse : comment se fait-il qu’en 1969 la grippe de Hong-Kong ( plus d’un million de morts dans le monde et plus de trente mille en France ) soit passée inaperçue- juste quelques entrefilets dans la presse – alors qu’elle saturait les hôpitaux et remplissait les morgues ? Peut-être avait-on alors des idéaux ( religieux, politiques, esthétiques…) et que le reste paraissait secondaire ? Peut-être que l’effet, somme toute mineur, du Covid 19 qui décime essentiellement à l’échelle planétaire des personnes âgées et souffrant déjà de co-morbidités, est-il lié à l’ère numérique et à une focalisation médiatique : tout se passe trop vite, comme dans un film catastrophe, ce qui engendre une forme de panique plus léthale encore que le virus et impossible à gérer rationnellement ? Peut-être n’a-t-on plus foi qu’en une vie nue, strictement biologique, qui éclipserait toute raison de vivre ? Peut-être sommes-nous devenus vieux et lâches, incapables de regarder la mort en face ?
Ce qui expliquerait aussi pourquoi nous adoptons face à un Islam conquérant l’attitude de vieilles femmes apeurées se réfugiant dans le « pas d’amalgame » et le « surtout pas de vague ». Et que nous supplions les gouvernants de nous soumettre à des confinements de plus en plus sévères. Nous avons voulu éliminer le tragique de nos existences et le voici de retour avec deux cauchemars, le Covid et l’Islam, que nous nous plaisons à amplifier comme si le dernier spectacle que nous attendons, calfeutrés devant nos écrans, est celui de la fin de notre civilisation. Peut-être d’ailleurs ne méritons-nous pas mieux : celui qui veut sauver sa peau à tout prix, est sûr de la perdre. Celui qui dépose les armes face à son adversaire appelle inconsciemment de ses vœux une servitude, physique ou spirituelle, celle-là même qui se déroule sous nos yeux comme une lente et inexorable agonie. L’apocalypse aurait pu être joyeuse : elle est sinistre.

DERNIERS PAS AVANT LE PARADIS

L’enfer, j’ai bien peur qu’il ne soit ici, à Lausanne, surtout le dimanche sous une pluie glaciale qui mine mon moral autant que mes articulations. J’aurais tort néanmoins de geindre. Je dispose d’un flacon de phénobarbital – mon sirop mexicain – qui, en moins d’un quart d’heure, me soulagera définitivement du poids de l’existence. Je n’entendrai plus parler du Covid 19, ni des décapitations très en vogue chez les islamistes. De surcroît, je me débarrasserai de ce qu’il y a de plus pénible à supporter dans l’existence : soi-même.


Certes, je loge dans un palace et l’été s’est déroulé comme je l’espérais. À Pully-Plage, j’ai joué pendant des heures au tennis de table sous le soleil. Mais plus personne ne m’attendait dans ma suite 612. Alors, le soir je regardais les chaînes d’info en continu ou des matches de foot. Parfois un film – j’en retiendrai deux : « Babel » de Gonzalez Iñárritu où une jeune Japonaise à l’exquise nudité m’a sorti de mon marasme et « Les sept mercenaires » de John Sturges où j’ai retrouvé Georges Sanders. J’ai bien acheté un livre : « Interventions 4 » de Michel Houellebecq, mais je l’ai vite abandonné pour me repaître des confidences impromptues de personnages tout droit sortis de ses romans dans l’émission de Simon Monceau : « Ça va se savoir ».
J’ai également reçu et feuilleté : « La Vienne d’Hitler » de Brigitte Hamman. Pour d’obscures raisons quand la dépression guette, on en revient toujours à l’oncle Adolf qui ,avant Lacan ,avait compris que plus vous serez ignoble, mieux ça ira. Il m’est même arrivé d’aller à la pêche sur les réseaux prétendument sociaux : c’est dire ma déchéance. Je n’ai pris dans mes filets que des petits poissons. À mon réveil, de plus en plus tardif, je remarquais sur mon IPhone qu’une dizaine de filles me souhaitaient une belle journée. Poli, je leur envoyais des coeurs, parfois des images salaces. Certaines prenaient plaisir à se masturber, bien que je n’aie jamais dissimulé ni mon âge, ni mon délabrement physique et psychique. Mais rien ne les dissuadait. Ainsi va la sexualité au temps du Covid. Ce n’est pas encore l’enfer, juste mes derniers pas avant le Paradis.

UN AUTOMNE AVEC MAX PÉCAS

Par un étrange concours de circonstances, le seul livre que j’ai retrouvé en prenant mes quartiers d’été au Lausanne-Palace dans le sac où je laisse mes affaires de sport – et surtout ma raquette de ping-pong pourrie à laquelle j’attribue des vertus magiques – est signé Thomas Morales et s’intitule : «  Un été chez Max Pécas ». Cela tombe bien : j’éprouve un plaisir sans bornes à lire sur Causeur.fr les chroniques dominicales de Thomas Morales, tout comme celles de Jérôme Leroy. Tous ceux que les polémiques sur les religions covidiennes ou islamistes finissent par lasser me comprendront : il y a une jouissance particulière à revenir au siècle passé en compagnie de deux écrivains que je tiens pour les meilleurs de leur génération.
Max Pécas, bien évidemment, est loin d’atteindre les sommets auxquels sont parvenus dans les années soixante Chabrol ( avec «  Les bonnes femmes » ou « À double tour » ), Truffaut ( avec « L’homme qui aimait les femmes » ou « Domicile conjugal » ), Godard ( avec « À bout de souffle » ou « Pierrot le fou » ), sans oublier Jean-Daniel Pollet ou Jacques Deray. Mais Max Pécas visait tout autre chose que définit fort bien Thomas Morales : être un cinéaste balnéaire – comme il y avait des staliniens balnéaires ou des nihilistes balnéaires – qui préfèrent la gaudriole des parasols aux déplorations intellectuelles. Les titres de ses films en font foi : « Les Branchés à Saint-Tropez » et l’inénarrable : « On se calme et on boit frais à Saint-Tropez ». On ressort de cette expérience visuelle, note Morales, le corps barbouillé d’huile solaire et la bouche pâteuse. Trop de déconnade. Trop de maillots de bain. Trop de comique troupier. « Max Pécas n’a aucune limite, écrit Morales. Il laisse le bon goût aux chipoteurs, à tous ces cinéphiles frustrés qui pensent le cinéma comme on résout une équation mathématique. » Il y a chez lui un kamikaze de la caméra qui jette sur la pellicule des filles en topless. Son mot d’ordre : l’éros plutôt que le pathos. À ne pas oublier en période de couvre-feu !
Si j’en parle, c’est aussi parce qu’à dix-huit ans le rédacteur en chef du quotidien socialiste : « Le Peuple » , le regretté Octave Heger, m’avait missionné pour faire un article sur un film de Max Pécas. Lequel ? Je l’ai oublié. Mais le lecteur des « Cahiers du Cinéma » que j’ étais, méprisait ce genre de gaudrioles, mal filmées, mal jouées et dépourvues de la moindre ambition esthétique. C’est dire que Max Pécas représentait pour moi les bas-fonds du septième art. Aujourd’hui, je retournerai volontiers à Saint-Tropez en sa compagnie. À défaut, je relirai son éloge par Thomas Morales. Un documentariste de vacances où le rigolo s’allie à la bimbo, je n’en vois plus guère aujourd’hui. Je le regrette et me trouve un peu con d’être passé par snobisme intellectuel – rassurez-vous, ça n’a pas duré – à côté de Max Pécas. Oui, l’éros plutôt que le pathos !

LE RETOUR D’ULYSSE

Quand j’ai quitté Paris ce 13 juillet 2020, j’étais dans la peau d’Ulysse revenant à Ithaque. Mais nulle Pénélope ne m’attendait. Le voyage avait été tumultueux. Il touchait à son terme. Ma vie aussi d’ailleurs. Elle n’avait été ni pire, ni meilleure que ce que j’en espérais. J’avais échappé aux pièges de Calypso. Mais le spectacle qui s’offrait à moi, à la Gare de Lyon, me fendait le cœur. Des masques partout, des contrôles partout. De la misère partout. J’abandonnais une ville sinistrée qui m’avait procuré tant de plaisirs et qui peu à peu se délabrait : j’assistais à la fin d’un monde et d’un art de vivre. Je n’avais plus rien à y faire : la presse était moribonde, l’édition sinistrée et mes amis, quand ils n’étaient pas morts comme Dominique Noguez ou Clément Rosset, n’étaient guère en meilleur état que la ville qu’ils chérissaient encore. Ce qui m’attristait le plus, c’est que tout esprit de révolte avait disparu. Avec les masques, on était parvenu à museler un peuple. Une nouvelle religion, le covidisme, s’imposait au nom de l’hygiène sans rencontrer la moindre résistance. Elle était même plébiscitée.
Joseph Goebbels qui était un maître dans l’art de la propagande, avait écrit : « Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées. Nous voulons réduire leur vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent plus exprimer que nos idées. » Ce dont il avait rêvé s’était réalisé à l’échelle planétaire. Bref, j’avais connu le meilleur à Paris. Il n’était pas indispensable qu’à quatre-vingt ans, je subisse le pire. Dans le TGV Lyria où j’étais seul, je songeais au mot de Dostoieski : il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est la servitude. 
Il me restait peu de temps à vivre. Autant m’installer dans un Palace, comme Nabokov ou James Hadley Chase. Mon ami Cioran en avait rêvé. À défaut de Pénélope, il serait à mes côtés. Je contemplais le lac Léman. Jamais il ne m’avait paru si beau. J’éprouvais le sentiment du prisonnier libéré de sa geôle. Ou d’Ulysse de retour à Ithaque. Était-ce le point final de ma vie ? J’ai bien peur que oui, tout en me réjouissant d’avoir évité le pire. Adolescent, je voulais être écrivain à Paris. Je l’ai été. Je pensais que Lausanne est la ville idéale quand on est très jeune ou très vieux. Je confirme.