SPINOZA S’EST-IL SUICIDÉ ?

Mon père se réclamait de Spinoza. Il était libre-penseur, ce mot si froid qui dégage tant de chaleur  – pour paraphraser Nietzsche. Il m’incitait à rejeter toute forme de contrainte et m’enseignait que je n’avais aucun devoir à l’égard de ma famille, de ma patrie ou d’une religion – quelle qu’elle soit. C’est une leçon que j’ai retenue et mise en pratique,

Aux yeux de l’adolescent que j’étais, mon père incarnait le spinozisme. Peu avant de mourir, il fit une dernière conférence sur Spinoza. Puis, il s’installa dans une clinique privée où un médecin lui procura les drogues nécessaires à la fin qu’il souhaitait. Il n’était pas malade, mais fatigué de vivre. Il avait quatre-vingts ans, le double de l’âge auquel Spinoza est mort.

 

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Ce qui m’a troublé en lisant les Archives de philosophie ( tome 73, cahier 4 ), ce sont les documents inédits tendant à prouver que Spinoza, tuberculeux, s’était lui aussi isolé trois jours après que son médecin lui ait laissé du suc de Mandragore tout prêt dont il usa, raconte son ami le pasteur Colerus, quand il sentit la mort approcher.

Freud fit de même avec l’aide de son médecin privé, Max Schur. Tous deux étaient athées. Spinoza aurait laissé un dernier mot : « Le monde veut être trompé. Qu’il le soit donc. Amen. »

Tous deux pensaient que la vie éternelle n’est pas une vie future, c’est une vie présente à laquelle se hausse l’homme qui se connaît dans son essence, car son essence est éternelle. J’ajouterai avec mon ami Marcel Conche que la philosophie n’est pas seulement une méditation sur la vie : elle est pour le philosophe la vie même.

 

 

MÉMOIRES D’UN OBSÉDÉ SEXUEL …

En 1888, un vieil Anglais fortuné demanda à un éditeur hollandais spécialisé dans la littérature érotique de publier à ses frais et anonymement un énorme manuscrit dans lequel il avait consigné sa vie sexuelle. Il ne devait pas être tiré à plus de six exemplaires. Il n’est pas certain que l’éditeur ait respecté la requête de son client pour le tirage, mais il préserva son anonymat. Il le préserva si bien qu’aujourd’hui encore, en dépit des investigations des plus fins limiers de la critique britannique, un doute subsiste sur l’identité de l’auteur de Ma Vie Secrète. Nul doute, en revanche, sur le prodigieux intérêt et la valeur littéraire de ce document : nous nous trouvons en présence, tout comme pour le journal d’Amiel, d’un livre à proprement monstrueux, plus de onze volumes qui totalisent plusieurs milliers de pages dans l’édition anglaise (Grove Press, 1966) et qui, sans apprêt, avec un naturel confondant, ressassent un thème unique : la jouissance sexuelle.

Michel Foucault, qui en avait préfacé des extraits, me disait combien il était fasciné par ce récit méticuleux, rédigé dans le seul souci de restituer ce qui s’est passé, comment, selon quelle intensité et avec quelle qualité de sensation. Il situait Ma Vie Secrète à la confluence de trois courants : celui de l’examen de conscience prôné par l’Église, celui de la recherche acharnée d’une certaine vérité du plaisir telle qu’elle s’exprime chez Rétif et Sade, celui enfin de la sexologie naissante : Krafft-Ebing n’est pas loin. Walter, le narrateur de Ma Vie Secrète , tient son journal depuis son plus jeune âge.

« Cette habitude, note-t-il, m’a peut-être incliné plus tard à consigner ma vie intérieure et secrète. » Il insiste sur le fait qu’il écrit sans égards pour ce que le monde appelle la décence : « La décence et la volupté dans leur pleine acception ne peuvent coexister : l’une tuerait l’autre. »
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À l’opposé d’Amiel qui conjugue analyse psychologique et impuissance, Walter ne prétend pas expliquer ses actes. Sa conduite, comme celle de ses partenaires, lui paraît après-coup souvent étrange, folle ou absurde : il se bornera donc à la décrire. Il se situe d’emblée au-delà de toute morale. Nulle trace de puritanisme chez lui, ni de perversité, mais un goût immodéré pour l’autre sexe : « Les femmes ont été le plaisir de ma vie. J’aimais le con, mais aussi qui le portait. J’aimais bien la femme que je foutais et pas seulement le con que je foutais, et c’est là une grande différence. » Observateur de la luxure à laquelle il s’abandonne sans retenue, Walter a compris très jeune déjà que toutes les filles, riches ou pauvres, corsetées ou dépravées, « se languissent en secret de la chose« .

Ce qu’il y a de plus saisissant dans ses confidences – il ne prétend jamais être un Casanova ou un Hercule du sexe -, c’est la manière dont, « par sa ruse concupiscente » et ses « rapides assauts obscènes« , il parvient à ses fins. Il lui arrive quand on lui résiste de bousculer une fille ou de l’acheter, mais dénué de tout scrupule, il s’en accommode fort bien. En revanche, il éprouve une certaine gêne et pas mal de répugnance à associer d’autres hommes à ses expériences érotiques. Il avoue avoir hésité plus d’une fois à détruire le récit qu’il fit de ce type d’expériences, mais convaincu d’après sa philosophie qu’en matière de luxure tous les besoins sont naturels, il ne censura pas son manuscrit.

« Il n’y a pas, commente-t-il, plus de mal à ce qu’un homme caresse la bite d’un autre ou à ce qu’une femme titille le clitoris de sa compagne qu’il n’y en a dans une banale poignée de mains. Cependant l’éducation et les préjugés sont tels que je ne puis évoquer ce caprice sexuel sans déplaisir.« 

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N’éprouve-t-on pas une certaine lassitude, voire un sentiment d’écoeurement, face aux assauts coïtaux mille fois répétés de cet insatiable Anglais ? Paradoxalement, non. Car d’une part, il ne cherche jamais à se mettre en valeur – rien d’un fanfaron du vice chez lui – et, d’autre part, il excelle à décrire  des situations certes convenues, souvent exploitées dans la littérature érotique, mais qui, avec lui, donnent au lecteur l’illusion de la nouveauté et du naturel. Il parvient à nous faire partager ses angoisses, notamment quant à la taille de son pénis, ses craintes concernant les maladies vénériennes, son indifférence haineuse à l’égard de son épouse, ses instants de folie, avec une spontanéité redoutable. Dès lors qu’un homme se livre avec une telle franchise, fût-il, le pire des criminels, on le suivrait au bout du monde. « Mon sens de l’honneur était puissant, ma lubricité plus puissante encore. » Tout  son personnage tient dans cet aveu.

Silence et mort : Roger Grenier, exhumation d’un pessimiste

Nous sommes en septembre 1961.

Roger Grenier, né en 1919 à Caen, collaborateur de Combat avec Albert Camus à la Libération, vient de publier Le Silence (Gallimard), un recueil de nouvelles au ton neuf. Le style est d’une extrême simplicité. Des phrases courtes, des mots du langage de tous les jours, des dialogues presque banals. Roger Grenier écrit avec facilité mais jamais pour ne rien dire. C’est un drame que nous vivons avec lui à chaque page, le drame de l’absurdité de notre condition, du temps perdu, du silence et de la mort.

Mais chez lui, point de révolte. Il constate et sourit, désabusé. Puis, emboitant le pas à Camus, il cherche une position « humainement acceptable ». Il n’est pas dit qu’il la trouve. Ainsi souscrit-il à cette parole de Scott Fitzgerald, « toute vie est bien entendu un processus de démolition ».

Ce « processus de démolition », Roger Grenier l’analyse avec une lucidité remarquable. Dans la première nouvelle, « La Guêpe », un jeune homme parti rejoindre la Résistance s’égare dans la passion amoureuse et se fait tuer avant même de se battre. Rien n’a de sens, c’est incontestable.

Le récit le plus tragique, nous le devons à cette autre nouvelle qui met en scène un journaliste raté, malheureux en ménage, qui profite un jour de la présence des micros pour soulager son coeur. Mais l’émission, par un coup du sort, ne sera entendue par personne. En voyant geste frappé de nullité, il se suicide. Voici cette fin, sous la plume de Grenier :

danube_biographie_egon_schiele_-728x1094« Puis j’appris que personne, ni là, ni ailleurs, n’avait jamais capté notre émission. Le message de Galabert (le personnage principal) avait été perdu. Combien, comme lui, meurent en criant des appels de détresse, mais l’air est sourd et ces cris inutiles. »

Relevons encore l’histoire de ce juge d’instruction, un peu clochard, surnommé Basoche, qui se tire une balle dans la tête « pour des raisons strictement personnelles » ; ou celle de cette femme mal aimée, étendue sur une table d’opération, soumise au scalpel du chirurgien esthétique ; et enfin, celle de ce soldat confronté à l’absurde quand il apprend, en pleine marche épuisante dans le désert algérien, la mort de celle qu’il aime.

Roger Grenier a exécuté son autoportrait dans la dernière nouvelle, « Le Silence ». Il est un écrivain frappé d’un accès de mutisme, rêvant au livre qu’il écrirait, s’il ne préférait le silence. Comme pour ses personnages, son mal est sans remède. Il n’y a pas de réponse à son angoisse, ni d’issue à sa quête. C’est le récit d’un échec sous toutes ses coutures.

L’homme se montre sous un jour noir, incapable d’assumer son destin, de faire face à l’hostilité naturelle du monde, à l’impossibilité du dialogue. Et parce qu’il refuse ses responsabilités une à une, sa vie est un tissu de lâchetés et de démissions. Le monde d’aujourd’hui broie l’être humain et ne lui laisse pas le loisir de trouver un sens à ses actes. Demeurent, bien sûr, la religion et les idéologies. Mais le mal que Roger Grenier décrit, et dont il souffre, est plus profond, il est d’essence métaphysique.

Alors, pour se rassurer, on écrit. Des mots, toujours les mêmes, inutiles et vains, et se sachant tels. Des phrases, pour aller derrière les sentiers battus des idées déjà faites, deviner que le seul le silence est valable et vrai. Et derrière lui, la mort.

On accusera peut-être Roger Grenier de pessimisme systématique, on ne pourra nier sa lucidité.

 

 

 

Archives : lundi 8 janvier 1962 – La vérité sur Cuba ?

Une expérience dont nous ne savons rien

 

Il est vrai que la question de Berlin est actuellement au centre des préoc­cupations des « grands » de ce monde et qu’elle menace dangereusement la paix mondiale. Mais après les discours violents, après les plans successivement repoussés, après (peut-être) quelques modifications mineures apportées au fond du problème, on en reviendra à un arrangement tacite et non définitif, une mise en veilleuse plus ou moins concertée, un « modus vivendi » pacifique et acceptable. Du moins dans cette partie du monde…

Car ailleurs, une autre question pourra surgir. Nous en avons l’habitude. Après Berlin, c’est le Moyen-Orient ; après le Moyen-Orient, l’Extrême-Orient ; puis l ’Afrique ; puis Cuba ; et l’on recommence le cycle avec de temps à autre certaines périodes de tension sur un objet inattendu.

La paix du monde, en définitive, ne s’en porte pas plus mal, mais dans la guerre froide qui se joue, à travers l’échange des communiqués et mémoranda, par delà les coups de la propagande, il est parfois difficile de discerner les vrais problèmes, ceux qui devraient toucher l’humanité en tout premier lieu. C’est ainsi qu’à Cuba, une expérience est en cours. Elle devrait intéresser tous les pays d’Amérique, tous les pays sous-développés, tous les socialistes et peut-être même tous les communistes. Mais qu’en savons-nous ?

 

Un Canadien au service de «Che »Guevarra

Dans les salles de rédaction du monde entier, les agences de presse déversent des milliers de dépêches sur les différends politiques entre Cuba et les Etats-Unis ou sur les menaces d’in­ tervention de l’URSS et restent silen­cieuses sur les problèmes humains qui se posent à Cuba. L’opinion publique internationale en est forcément igno­rante, et c’est le paradoxe de notre siècle. Dans un monde qui s’est ré­tréci par l’ampleur et la rapidité du réseau de communications, il arrive que l’homme n’en connaisse pas plus qu’au siècle dernier sur ce qui se passe en dehors de sa cité, en dehors de son église.

Ainsi en est-il de la question cu­baine.

Le hasard nous a fait rencontrer George Schoeters. Il arrivait de Cuba et a d’emblée accepté de nous parler de la révolution cubaine et du fidélisme. Son témoignage est d’autant plus intéressant qu’il a travaillé deux ans à l’Institut national de la réforme agraire sous la direction du grand économiste (et spécialiste de la « planification») qu’est «Che» Guevarra.

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Premières constatations

Ce que George Schoeters remarque d’abord, c’est que sans planification l’Amérique latine est vouée au sous-développement perpétuel. En effet, en s’en remettant à l’anarchie du libé­ralisme économique, il ne faudrait pas moins de 287 ans pour que le Latino-Américain puisse atteindre le tiers du niveau de vie de l’Américain du Nord. Le monde — et en particulier l’Eu­rope — méconnaît ces nécessités.

Une confusion hostile

Il convient ici de rendre hommage à une minorité intellectuelle qui, aux États-Unis, a pris conscience de ce qu’était réellement la révolution cubaine. C’est Herbert Matthews du New-York Times qui, parlant un jour aux membres de l’Association des éditeurs de journaux américains, déclarait : « Je n’ai jamais vu une histoire aussi mal comprise que celle de Cuba. »

Dès le début du XXème siècle, Cuba était destiné, dans l’esprit des Américains, à devenir un jour un État de l’Union. Des théoriciens politiques avançaient que, comme en physique, une certaine gravitation attirait nécessairement un petit pays vers un grand tout proche. Pour les Américains du Nord, la situation était pour le moins commode. Car Cuba est, sur le plan géographique, une protection naturelle du canal de Panama, du golfe du Mexique et des débouchés du Texas sur l’Atlantique. Tenir l’île bien en mains, tout en laissant au gouvernement de La Havane l’illusion de l’indépendance était naturellement un succès pour le Département d’État de Washington. Cela devait se passer sans tapage inopportun, à l’abri de la doctrine de Monroe, et il fallait l’imprudence de James Quinn, qui écrivit en 1928 Notre Colonie, ouvrage destiné à dévoiler tout l’empire des États-Unis sur Cuba.

Les Américains s’en montraient satisfaits. S’il en était de même pour les Cubains ? Affaire à suivre. images

Archives …24 décembre 1965, le bloc-notes du Cinémane

My Fair Lady, George Cukor

 

Les maux de tête que m’ont valu près de trois heures de projection cukorienne me font un devoir de ne pas engager les malheureux qui me lisent à se précipiter dans la salle de cinéma lausannoise qui, à l’aide d’une publicité géante, cherche à imposer au public béat ce « spectacle de fête ».

91bekadweml-_sl1500_Non, d’ailleurs, que tout soit mauvais dans My Fair Lady. Loin de là, même. George Cukor est un metteur en scène suffisamment habile pour avoir su tirer le meilleur parti du musical qu’il avait charge d’habiller en images. Si, de la pièce de Bernard Shaw, il ne reste que des miettes, il faut pourtant reconnaître à ce monument de la Warner Bros un goût certain, un raffinement dans la composition picturale et une virtuosité qui ne sont pas pour nous déplaire. Les courses d’Ascot, pour ne prendre qu’un exemple, sont traitées de main de maître.

Ceci dit, j’en viens à ce qui m’a fait souffrir. Et tout d’abord à Audrey Hepburn qui semble s’être trompée de plateau et qui ne parvient pas plus à imposer son personnage de titi londonienne que celui de milady. Et puis, que tout cela est long, long, long… et sirupeux. Un véritable sirop d’orgeat. Les âmes sensibles et les coeurs tendres s’y laisseront engluer. Quant à moi, je préfère la direction et le charme un peu désuet d’ « Amélie ou le Temps d’aimer », toujours à l’affiche.

 

 

Archives … Tribunal correctionnel de Lausanne : Un gendarme devenu escroc

30 septembre 1964

 

L’accusé ressemble à Clark Gable : trapu, bronzé, moustachu, solide et en bonne santé, des cheveux lisses tirés en arrière.

En fait, Ernest S., ancien gendarme, nous vient d’Autriche. Il s’est égale­ment occupé d’un commerce de pho­tographie à Vienne. Ce n’est qu’en 1956 qu’il gagne la Suisse avec sa femme. Il s’installe à Lausanne et en­treprend de travailler dans un garage. Il est capable et travailleur. Il sera bientôt nommé chef réceptionniste, avec un salaire de 950 fr. par mois.

Ernest S. a toujours donné satisfac­tion dans son travail ; mais on le dit étourdi et insouciant, dépensier aussi.

 

Voitures d’occasion

 

Comment se fait-il que cet ancien gendarme, apparemment honnête, m rié et père de deux enfants, se trouve aujourd’hui inculpé d’escroquerie par le Tribunal correctionnel de Lausanne ?

La réponse dans le cas précis n’est pas trop compliquée : Ernest S. n’avait aucun sens des affaires et, pourtant, il voulait gagner de l’argent. Gagner plus que sa paie mensuelle qui lui suffisait à peine. Employé dans un garage, il n’igno­rait pas les «mirobolants bénéfices» que l’on peut réaliser sur la vente de voitures d’occasion. D’autres y réussissaient sans peine. Pourquoi pas lui ?

Il entreprit alors de demander des avances à des habitants de son quar­tier ou à des clients de son garage en leur faisant miroiter de jolies som­ mes gagnées sans difficultés. Il jouait le rôle d’intermédiaire. Alléchés par l’appât d’un gain facile, les connais­ sances d’Ernest S. lui prêtèrent ce dont il avait besoin. Parfois elles fu­rent remboursées. Le plus souvent, l’argent disparaissait sans laisser de traces : 52 100 fr. ont été ainsi escro­qués.

 

27 apéritifs par jour

 

Ernest S. a spontanément tout avoué. Sa situation financière allait en empirant. Sa femme était souf­frante. Il avait lui-même pris goût à une vie plus luxueuse. Ne raconte-t-il pas qu’il dépensait près de 1000 francs d’argent de poche par mois ?… Il s’était, en outre, mis à boire : 27 apéritifs par jour, paraît-il. Mainte­nant, Ernest S. n’a plus un centime, plus rien. Si l’on ajoute qu’il a été lui-même victime d’un filou dans l’une de ces « fameuses affaires», on aura dit l’essentiel.

 

Le moins qu’on puisse dire

 

Le tribunal est présidé par Pierre Gilliéron, assisté des juges Ethenoz et Genton. Les plaignants — nombreux — n’étant pas présents (à l’exception d’un seul) l’audience sera brève. Le prési­dent interroge :

— C’est exact que vous aviez com­mencé à boire ?

— Oui, mais pas 27 apéritifs par jour.

— Chaque fois que vous aviez fait une affaire à perte, vous étiez obligé de recommencer : c’était un cercle vi­cieux…

— Oui, j’étais perdu… j’étais dans une situation financière abominable… alors je me suis lancé dans cette « c… »

— C’est bien le moins que l’on puisse dire…

 

 

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Un mauvais souvenir

 

Ernest S. assure lui même sa dé­ fense. L’avocat d’office ne lui conve­nait pas. Quant à celui qu’il s’était choisi, il demandait des honoraires exorbitants. Le président lui demande:

— Qu’avez-vous à ajouter pour votre défense ?

— Je regrette tout cela. Je ferai mon possible pour tout rembourser… Il dit vrai. Chaque fois qu’il l’a pu, il s’est efforcé de rendre une partie de l’argent emprunté, mais emporté dans un tourbillon de dettes, mal con­seillé, il a suivi une spirale fatale.

 

Ce que demain sera pour lui, nous ne le savons pas. Mais nous ne pensons pas qu’il soit un homme à accabler. Il pourrait, si les circonstances lui sont favorables, terminer sa vie comme il l’a commencée : fort honnêtement. L’épisode de Lausanne ne sera peut-être, un jour, plus qu’un mauvais souvenir…

 

Au terme du procès

L’accusé, Ernest S., est condamné à deux ans de réclusion, déduction faite de 119 jours de préventive, pour escro­ querie et abus de confiance.

Il est également expulsé de Suisse pour dix ans.

Ce jugement est des plus sévères. Peut-être parce qu’Ernest S. est d’origine étrangère.

De toute manière, je crois qu’il était inutile de l’«assom­mer ». Il aura bien de la peine à s’en remettre…

Archives : Claude François à Beaulieu, une cure de bruit !

Décidément, le rock s’est bien calmé. En 1960, à Paris, lorsqu’arrivaient sur la scène du Palais des Sports Gene Vincent, les Chats Sauvages ou les Chaussettes Noires, près de deux cent policiers étaient prêts à intervenir. Pas un seul des trois mille assistants ne portait une cravate. Blousons noirs et bottes. Cris d’hystérie, hurlements rauques, violence qui atteignait graduellement une espèce de paroxysme toujours dépassé, heurts avec le service d’ordre, vedettes blessées par des bouteilles de bière voltigeantes, ces bacchanales géantes portaient en elles l’électricité d’une révolution avortée.

De tout cela, il ne reste rien aujourd’hui. Le style « yé-yé » est devenu bon enfant. Il s’est laissé apprivoiser. Des adultes le contrôlent et s’en servent pour des opérations commerciales, politiques et morales qui ne les honorent guère. Il y a tromperie. Mystification.

D’où le succès du nouveau style auprès de la classe sociale la plus aliénée : la classe moyenne. Le rock, de prolétaire qu’il était, est devenu petit-bourgeois. Il n’effraie plus ; il divertit gentiment. Il berce d’illusions tragiques les rêveries sentimentales de millions de petites dactylos et de petits employés. Il a perdu toute puissance. Il est à l’image de l’androgyne Claude François : émasculé et cabotin.

 

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Mais où sont les neiges d’antan ?

L’autre soir, des centaines de garçons et de filles, bien pomponnés pour l’occasion et tristement insignifiants battaient sagement des mains et reprenaient en choeur les « la-la-la » désormais classiques du répertoire.

Nous ne dirons rien de Claude François, sinon qu’il nous a déçu. Il vit sur sa réputation. Attention ! La publicité a ses limites ! Quant à Michèle Torr, qui joue péniblement à Sylvie Vartan, une étoile ? Non, un météore !

Il y eut certes beaucoup de bruit. Nous aurions préféré plus de fureur.