Jean-Paul Sartre lecteur d’Amiel

Jean-Paul Sartre, après avoir lu quelques pages d’Amiel,  qu’il qualifiait de « maniaque de l’analyse », y était demeuré insensible. Il prétendait être plus curieux des idées  et du monde que de lui-même.

 

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« Je ne veux pas être hanté par moi-même jusqu’à la fin de mes jours. » Noble ambition qu’aurait sans doute approuvée Amiel ,conscient que le terme logique de ce qu’on appelle « vie intérieure » n’est autre que le Néant. On peut vouloir y échapper, on peut s’y complaire, mais on ne peut nier que tout finit par y aboutir. Amiel nous y conduit à sa manière qui est sans doute la plus désespérante de toutes et, par là-même, la plus jouissive.

Sur la modestie juive…

Un catholique, un protestant, un musulman et un juif sont en discussion pendant un dîner.

Le catholique dit:

« J’ai une grande fortune. Et j’achèterais bien la Citibank ! »

 

Le protestant dit:

« Je suis très riche et j’achèterais bien la General Motors ! »

 

Le musulman dit:

« Je suis un prince fabuleusement riche… je vais acheter Microsoft ! »

 

Ils attendent tous que le juif parle… Le juif remue son café, place la cuillère proprement sur la table, prend une petite gorgée, les regarde et dit avec détachement:

« Je ne suis pas vendeur. »

Quand Angelo Rinaldi mettait Amiel KO

Pour d’obscures raisons qu’il ne m’appartient pas de démêler – j’en serais d’ailleurs bien incapable -, on a oublié qu’il fût un temps où existait une véritable critique littéraire et que mon ami Angelo Rinaldi y faisait la pluie et le beau temps. Personne n’était aussi doué pour cracher son venin que cet adorable Corse, aujourd’hui quelque peu diminué par l’âge et l’Académie française.  Trop fougueux pour apprécier les circonvolutions amieliennes, il lui a réglé son compte en quelques lignes qui méritent d’être rappelées, qu’on y souscrive ou non. « Paul Léautaud, écrit-il, va aussi loin dans le scrupule que le Genevois Amiel, occupé comme lui, chaque soir, à raconter sa journée, mais dont l’absence d’humour et d’érotisme plonge le lecteur dans un coma helvétique. »
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Trouvaille géniale que ce coma helvétique : il est vrai que tout ce qui se prolonge finit par lasser. Mais , à la décharge d’Amiel, gardons-nous d’oublier qu’il ne lui est jamais venu à l’idée d’assommer qui que ce soit avec les dix-huit mille pages de son journal. Il se félicitait, au contraire, de n’avoir aucun grand ouvrage en chantier, pas d’enfants à élever, ni de principes à défendre. « Le monde se passera à merveille de moi », notait-il encore dans son journal peu avant de mourir.

Il était parfaitement conscient que les pages qu’il remplissait, n’étaient dans le fond qu’une variété de l’onanisme et, surtout, une ruse de l’égoïsme couard. Un écrivain qui ne s’aime pas et qui répugne à prendre ses lecteurs dans les filets de son œuvre, voilà qui nous sort du coma helvétique et nous donne une leçon de modestie et de délicatesse.

Amiel ou le coma helvétique

Aussi loin que remontent mes souvenirs, je vois mon père lisant le journal d’Henri-Frédéric Amiel. Dans le salon familial, il y avait deux bibliothèques : la sienne et celle de ma mère. Dans cette dernière figuraient en bonne place des écrivains viennois, ma mère l’était, comme Vicki Baum, Stefan Zweig, Arthur Schnitzler ou Joseph Roth. Peu à peu, ils me devinrent familiers. Dans celle de mon père, je repérais – outre Amiel – des auteurs français que tout le monde lisait dans les années cinquante : Mauriac, Maurois, Montherlant, Julien Green, Jouhandeau. Et d’autres qui m’intriguaient davantage, Spinoza notamment. La dernière conférence que donna mon père avant de se suicider avait pour thème : la joie chez Spinoza. J’en avais déduit que la mort volontaire pouvait être une forme de béatitude. Le dernier livre que lut ma mère était Extinction de Thomas Bernhard. Elle était déjà exténuée. Il fallait bien que le coup fatal vînt d’un de ses compatriotes.

Mon père était un homme lumineux, ma mère une femme torturée. Elle vivait dans un exil permanent, toujours menacée, ce qui la rendait un peu inquiétante aux yeux de l’enfant que j’étais. Je me tournais plus volontiers vers mon père dont j’avais la certitude que rien ne pouvait l’atteindre. Même la mort le laissait indifférent : « Là où tu ne peux rien, à quoi bon vouloir quelque chose ? » était une maxime qui dictait sa conduite.

Ce qui m’intriguait toutefois, c’était ce journal d’Amiel : une interminable introspection d’un universitaire genevois célibataire et grincheux. Je ne comprenais pas que mon père pût prendre plaisir en sa compagnie. Pour tout dire, je me sentais plus viennois dans une forme de fébrilité intellectuelle que paralysé par une morale calviniste qui m’était étrangère.

 

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Il me fallut atteindre l’âge d’homme pour succomber, moi aussi, au charme vénéneux d’Amiel et me laisser bercer par son style, parfois tarabiscoté, mais guère plus que celui de Marcel Proust. J’arrivai d’ailleurs à la conclusion qui si on aimait Proust, ce qui était mon cas, on ne pouvait pas, on ne devait pas ignorer Amiel : sa profondeur était simplement moins visible. La crainte de se noyer dans son journal avait tenu à l’écart bien des lecteurs qui ne le méritaient sans doute pas. Je ne dirai pas comme Sacha Guitry : « Mon père avait raison », mais je n’étais pas loin de le penser, tout comme Pessoa, Tolstoï ou Cioran.

Pierre Pachet et l’aventure du sommeil…

Pierre Pachet nous a quittés ce 21 juin. Dans Nuits étroitement surveillées, il évoquait le monde des rêves et sa proximité avec celui des morts : « le règne de la liberté sans frein ».

 

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Enfant, un livre m’intriguait dans la bibliothèque de mes parents ; il s’intitulait Mes insomnies et avait pour auteur un illustre général. Je trouvais curieux, presque incongru, qu’il parlât de ses insomnies plutôt que de ses batailles. J’ignorais alors le combat pathétique, et chaque soir renouvelé, que certains êtres doivent mener pour trouver le sommeil ; combat plus épuisant que toutes les épreuves qu’ils affrontent quotidiennement, plus angoissant que tous les cataclysmes qui les menacent.

À vrai dire, il n’est guère raisonnable de dormir ; Baudelaire le notait déjà : « À propos du sommeil, aventure sinistre de tous les soirs, on peut dire que les hommes s’endorment journellement avec une audace qui serait inintelligible si nous ne savions qu’elle est le résultat de l’ignorance du danger. »

Ces dangers qui nous guettent – la mort, la perte d’identité, les agressions… – Pierre Pachet les évoquait dans son essai, Nuits étroitement surveillées (Gallimard, 1980), qui ajoute au charme de la confidence celui d’une démarche scientifique renouant avec les « psychologistes » pré-freudiens (Hervey de Saint-Denis, A. Maury, Delbœuf…).

Dormir, c’est oublier la mort ; c’est également mettre entre parenthèses notre peur de ne pas dormir et accepter de quitter un monde aussi inquiétant qu’imprévisible.

Un humoriste anglais résumait ainsi les trois conditions fondamentalement nécessaires au sommeil : avoir chaud aux pieds, avoir bien digéré et avoir la conscience tranquille. Mais comment avoir la conscience tranquille quand tombe la nuit et qu’autour de notre lit, dans une furieuse sarabande, s’agglutinent nos remords et nos regrets ? Baudelaire : «L’homme qui fait sa prière le soir est un capitaine qui pose des sentinelles. Il peut dormir.»

Dormir enseigne un égoïsme salvateur. Mais attention, nous avertit Pierre Pachet, à guetter son propre endormissement, on risque de l’empêcher et de détériorer le gyroscope compliqué dont il dépend. Si, pour aimer, il faut croire à l’amour, pour dormir, il faut croire au sommeil.

Il prêta à son sommeil, à ses rêves, à ses insomnies, une attention scrupuleuse, presque maniaque. Plus proche de Valéry que de Freud, il entendait également montrer que le dormeur n’est pas immergé dans un ailleurs inatteignable, mais qu’il est d’une certaine manière conscient, c’est-à-dire volontaire, calculateur, capable de projets et de ruses.

« Que le rêve, écrit-il, puisse fournir des exemples de phrases correctement construites, devrait provoquer l’étonnement, et faire réfléchir ceux qui aiment à penser au rêve comme au règne de la liberté sans frein.« 

Souvenirs de mon père en Algérie…

1962-1964

J’avais à peine vingt ans quand mon père est parti pour l’Algérie. Il avait pour mission d’enquêter sur les crimes de guerre commis par l’armée française. Il est demeuré deux ans à Tlemcen et en Kabylie. Il avait connu l’Allemagne d’avant-guerre où il avait échappé à deux attentats. Ce n’était pas le genre d’homme à se faire des illusions sur l’humanité. « Si vous désirez une image de l’avenir, me disait-il comme Orwell, sans jamais se départir de son bon sourire, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement ».

Ce qu’il avait vu en Algérie, les témoignages qu’il avait recueillis, les charniers qu’il avait découverts, l’avaient conforté dans l’idée que la mince pellicule de civilisation dont les humanistes pensent qu’elle consistue l’essence de l’humain se dissout illico sous d’autres cieux et dans des circonstances extrêmes. Personne n’est assez riche pour se payer une conscience. On ne peut que patauger dans ce monde, essayant de s’en tirer du mieux qu’on peut.

Mon père flairait d’ailleurs toujours une insolite probité d’esprit chez quiconque s’abstenait de professer des idées généreuses. Il ne jugeait pas plus les soldats français qu’il n’avait jugé les soldats allemands. Il en était arrivé à la conclusion que les hommes ne sont pas faits pour s’aimer. Mais quand il revenait à Lausanne et qu’il me racontait ce qu’il vivait, ce qu’il voyait au quotidien, j’avais de la peine à retenir mes larmes. Et j’éprouvais pour lui, en dépit de la distance qu’il mettait entre nous, une forme d’amour. Je vois avec le temps que bien des choses que j’ai faites avaient pour fin de le rendre fier de moi.

 

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L’a-t-il vraiment été ? Seul le Diable le sait. Mais moi, je sais ce que je dois à ce spinoziste qui m’incitait à tout faire, à tout dire, à tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. Ce qu’il fit, lorsqu’il prit la décision de mettre un terme à une existence dont il se serait volontiers passé.

Entretien avec Ernest Federn, 2/2: Marxisme et psychanalyse

Marxisme et psychanalyse

 

RJ – Vous-même étiez marxiste et, sous le régime de Schuschnigg, avez fait de la prison…

EF – J’ai commencé à étudier le marxisme très tôt, à l’âge de treize ans. À douze ans, je militais déjà au parti social-démocrate où ma première fonction était d’encaisser les contributions des membres de l’organisation socialiste pour enfants. Dans l’illégalité, je fus responsable d’une circonscription des socialistes révolutionnaires et  placé deux fois en détention préventive pendant quatre et huit mois. On ne pouvait rien prouver car je n’avais jamais rien écrit qui aurait pu me compromettre. Mais dans le dossier de police, je fus décrit comme un dangereux leader potentiel. C’est pourquoi la Gestapo m’arrêta en mars 1938. Je ne fus maltraité que dans le camp de concentration.

 

RJ – Pouvez-vous nous raconter les circonstances dans lesquelles vous avez rencontré Bruno Bettelheim ?

EF – Je fis sa connaissance à Buchenwald, où je venais d’être transféré de Dachau, en septembre 1938 avec d’autres détenus juifs. Nous étions tous alignés, c’était une belle journée d’automne ensoleillée, et nous formions une chaine pour transporter des briques jusqu’à une construction. Nous devions « balancer » les briques, c’est-à-dire les lancer à un autre prisonnier qui se trouvait à environ un mètre et devait les rattraper. Mon voisin portait d’épaisses lunettes et faisait tomber toutes les briques. Cela m’énervait, je commençais à pester contre lui et enfin, je le traitai de « bon à rien ». Il rétorqua: « et toi, tu es bon à quoi ? Moi je suis Bettelheim. » « Et moi Federn. » « Es-tu de la famille de Paul Federn ? » « C’est mon père. » Là-dessus, grande réconciliation et nous sommes devenus amis. Je l’estime énormément en tant que psychothérapeute, malgré nos désaccords sur de nombreux points.

 

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RJ – Vous avez émigré aux États-Unis où vous avez longtemps vécu. Quel jugement portez-vous sur l’évolution de la psychanalyse américaine ?

Il s’est passé exactement ce que Freud avait prévu: elle a été étranglée par la psychiatrie. Freud a toujours insisté sur le fait que non seulement la psychanalyse n’appartient pas à la médecine, mais qu’en plus, il est difficile pour les médecins eux-mêmes de l’apprendre et de la comprendre.

 

RJ – Le problème des relations entre le marxisme et la psychanalyse n’a pas cessé de vous intéresser. Comment l’envisagez-vous aujourd’hui ?

EF – C’est le marxisme qui m’a conduit à la psychanalyse. Le chemin fut facile à parcourir. Marx peut certes expliquer l’infrastructure socio-économique, mais il ne dit pas comment celle-ci agit sur la superstructure idéologique. À ce sujet, j’ai commencé mes recherches déjà très tôt. Mon activité professionnelle est tout entière dédiée, justement, à étudier, à chercher à comprendre cette relation. Malheureusement, il est difficile de définir clairement  ce qu’est le marxisme, beaucoup plus difficile que d’expliquer ce qu’est la psychanalyse. Ce qui est sûr, pour moi, c’est que l’application politique du marxisme a complètement échoué. Et pourtant, on ne peut pas rejeter si facilement le marxisme en tant que méthode sociologique. De la même façon que la psychanalyse, le marxisme suscite des résistances émotives chez ceux dont il contredit les intérêts. Autre point commun: ce sont des sciences qui ne sont vivantes que dans la réalisation pratique. Sur le plan académique, elles se transforment en dogmatismes rigides. Mais peut-on vraiment mélanger la pratique et la théorie jusqu’au degré même exigé par le marxisme et la psychanalyse ? Dans le domaine de la théorie, je pense que ces deux sciences se rejoignent et peut-être se chevauchent-elles sur un certain nombre de points. Je crois, j’espère, que bientôt elles trouveront toutes deux leur place au sein d’une anthropologie commune.