J’AI COMPRIS SCHOPENHAUER À DOUZE ANS…

Le pire épisode de ma ma vie qui, il est vrai, n’en compte pas beaucoup, je l’ai connu à Schiers, une maison de correction située dans le fin fond des Grisons, un canton suisse réputé pour ses stations de sport d’hiver – St-Moritz, Davos – sa viande séchée des Grisons (à ne pas confondre avec les bisons), la pension de famille où logeait Nietzsche et où il aurait eu la révélation de l’Éternel Retour de toutes choses ( Dieu nous en préserve ). Bref, nous sommes non loin de la Montagne Magique qui fut pour moi une montagne maudite.
J’avais douze ans et je coulais des jours douillets à Lausanne quand mes parents eurent la saugrenue idée de m’envoyer à Schiers pour, disaient-ils, pensaient-ils, m’apprendre l’allemand et la discipline. J’avais raté ma première année au Collège Cantonal de Béthusy : j’allais le payer au prix fort.
Dans le train qui me conduisait à Coire, j’avais en face de moi un taré qui ne cessait d’enlever et de remettre son œil de verre. Cela augurait bien de la suite. Arrivé à Schiers, on me conduisit dans un bâtiment qui ressemblait à une caserne et où logeaient six cents garçons, de solides gaillards qui parlaient une langue dont je ne comprenais pas un mot. J’étais le plus jeune d’entre eux, le plus fragile, en deux mots : le souffre-douleur idéal. Entre autres sévices , on me plaquait contre un mur et on me lançait des couteaux. Ou alors, la nuit, je devais longer le parapet du sixième étage de cet hideux bâtiment : à plusieurs reprises j’ai failli me jeter dans le vide. L’Eternel retour, non ce n’était pas pour moi. D’autant plus qu’on nous servait à manger du boudin noir. Mes parents avaient oublié jusqu’à mon existence : je les comprenais : ils avaient déjà commis une erreur en me mettant au monde. Autant ne pas d’arrêter en si bon chemin…

Si Cioran jouait au football avec des crânes volés dans un cimetière voisin de Rasinari ( qui appartenait encore à l’empire autrichien ), nous passions notre temps libre dans les abattoirs de Schiers, les pieds dans le sang du bétail secoué par la terreur. Nous ramassions les yeux des vaches mortes et nous les utilisions comme ballons de foot, quand ce n’était pas comme projectiles. J’ai beaucoup gagné à observer et, parfois, à participer à ce genre de spectacles. Dorénavant, j’étais prévenu : les enfants sont des fascistes et l’humanité de la racaille. Mes études schopenhauriennes, c’est à Schiers que je les ai faites. Je ne le regrette pas. Il vaut mieux savoir très jeune dans quel monde vous aller évoluer. J’en ai tiré la conclusion qu’il n’est pas très ragoûtant et qu’il n’est pas aisé de s’en tirer le mieux qu’on peut. J’y suis parvenu. Mais je préférerais ne pas avoir à recommencer. Et si l’humanité venait à disparaître, j’en éprouverais une réelle jubilation. Inutile de préciser que je considère tous ceux qui veulent sauver la planète au mieux comme de sombres crétins, au pire comme des criminels.

MISHIMA OU MONTAIGNE ?

Vouloir continuer à entretenir en soi le désir de vivre n’est pas chose aisée. Nous nous y employons, faute de mieux. Nous n’attendons plus rien de la vie et pourtant nous redoutons de la perdre. Nos vieux démons nous poussent à franchir le seuil fatal sans vraiment y parvenir. Il est désespérant de demeurer si attaché à un monde dont nous avons épuisé les attraits. Il l’est encore plus de se calfeutrer dans un petit confort en attendant que la mort vienne nous cueillir. Il fut un temps où notre vanité l’emportait sur tout. Maintenant, c’est la couardise.
Étendu sur mon lit, j’écoute des mélodies d’autrefois en me demandant si je suis encore vivant. Le peu de lucidité qu’il me reste, me souffle la réponse : « Bien sûr que non ». J’hésite à vider le flacon de sirop mexicain qui m’enverrait directement ad patres . Mais soudain, je recule avec le vain espoir que demain sera un autre jour. Un jour sans fin. 
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Qu’est-ce que l’amour, sinon s’emparer d’une autre vie, la coloniser, l’annexer à la nôtre ? Même ce petit jeu nous lasse et finalement nous n’aspirons plus qu’à une existence solitaire peuplée de fantômes. Rien ne nous trouble plus que de les voir réapparaître dans notre vie quotidienne : nous aurions tout donné pour cette fée. Nous sommes maintenant prêts à tout sacrifier pour que cette épave disparaisse au plus vite. Nous feignons néanmoins d’avoir encore de l’affection pour elle et nous égrenons des souvenirs qui l’émeuvent autant qu’ils nous indiffèrent. Mais nous n’en laissons rien paraître. Jeunes, nous étions des goujats. Vieux, des hypocrites un peu gâteux. Mais il arrive que nous préférions encore leur compagnie à la solitude, surtout quand la nuit tombe. Ce n’est pas glorieux, mais plus rien ne l’est.
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Blaise Pascal reprochait à Montaigne, lui qui avait écrit ce mot définitif : « La plus volontaire mort, c’est la plus belle », de ne penser qu’à mourir « lâchement et mollement par tout son livre. » Mourir lâchement et mollement , il fut un temps où je trouvais cela méprisable, moi aussi. Se faire sepukku, comme Mishima, avait quand même plus d’allure. Et me voici résigné à mourir lâchement et mollement dans un palace lausannois. Parfois, je tente de me ressaisir. Cela ne dure jamais longtemps.

UNE LETTRE DE CIORAN

Mon ami tunisien, Mohamed-Djihâd Soussi, m’a transmis, outre un très bel éloge du suicide, une lettre de Cioran adressée le 22 juillet 1989 à Vincent La Soudière, lettre qui reflète tellement mon état d’esprit actuel que je ne résiste pas au plaisir de la reproduire ici.


Cher Ami,
«  Je ne suis pas triste, mais je suis fatigué De tout ce que j’ai jamais désiré. »
Ces vers d’un poète anglais injustement oublié, je me les répète souvent depuis longtemps, depuis toujours, mais plus particulièrement depuis quelque temps. J’ai pris la résolution d’abandonner à peu près toute espèce d’activité, écrire en tout premier lieu. Ce que j’avais à dire, je l’ai plus ou moins dit : à quoi bon insister ? Il faut regarder les choses en face : je suis vieux, et cela est une humiliation de tous les instants. Plus de projets, plus d’envie de voyager, plus rien. C’est évidemment la sagesse, mais la sagesse est une diminution et presque une défaite. 
Très amicalement, Cioran.


La défaite ne tardera pas. Cioran approche des quatre-vingt ans. L’Alzheimer le guette. Il aimait répéter le mot allemand : « Ceux que les dieux aiment, meurent jeunes. » Ce fut le cas de son ami Vincent La Soudière qui, bien que prolixe, ne publia qu’un mince volume de proses poétiques. Lui aussi était hanté par le suicide. Henri Michaux qui le présentera à Cioran, écrira à son sujet : « N’aurait-il fait qu’un livre, c’est comme s’il en avait écrit plusieurs. » J’ai parfois l’impression que bien que j’en ai publié plusieurs, c’est comme si je n’en avais écrit aucun. Sans doute me suis-je tenu trop éloigné des gouffres. On disait de ma mère qu’elle était une communiste de salon. Peut-être n’ai-je jamais été qu’un nihiliste de salon. Je n’échapperai pas aux humiliations de tous les instants que les années qui passent me réservent. À quoi bon publier encore ? Un suicide réussi vaut toujours mieux qu’un livre raté.

MÉMOIRES D’UNE PETITE CONNE

Si elle n’avait pas été aussi exigeante vis-à-vis d’elle-même, Louise Brooks nous aurait laissé, comme Goethe, un volume sur l’histoire de sa vie. Elle l’aurait intitulé: « Mémoires d’une petite conne » et nous nous serions régalé en le lisant, tout comme nous jubilions en savourant l’autobiographie de George Sanders : « Mémoires d’une fripouille ». Mais Louise Brooks n’était pas comme tout le monde : elle écrivit quatre cents pages qui finirent dans l’incinérateur. Elle intitula ce premier manuscrit : « Incinérateur 1 ». D’autres suivirent qui connurent le même sort. Elle se demanda si elle n’était pas plus douée pour la masturbation, « cette forme suprême de l’art ». Elle avait l’impression d’avoir écrit sur un étranger du Tibet. Cette impression d’étrangeté aux autres et à elle-même ne la quitta jamais. Elle revenait toujours sur cette même question, cette mélodie obsédante : « Qu’est-ce qui fait de nous des êtres faux, amers et jaloux ? »
Henri Langlois avait dit d’elle qu’on ne pourrait jamais l’oublier : « Elle est l’actrice moderne par excellence, parce que, à l’instar des statues antiques, elle est en dehors du temps. » On se demande comment une femme comme elle, nihiliste et dévastée, a pu exister, elle qui ne jurait que par Schopenhauer et Proust, consciente à en crever d’être le poignard de sa propre plaie. Nous revient en mémoire son enfance dans le Kansas, à Wichita, où sa mère la traitait de petite putain, de sale vicieuse pour avoir aguiché Mister Flowers, un voisin qui abusait d’elle.
Le rêve de Louise Brooks était de mourir poignardée par un maniaque sexuel, comme Loulou dans le film de Pabst. Encore un vœu qui ne sera pas exaucé. Elle décédera à Rochester d’une crise cardiaque le 8 août 1985 dans son minuscule studio de Goodmanstreet, à Rochester. Seule, comme elle l’avait toujours été. J’ai appris sa mort à la piscine de Montchoisi à Lausanne où je nageais. J’ai pleuré. Et, secrètement, j’ai regretté de ne pas avoir été pour elle, et pour elle seule, Jack l’Éventreur. Elle m’avait envoyé des photos d’elle adolescente. Elle me suppliait de lui apporter un revolver à Rochester. Ma mère, elle, voulait que je plante dans son cœur, une fois morte, une aiguille à tricoter. Les femmes ont parfois des désirs étranges. Louise Brooks, elle, était l’étrangeté même.

GOETHE, LES GARÇONS ET LES FILLES

Dans « Poésie et Vérité », souvenirs de sa vie, Goethe évoque sur un ton très naturel sa bisexualité : « C’est vrai que j’ai fait l’amour aussi avec des garçons, mais je leur préférais les filles, car quand elles me lassaient en tant que fille, je pouvais m’en servir en tant que garçon. » Voilà une confidence qui ferait sourire Gabriel Matzneff et qui me laisse indifférent, n’ayant jamais partagé ce goût pour les garçons dont, par ailleurs, Goethe se plaint en disant qu’ils sont souvent mal élevés et sans gêne, agissant en tyrans comme s’ils étaient les maîtres. Et, la nuit, Dieu qu’ils sont encombrants : « Combien de fois n’ai-je pas été expulsé de ma couche pour me retrouver par terre ! », se plaint-il.
Ce qui, en revanche, ne lui est jamais arrivé avec une fille, ses maîtresses préférant souvent dormir au pied de son lit, tel un chien veillant sur son maître, ce qui n’est pas un avantage négligeable, ajoute-t-il, surtout pour lui qui a un sommeil léger. Oserai-je avouer que mon expérience personnelle confirme celle de Goethe : rien de pire qu’une fille qui veut dormir collée contre vous. Ce n’est plus de l’amour, c’est de la glu.
Ce qui a séduit Goethe chez sa future épouse, Christiane Vulpus, c’ est sa grâce équivoque, quasi hermaphrodite, son corps qui ressemble à celui d’un jeune garçon. Il goûte son côté femme-enfant et la traite comme telle. Il est ému par ses fautes d’orthographe et par ses taches d’encre d’écolière. Mais la grâce hermaphrodite de Christiane Vulpus disparaîtra bien vite sous des couches de graisse. Elle est un véritable cordon-bleu selon Goethe, cuisinant à merveille des plats succulents auxquels elle sacrifiera son culte de la minceur et du même coup l’ardeur qu’elle inspirait à Goethe qui reviendra à ses anciennes amours, la fidélité n’ayant jamais été son fort.
Paul Valéry expliquait sa versatilité sentimentale par une quête éperdue de l’éternel féminin dont chacun pressent la vanité, mais à laquelle nul ne veut renoncer. Et Goethe moins que quiconque, lui qui, à soixante-quatorze ans, rêve encore de posséder Ulrike von Levetzow, une gracieuse adolescente qu’il demandera même solennellement en mariage. Hélas pour lui il se heurtera à un refus : c’est à ce genre d’humiliations qu’on se rend compte que l’heure de fermeture a sonné.

JACQUES LECARME ET LE BAL DES MAUDITS…

Jacques Lecarme, professeur honoraire de littérature à La Sorbonne, ami de Serge Doubrovsky ( on ignore en général que c’est lui qui a érigé l’auto-fiction en genre littéraire ) et critique littéraire hors pair ( sartrien, tendance Drieu ) m’a fait remarquer après avoir lu mon journal intime qu’il doute que je sois un lecteur avide : le goût pour les aphorismes exclut une addiction à Balzac, Tosltoï ou Dostoïevsi. Je n’ai pu que lui donner raison. Il n’est pas sûr non plus que j’aie lu intégralement les livres que j’ai recensés ou ceux que j’ai édités. « Les bons critiques, ajoute-t-il, sont ceux qui dégainent le plus vite, en limitant au minimum le temps de la lecture à quelques prélèvements homéopathiques. » J’irai même plus loin : celui qui n’arrive pas à déceler en moins d’une page l’orientation sexuelle et politique, voire le compte en banque, de l’écrivain dans lequel il est plongé, devrait s’abstenir de pérorer sur la littérature.

Jacques Lecarme apprécie mon apolitisme profond et tranquille qui n’est pas comme chez Cioran la couverture d’une apostasie. Je lui laisse la responsabilité de cette affirmation : il y aurait tant à en dire. En revanche,comment ne pas lui concéder que l’indifférence à la politique correspond à ce fait constant que nous nous foutons tous éperdument du bien public, sauf quand nous briguons des responsabilités politiques ou une gloriole littéraire. Mais il faut vraiment tomber bien bas pour vouloir devenir conseiller municipal ou ministre de la République. Dictateur à la limite….
N’ignorant pas mon amitié pour Gabriel Matzneff, Jaques Lecarme m’a fait remarquer qu’il y a quand même des problèmes d’évaluation littéraire. Il m’a raconté qu’une de ses étudiantes était tombée amoureuse de Gabriel Matzneff et s’était offerte à lui : il l’avait trouvée trop âgée . Elle s’était dédommagée en faisant un exposé sur la vie et l’œuvre de son idole. « J’ai donc lu et étudié l’œuvre matznévienne, poursuit Lecarme. Il n’y a là aucune valeur intellectuelle ou stylistique, rien qu’une posture d’arrogance et une parade de prédateur de petites filles. Il est peut-être beau, mais il est très con. Il ne suffit pas de faire la sortie des lycées pour devenir un écrivain. Montherlant qui fut son maître et protecteur avait un immense talent, Matzneff ne lui a emprunté que des tics d’imposteur. » Je me suis souvent demandé si moi aussi je n’avais pas fait qu’emprunter des tics d’imposteur non à Montherlant, mais à Cioran. Il est vrai qu’il m’y encourageait.
Ce qui a troublé Jacques Lecarme, c’est comment mon amour pour L. m’a conduit à un retournement du mythe de Pygmalion, comment j’ai été selon lui pygmalionisé et dépassé par ma création. L’ai-je vraiment été que je m’en féliciterai. J’ai cru à son génie précoce, mais j’avoue avoir un peu de peine à la lire maintenant qu’elle est devenue une femme de lettres. Quoi qu’en pense Lecarme – dont je suis très fier, après l’avoir lu attentivement ( ça m’arrive ) – d’avoir édité : « Le bal des maudits », je préfère l’insouciance et la légèreté de Gabriel Matzneff à l’écriture trop travaillée de L. C’est d’ailleurs un défaut typiquement féminin : prendre les choses trop au sérieux. Une exception : Françoise Sagan.
Je laisse la conclusion à l’ami Jacques Lecarme, même s’il estime que l’amitié, de toute manière, est un impossible et un irréalisable : « Chaque écrivain est un crocodile barbotant dans son marigot. De temps en temps, ces prédateurs feignent de chasser en meute. C’est une vaine illusion : tuer les concurrents et rester le seul mâle du troupeau qui s’approprie toutes les femmes, voilà le principe de survie et la pulsion fondatrice. » Freud ne pensait pas autrement, moi non plus d’ailleurs . Mais c’était le monde d’avant….

PLUS DURE SERA LA CHUTE….

J’ai toujours été troublé par cette réflexion de Cioran : « Je me reproche de n’avoir pu m’empêcher de naître. » Je me le reproche aussi, tout en étant parfaitement conscient de l’absurdité de cet énoncé. Et cependant, il reflète l’énigme du sujet . C’est même la bonne formule du péché originel : n’avoir pas fait le nécessaire pour ne pas naître. 
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Je l’ai constaté à plus d’une reprise : quand Dieu vous donne un talent, il vous donne en même temps un fouet. Et ce fouet est uniquement destiné à l’auto-flagellation. Il n’y a pas d’écrivains heureux, à moins qu’ils ne soient médiocres. Ce sont eux que le public plébiscite. Sans doute ont-ils fait tout le nécessaire pour naître. Ils ont la chance de vivre en paix avec leurs mensonges.
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Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie. Faut-il s’en réjouir pour lui ?
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J’arrive à un âge, me confia cet ami, où quand une femme dit oui, je suis flatté. Et quand elle dit non, je suis soulagé. J’admirais sa franchise, tout en m’efforçant de donner encore le change. Il est plus aisé de renoncer à ses galipettes qu’à sa vanité. 
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J’avais très vite pris conscience, à ma décharge, de l’écart entre l’immensité de mes désirs etle peu de moyens que j’avais de les satisfaire. Et d’ailleurs le plus souvent je me suis retrouvé dans la situation du coyote qui, dans les dessins animés, continue de courir alors qu’il a passé le bord du précipice. Plus dure sera la chute….

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Il m’est arrivé à maintes reprises de vouloir mettre mes fantasmes sexuels en pratique, sans y parvenir. Comme je confiais à ma partenaire que ce n’était pas censé se passer comme ça, elle me répondit : « C’est le propre du fantasme : ça n’est pas censé se passer du tout. » J’ai retenu la leçon, mais j’ai récidivé. En pure perte.
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Finalement, je dois à mon ami Isaac Pante de m’avoir éclairé sur les impasses du désir en photocopiant à mon intention la nouvelle de Milan Kundera : «  Le jeu de l’auto-stop ». L’envie m’a pris de saisir le fouet que Dieu m’avait donné pour m’auto-flageller. J’y ai renoncé, faute de talent. N’est pas Kundera qui veut.
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Et pour conclure avec Proust sur une note optimiste ( enfin, ne poussons pas le bouchon trop loin …) : « La fée dépérit si nous approchons de la personne réelle. Et si nous restons auprès d’elle, elle meurt définitivement. » Il m’est arrivé plus d’une fois de me demander si par là-même, elle ne comblait pas mon désir.

QUAND MON ÂME S’ENVOLE…

Oui, la vieillesse est bel et bien un voyageur de nuit : la terre lui est cachée; elle ne découvre plus que le ciel. Et c’est souvent alors, écrivait Chateaubriand, que l’âme des hommes de génie s’envole avec un dernier chef-d’œuvre. Ont-ils conscience que leur flux vital a été tout entier absorbé par leur œuvre et que, pressés comme des citrons, l’idée d’un texte définitif ne relève plus plus que de la religion ou de la fatigue ? Et pourtant renoncer leur semblerait indigne. Ils se demandent parfois où va le vide qui les entraîne. Lao-Tseu répondrait : le vide va et et vient comme le vent. Parfois, nous disons au revoir à quelque chose ou à quelqu’un, mais nous ne savons plus à qui. Ces adieux sont notre chef d’œuvre à nous qui ne sommes pas des génies, juste des silhouettes titubant dans le vent, pauvres débris d’humanité mûrs pour l’éternité.
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Kenneth White me rappelait que Nietzsche ne disait jamais Nice, mais toujours Nizza, la forme italienne qu’il entendait autour de lui. « Nietzsche à Nizza » : la sonorité même de la chose suffisait à lui donner la sensation d’avoir enfin trouvé son lieu, le lieu parfait pour le thème principal de tous ces kilos de manuscrits qu’il coltinait toujours avec lui. 
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Quand quelqu’un me demande où il conviendrait de voyager, je lui réponds toujours : en direction de votre peur. Rares sont ceux qui me prennent au sérieux. Plus rares encore ceux qui sont prêts à me suivre. Pourtant, je ne connais pas d’autre destination. Pour les rassurer sur mon état de santé mentale, je leur parle de Lao-Tseu qui partit un jour pour l’Ouest sur le dos d’un buffle aux yeux bleus. On ne l’a jamais revu. Ce fut son ultime chef-d’œuvre. 
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Je ne suis qu’une vieille bête maladroite, disait ce poète zen dont le nom m’échappe. Il ajoutait qu’il ne comprenait pas comment pendant des décennies il ‘était tiré d’affaire. « Et maintenant, pieds nus, je parcours le vide. Quel non-sens ! »
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Que faire quand on a perdu son punch, temporairement ou définitivement ? Je suis d’accord avec Raymond Chandler : quand on ne peut plus lancer de bonnes balles, c’est son cœur qu’il faut lancer. Le champion lance toujours quelque chose. Il ne va quand même pas s’asseoir au vestiaire pour pleurer.
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La vie est comme nous l’avons trouvée, la mort aussi dit Lao-Tseu. Un poème d’adieu ? Pourquoi insister ? Il s’éloigna sur son buffle aux yeux bleus. Comme j’aurais aimé le suivre !

PAUVRE HOUELLEBECQ !

Michel Houellebecq n’hésite pas à écrire dans Le Figaro du 6 avril qu’une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout doit au respect ! On peut avoir du respect pour ses proches, voire pour soi-même, mais pour une civilisation….admettons que Houllebecq ait une forme de génie qui lui permet d’embrasser les civilisations les plus diverses et de leur accorder de bons ou de mauvais ponts. Évidemment, si la civilisation européenne perdait la considération que Michel Houllebecq daigne lui accorder dans ses bons jours, nous en serions terrassés. Déjà que nous n’en menons pas large : l’islam a juré notre perte et même ce cher Tariq Ramadan pousse la chansonnette pour que les damnés de la terre prennent leur revanche sur les innombrables affronts que l’homme blanc leur a infligés.
Je suppose que Houllebecq devait éprouver un sentiment de honte lorsque le droit à l’avortement a été admis. Et voici maintenant le coup fatal : la légalisation de l’euthanasie. Peut-être pourrions-nous rappeler à notre illustre romancier ce mot de Benjamin Constant : « Le suicide est un moyen d’indépendance et, à cet égard, tous les pouvoirs le haïssent. » Et pourquoi seuls les médecins et les chimistes auraient – ils accès en France à la technologie pharmaceutique du suicide ? Pourquoi chacun n’aurait-il pas le même « droit » de se tuer facilement, sans souffrance et sûrement ? Houllebecq serait-il devenu élitiste ? Ou ne parvient-il pas à comprendre que si certains considèrent le désir de vivre comme une aspiration légitime, d’autres tiennent à abréger la nuit qu’ils ont à passer dans une mauvaise auberge, pour citer sainte Thérèse d’Avila.
Est- il bien nécessaire d’interner dans des hôpitaux psychiatriques ceux qui ont une prédilection pour la mort, de leur donner des électrochocs et des sédatifs pour leur enlever cette fâcheuse idée que les menus plaisirs de l’existence méritent qu’on en jouisse ad nauseam, comme le préconise Houllebecq, dérobant par là-même à l’être humain la seule valeur spirituelle dont il a besoin pour vivre une vie pleine de sens ou pour mourir d’une mort pleine de sens, elle aussi : le respect de ses propres décisions ?
Quant à la légalisation de l’euthanasie qui est plutôt à l’honneur d’une civilisation, il est étrange que des pays aussi divers par leur culture ou leur religion que l’Espagne, la Belgique ou la Suisse l’aient adopté sans s’effondrer aussitôt. Certes, ils ont perdu le respect de Houllebecq et c’est terriblement fâcheux. Notre romancier préfère sans doute que des brigades de gendarmes traquent les trafiquants de Nembutal en France et punissent les contrevenants – des retraités en général – d’amendes salées, voire d’une peine de prison. Félicitations à Houllebecq de défendre une conception aussi limitée de la liberté et, en dépit de la noirceur de ses romans, d’avoir un appétit de vivre que rien ne semble devoir entamer.

LA PROFESSION DE FOI DE WITTGENSTEIN

Wittgenstein, c’est à la fois Héraclite ( pour l’Obscurité ) et Rimbaud ( pour le Mythe ).
Pendant la Première Guerre mondiale, Wittgenstein lisait les « Essays » d’Emerson qui faisaient écho à ses préoccupations morales. Notamment ce passage : « Après une victoire politique, une augmentation de revenus, la guérison d’une maladie, le retour d’un ami absent ou tout autre événement heureux, on pense que des temps favorables s’annoncent à nous. Il ne faut pas le croire. Rien ne peut nous apporter la paix, sinon nous-même. Rien d’autre ne peut nous apporter la paix que le triomphe des principes. »
Ce que Wittgenstein appréciait chez Emerson, et qui fait défaut aux écrivains français, c’est « une référence constante à la vérité morale. » À l’instar de Goethe, Wittgenstein était en quête d’une conception élevée du monde, mais dépouillée des atours de la religion. Mc Guiness qui a traduit en anglais le « Tractatus » suggère une filiation entre Emerson et Wittgenstein : « À lire Emerson, on pense irrésistiblement, au fil des pages, au « Tractatus » et aux « Carnets de la guerre. »
Bertrand Russell chercha à dissuader Wittgenstein de vivre seul en Norvège pendant deux ans. « Je lui ai dit, raconte Russell, qu’il ferait sombre et il m’a dit qu’il détestait la lumière. Je lui ai dit qu’il serait seul et il m’a dit qu’il prostituait son esprit en parlant avec des gens intelligents. Je lui ai dit qu’il était fou et il m’a répondu : Dieu me garde de la santé mentale. » Tout Wittgenstein est là.